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Points de vue

L’importance de l’esthétique dans la spiritualité islamique (1/2)

Rédigé par Eliˈel Sulaymân | Vendredi 24 Septembre 2021 à 11:00

           


La mosquée Nasir Al-Mulk, aussi surnommée La mosquée rose, à Shiraz, en Iran. © CC BY-SA 4.0/Morez882
La mosquée Nasir Al-Mulk, aussi surnommée La mosquée rose, à Shiraz, en Iran. © CC BY-SA 4.0/Morez882
Il est très important de savoir qu’effectivement, il y a une nécessité esthétique dans la spiritualité. Nous avons tendance à penser à tort que l’esthétique ne renvoie qu’à une beauté de l’apparence, une beauté de la superficialité. De même, elle est souvent estimée comme une affaire de la « dounya », donc sans importance ou avec très peu d’importance. Ce qui n’est pas totalement faux, mais qui n’est également pas totalement vrai. Parce que dans la spiritualité, le monde matériel, le monde relatif, est considéré comme sacré. Bien qu’il fasse partie du degré le plus bas (le monde d’ici-bas), il est considéré par Dieu dans sa Création : « Allah, c’est Lui qui a créé les cieux et la terre » (Sourate 14, verset 32).

De ce fait, il fait partie des réalités qui nécessitent un travail spirituel. Par Dieu, cette réalité n’est pas négligé ni même oublié, bien au contraire, nombreux sont les fois où Dieu le mentionne. Et souvent, il mentionne la réalité terrestre comme étant sous Sa Volonté, où appartenant à Son Règne. Par conséquent, il est clair de considérer le monde de la matérialité comme étant une réalité sacrée. Certes, la réalité sacrée le plus basse pourrait-on dire, mais qui a toutefois une nécessite dans la cosmologie de la Création.

L’Homme a comme mission de parachever son nafs

« Al-Arḍ » ne signifie pas seulement la terre, mais elle signifie surtout et avant tout, toute la réalité matérielle (la matière), c’est-à-dire cette réalité où les choses peuvent mourir, devenir, se transformer. En clair, c’est la réalité de l’éphémère : là où l’éphémère prend forme.

C’est par cette réalité que l’Homme a été créé. L’Homme prend place dans ce monde et c’est dans ce monde qu’il doit travailler. Ici, nous ne parlons pas seulement d’un travail extérieur, mais également d’un travail intérieur. Un travail qui se fait en soi. Et ce n’est pas l’esprit qui est à travailler, mais l’Homme considéré en tant que « fait de terre ». Et si nous disons que l’esprit appartient à Dieu, alors la terre appartient à l’Homme ou, en tout cas, à sa responsabilité. Et la responsabilité de ce dernier ne réside pas à purifier son esprit, puisque l’esprit est déjà purifié, mais consiste à purifier ce qu’il est en tant qu’être fait de terre, à l’aide de l’esprit. En somme, l’Homme, et son nafs, c’est cela qui doit être travaillé, et l’esprit intervient comme un dirigeant montrant la Voie à suivre, le travail à effectuer.

L’Homme travaille dans le monde matériel – et il est à considérer que le nafs appartient au monde matériel puisqu’elle en est reliée. La définition même du travail est celle de changer, de parachever, de terminer une œuvre. Ici, l’œuvre est le nafs, et l’Homme a comme mission de parachever son nafs, de la purifier : de l’âme qui incite au mal (nafs ammârah bi’ssû’), la travailler jusqu'à devenir l’âme apaisée (nafs mutma’innah).

D’ailleurs, dans la Genèse (3 : 19), Dieu dit : « C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. » Car, l’Homme est destiné à ne faire que « travailler ». Mais, ici, cette nourriture, ce « pain », n’est pas seulement le pain physique, mais toute nourriture, toute transformation. Car, le pain symbolise l’achèvement, puisqu’il est l’achèvement de la purification et la transformation des épis de blé : de ce qui est brut vers ce qui devient raffiné et source de vitalité. Cela fait donc partie de la nature humaine de « travailler ». Cette relation entre l’être et le monde a donc son importance qui ne peut en aucun cas être négligée par celui qui chemine vers l’excellence (al-ihsan).

Ensuite, la terre ne reflète pas seulement ce qui a autour de nous, mais également ce que nous sommes. Il y a donc ce qui ne peut pas être travaillé, c’est-à-dire l’esprit, cette réalité céleste – et il est également à noter que les anges, qui ont une réalité céleste, n’ont pas de travail à faire sur eux puisqu’ils sont déjà dans l’obéissance – et il y a ce qui doit être travaillé, c’est-à-dire la réalité terrestre. Ainsi, considérer al-arḍ comme étant également nous-mêmes nous permet de comprendre que nous nécessitons d’un travail intérieur ; d’où la naissance de la volonté de marcher dans la Voie.

