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Points de vue

« La crainte de l’intégrisme ne doit pas se transformer en un rejet de l’islam »

Par Mohammed Moussaoui*

Rédigé par Mohammed Moussaoui | Lundi 28 Juin 2010

Lundi 28 juin, le Premier ministre François Fillon inaugurait la mosquée Al-Ihsan, à Argenteuil (Val-d'Oise). A cette occasion, Mohammed Moussaoui, président du CFCM, a rappelé les besoins qu'ont les 850 000 fidèles de la prière du vendredi de pratiquer leur culte dans des lieux décents et spacieux. Il dénonçait également « les amalgames douteux et injustifiables » émis à l'encontre des musulmans de France et leur « stigmatisation ». Voici la teneur de ce discours.



« La crainte de l’intégrisme ne doit pas se transformer en un rejet de l’islam »
Je suis très heureux de me retrouver, ici à Argenteuil, pour partager avec vous cet événement, que je qualifierai, sans fausse modestie, d’historique pour la communauté musulmane de la région Île-de-France et d’Argenteuil en particulier.

L’inauguration d’une mosquée en présence du Premier ministre, chef du gouvernement, est une première qui restera à jamais gravée dans la mémoire des musulmans de France. C’est un signe de reconnaissance et de respect auquel nous sommes très sensibles.

Je ne peux traduire mon émotion, mais je saisis cette occasion pour rendre un vibrant hommage à celles et à ceux qui ont contribué à la concrétisation de ce projet. Mes prières et mes pensées vont, tout particulièrement, vers toutes les personnes qui ont rêvé de ce moment et qui ne sont plus là pour le partager avec nous. Que Notre Seigneur les comble de Son Amour et de Sa Miséricorde.

Je salue, également, tout le travail accompli par le Président Achebouche et les membres de l’Institut islamique de France Al-Ihsan, sans oublier les fidèles, toujours aussi nombreux et présents. La mosquée a été édifiée avec leur soutien et le soutien de tous les citoyens d’Argenteuil. Sa réalisation est le symbole de leur unité et de leur rassemblement au-delà de leur sensibilité ou de leur appartenance religieuse.

Je salue, également, l’action des pouvoirs publics et des collectivités locales, sans lesquels la situation du culte musulman dans cette région n’aurait pu être ce qu’elle est aujourd’hui.
Je saisis cette occasion, également, pour rendre hommage et exprimer toute notre gratitude aux représentants des autres cultes qui n’ont cessé d’apporter leur soutien et leur solidarité fraternelle aux représentants du culte musulman.

Je salue ces gestes forts et emblématiques en faveur de la composante musulmane. Des gestes qui renforcent le vivre-ensemble et la fraternité républicaine.

Aujourd’hui, nous vivons un grand jour. Nous avons devant nous un bel exemple d’un dialogue serein, paisible et respectueux entre la communauté musulmane et les pouvoirs publics. Ce dialogue a porté ses fruits et s’est traduit par cet événement à très forte charge symbolique.

Monsieur le Premier ministre, permettez-moi de saisir cette opportunité afin de vous faire part de l'état des lieux concernant l’offre et la demande de lieux de culte musulman en France.

La France compte environ 2 000 lieux de culte et salles de prière, pour environ 5 millions de musulmans. Une étude portant sur les lieux de culte musulman ayant participé au renouvellement des instances du CFCM en 2005 montre que seuls 4 % ont une surface totale supérieure à 1 000 m² et que 40 % du total ont une surface inferieur à 100 m².

L’espace total alloué, en France, au culte musulman en 2005, était de l’ordre de 250 000 m². Selon des statistiques, 850 000 fidèles (soit 17 % de la population musulmane de France) participent à la prière hebdomadaire du vendredi. À raison de 1 m² pour chaque fidèle, il en faudrait au total 850 000 m² pour les accueillir dans de bonnes conditions. C’est dire qu’il faudrait, au moins, doubler la surface dont dispose actuellement le culte musulman pour faire face à la demande à laquelle il est confronté.

C’est l’occasion, pour moi, de souligner que, depuis quelques années, nous connaissons une remarquable phase de rattrapage. Des projets ambitieux ont vu le jour, comme en témoignent les nombreuses inaugurations dont font partie celle d’aujourd’hui ainsi que les nombreux projets en cours, à commencer par celui de la Grande Mosquée de Marseille : un bail emphytéotique de 50 ans conclu avec la mairie de Marseille, portant sur 8 600 m² d’anciens terrains municipaux, va permettre l’édification d’une Grande Mosquée dans les quartiers nord de la ville, pouvant accueillir jusqu’à 5 000 fidèles.

Je saisis l’occasion de cette belle inauguration pour appeler de toutes mes forces à ce que les images, aussi rares soient-elles, de musulmans priant dans la rue, disparaissent à jamais. Car ces images portent atteinte à la dignité de l’islam et des musulmans de France. Le CFCM, loin d’ignorer le manque d’espaces cultuels musulmans, appelle au respect du droit de tous les citoyens, dont celui de la libre circulation.