Ce travail suppose une méthodologie, une démarche, un moyen. Tout comme on travaille la terre pour la rendre fertile et exploitable, il y a une manière de la rendre comme attendu. Cela dit, même si les méthodes sont nombreuses, elle nécessite toujours une science, un savoir, une action en adéquation avec la méthode utilisée et le rendement voulu. Et s’il venait à l’Homme de faire comme bon lui semble, mélangeant toute sorte de méthodologies, la terre qu’il envisage de fertiliser et d’exploiter ne rendra jamais ce qu’il lui est attendu. À cette fin, il est nécessaire de comprendre qu’une science et une méthodologie est indispensable pour parvenir à l’achèvement de son nafs.

Comprendre la nécessité de prendre le monde d’ici-bas comme une réalité fondamentale pour la réalisation spirituelle

Il faut savoir que ce n’est pas l’esprit qui chemine, mais le nafs. Car, par exemple, quand on jeûne, ce n’est pas l’esprit qui est mis à l’épreuve, mais le nafs. Et d’ailleurs, ce qui permet de maintenir l’engagement du jeûne, c’est l’esprit. Et quand l’Homme se fait gouverner par son esprit, alors il sait tenir ses engagements vis-à-vis de Dieu. Et c’est justement cela qu’il est occupé à transformer : faire en sorte que l’âme qui incite au mal cherche à devenir une âme apaisée face aux directives de l’esprit qui ici est représentée par la Volonté divine. Quand l’Homme a réussi à ôter ses voiles égotiques, alors il devient totalement l’instrument de Dieu à travers l’esprit. C’est par notre propre esprit qu’on arrive à supporter nos épreuves, nos difficultés. Car l’esprit étant d’en haut, nous donne l’intelligence, le savoir, la force, le courage, la patience, et tous les attributs nécessaires pour surmonter l’épreuve.

Alors, nous ne pouvons pas dire que le monde d’ici-bas est une réalité à négliger, comme le font croire d’ailleurs certains radicaux n’ayant aucune once de spiritualité dans leurs cœurs, mais qui pourtant et paradoxalement vivent et mangent qu’à travers leurs visions totalement matérialistes et littéralistes. Ce qui doit être fait, c’est de comprendre la nécessité de prendre le monde d’ici-bas comme une réalité fondamentale pour la réalisation spirituelle, un passage obligatoire en somme. Non pas qu’elle doit devenir le but, mais qu’elle doit être comprise, et qu’elle doit devenir un moyen d’élévation spirituelle.

Notre attention doit également être portée sur le monde d’ici-bas, surtout dans les prémices de la Voie, car nous avons besoin de le considérer pour nous élever. On ne peut pas nous élever si nous n’avons pas pied quelque part. La dounya est ce moyen que Dieu nous donne par Miséricorde pour nous faire croitre vers Lui avec plus de facilité.

S’il est considéré que le monde d’ici-bas soit autant important pour l’élévation, l’Homme spirituel doit apprendre à mettre un équilibre dans sa vie, et également dans sa vie matérielle. Si l’harmonie, la paix, est nécessaire, il doit également l’être dans le monde de la matérialité. Et l’esthétique, c’est justement harmoniser la forme, l’équilibrer dans son espace et son temps matériel. Et pour l’Homme de spiritualité, l’harmonie, la symbiose de ce monde est nécessaire pour sa propre croissance et celle des autres. Il devient donc comme essentiel de se conformer à la beauté. Et il n’est beau que ce qui est vrai. Et Dieu aime ce qui est beau, et cela concerne également le monde d’ici-bas.

L’esthétique, le pont qui relie le ciel et la terre

En harmonisant son espace, son temps, son comportement, dont l’action est également une affaire de la dounya, le spirituel se facilite sa proximité avec le Seigneur. De même, il est dit par un hadith que le meilleur des prêches est le bon comportement, car ce qui montre la vérité et ce qui permet que l’autre reconnaisse la vérité, c’est justement l’harmonie qu’on retrouve dans le comportement et les gestes de celui qui l’exprime : dans ce qu’il est et dans ce qu’il fait.

L’importance de l’esthétique dans l’islam n’est pas à en douter, ne serait-ce que dans la construction harmonieuse des plus belles mosquées du monde, ou dans la calligraphie qui démontre un remarquable amour pour la beauté, la psalmodie du Coran qui témoigne de l’attachement de l’élégance sonore ou encore les parfums mondialement connus des musulmans qui atteste notre attirance pour les bonnes odeurs. Combien d’hommes et de femmes sont tombés amoureux de l’islam grâce à la beauté de celui-ci ? Mais, même si l’esthétique a une importance au niveau de la relation qu’à l’Homme avec le monde, il est nécessaire au spirituel pour son ascension.

En vérité, l’esthétique ne montre que la compréhension et la mise en œuvre de cette compréhension des connaissances supérieures. Et en même temps, elle permet de s’ancrer plus facilement dans le chemin afin d’aller vers ces degrés supérieurs. Nous pouvons même dire que l’esthétique est le pont qui relie le ciel et la terre. Car, après tout, qu’est-ce qui relie les deux si ce n’est que l’harmonie, la paix, la beauté ?

La seconde partie de la contribution portant sur l'importance de l'esthétique dans le chemin spirituel est disponible ici.

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Eliˈel Sulaymân est écrivain, poète et penseur soufi.

Du même auteur :
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L’égotisme, ce mal qui ronge la valeur de la responsabilité chez l’Homme