Dans l’attente de résorber le déficit en lieux de culte musulman, les musulmans de France doivent réfléchir à des solutions provisoires pour préserver leur dignité et respecter le droit de leurs concitoyens. Par exemple, célébrer en deux fois la prière de vendredi dans le même lieu de culte, comme il se fait déjà dans certains lieux de culte de Paris. Cette solution, certes difficile à mettre en œuvre et ne pouvant être que provisoire, mérite d’être expérimentée par les mosquées concernées.

Je saisis, également, cette occasion pour lancer un appel solennel à tous nos concitoyens épris de paix et de justice de joindre leurs efforts pour faire barrage à l’intolérance et au repli identitaire.

Les musulmans de France sont dans leur immense majorité des citoyens responsables qui respectent le pacte civique et adhèrent totalement aux valeurs qui régissent notre pays. La crainte, légitime, de l’intégrisme ne doit pas se transformer, au prix d’amalgames douteux et injustifiables, en un rejet de l’islam et des musulmans. Les musulmans de France ne comprennent pas et n’acceptent pas que certains, ouvertement ou insidieusement, sèment le doute sur leur adhésion pleine et entière aux valeurs de la République.

Des pratiques et comportements marginaux, comme le port du voile intégral, ne doivent pas conduire à la stigmatisation de la pratique musulmane dans son ensemble. Les musulmans de France comme les pouvoirs publics doivent agir ensemble pour faire reculer ces pratiques et permettre à l’islam de modération et du juste milieu, porteur de valeurs de paix et de respect, de s’exprimer davantage et de participer pleinement à la construction du lien social et du vivre-ensemble, auquel nous sommes profondément attachés.

Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Ministre, vous vous êtes engagé aux côtés du Président de la République pour agir fermement contre la montée des actes hostiles à l’encontre des musulmans. Une convention-cadre vient d’être signée entre le ministre de l’Intérieur, de l’Outre-Mer et des Collectivités territoriales et le Conseil français du culte musulman, pour la mise en œuvre d’un suivi statistique et opérationnel des actes hostiles aux musulmans de France.

Cette convention constitue la condition d’une meilleure prise en compte de la réalité d’un phénomène auquel ni les pouvoirs publics ni les représentants de l’islam de France ne sauraient se résoudre. La signature de cette convention-cadre est une première, qui témoigne de votre volonté, Monsieur le Premier ministre, de considérer les citoyens de confession musulmane avec une égale dignité. Au nom des musulmans de France, je tiens à vous exprimer ici notre reconnaissance et notre gratitude.

Monsieur le Premier ministre, j’ai toujours connu en vous, ainsi que dans le ministre de l’Intérieur chargé des cultes, un interlocuteur respectueux de notre communauté. Dès votre prise de fonction, vous nous avez immédiatement assurés de votre engagement personnel pour faire respecter la liberté de conscience aussi bien que le principe de laïcité, lequel n’est pas la négation du sentiment religieux mais est un principe de tolérance, d’ouverture et de respect.

Vous nous avez également fait part de l’attachement des pouvoirs publics à ce que la religion musulmane soit traitée avec les mêmes égards que les autres religions sur le territoire national. À chaque fois, dans la joie comme dans l’épreuve, vous avez été à nos côtés ; les musulmans de France savent qu’ils peuvent compter sur votre soutien.

Aujourd’hui, nous pouvons être fiers du chemin parcouru ensemble : l’institutionnalisation de l’islam en France est un cas d’école en matière de gestion des cultes en Europe.

Cette institutionnalisation a démontré aux récalcitrants l’esprit libéral de la laïcité et les possibilités d’ouverture et d’adaptation à de nouvelles situations.

Avec la création du Conseil français du culte musulman (CFCM), au printemps 2003, l’islam et devenu aujourd’hui une composante importante du paysage religieux français.

Sept ans après, le CFCM a acquis, malgré les faibles moyens dont il dispose et les difficultés qu’il rencontre comme toute jeune institution, une crédibilité et une visibilité indéniables.

Soucieux de mener à bien notre mission, une bonne gouvernance nécessite une évaluation régulière et transparente. Ainsi, nous avons mis en place un groupe de réflexion chargé de faire des propositions sur des questions portant, notamment, sur le règlement électoral et les critères de représentativité. Ces propositions seront présentées à nos instances avant la fin de l’année. L’objectif étant d’améliorer les dispositifs actuels et de consolider les acquis.

Depuis sa création, le CFCM s’est imposé des priorités qui sont celles des musulmans de France. Les pouvoirs publics l’accompagnent dans ces priorités que sont la formation de nos cadres religieux (imams, aumôniers, sacrificateurs), la question des carrés musulmans dans les cimetières, la construction des mosquées, l’organisation du pèlerinage, de l’abattage rituel, du marché du halal et des fêtes religieuses, ainsi que la lutte contre la montée des actes hostiles aux musulmans.

Notre engagement à tous doit être entier, responsable, authentique, dès lors que notre conviction commune est d’œuvrer à faire de notre pays la terre d’une diversité exemplaire et le symbole de notre capacité à communier ensemble, pour nous et surtout pour nos enfants, qui incarnent déjà le vivre-ensemble de demain.


* Mohammed Moussaoui est président du CFCM (Conseil français du culte musulman).