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Points de vue

L’illégitimité religieuse de la violence

Rédigé par Ghaleb Bencheikh | Vendredi 20 Février 2015



Ce No Name Book (Livre sans nom), œuvre d’Anna Boghiguian (1995), est un cahier de feuilles de papier ‒ les uns opaques, les autres transparentes ‒, matériau fabriqué par les enfants qui vivent sur la décharge de Muqattam, au Caire. Ciseaux et clous évoquent la souffrance et la passion du Christ. Le livre a été réalisé en hommage aux victimes de l’attentat de 1993 à la station de RER Saint-Michel, à Paris, et s’intègre dans un travail où vingt copies sont dédiées aux cinq continents, celui-ci étant associé à l’Egypte.
Ce No Name Book (Livre sans nom), œuvre d’Anna Boghiguian (1995), est un cahier de feuilles de papier ‒ les uns opaques, les autres transparentes ‒, matériau fabriqué par les enfants qui vivent sur la décharge de Muqattam, au Caire. Ciseaux et clous évoquent la souffrance et la passion du Christ. Le livre a été réalisé en hommage aux victimes de l’attentat de 1993 à la station de RER Saint-Michel, à Paris, et s’intègre dans un travail où vingt copies sont dédiées aux cinq continents, celui-ci étant associé à l’Egypte.
L’irruption fulgurante en ce début de millénaire de la violence religieuse dans sa coloration confessionnelle islamique, avec le dogmatisme qui la sous-tend chez certains idéologues extrémistes, nous recommande, au-delà des nécessaires et sérieuses condamnations et réprobations unanimes, une prise de position théologique claire, nette, sans ambages ni équivoque.

On ne peut pas et on ne doit pas se prévaloir d’un idéal religieux pour semer la terreur et la mort. Cela revient à adopter à la fois une posture éthique déniant à la guerre toute motivation spirituelle et une analyse intellectuelle fine disséquant au scalpel les mentalités religieuses guerrières. Parce que « c’est dans l’esprit des hommes que naissent les guerres et c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix » (Unesco).

Démystifier les exégèses sauvages

En attendant, la violence demeure connaturelle à la condition humaine. Elle est une marque non encore évacuée, hélas, de la vie sociale et politique ni des relations interindividuelles. Elle paraît participative de l’angoisse de l’âme humaine à l’épreuve de l’altérité dans cette grande pâque en ce bas monde.

Et nous savons tous que, pour que l’entreprise ravageuse puisse être acceptable, il faut qu’elle soit auréolée d’un nimbe de sacralité. Ainsi la guerre s’impose-t-elle comme une réponse hiératique aux divergences de tous ordres qui surgissent entre les personnes et les peuples.

Cautionnée par le théologique, elle devient même une voie de rédemption par le sacrifice de l’être, dans un acte de foi salvateur pour soi et dévastateur pour l’autre. L’invocation du divin dans la justification des attentats les plus effroyables est moralement et spirituellement inacceptable.

Aussi la responsabilité des hiérarques religieux et des théologiens est-elle plus qu’engagée. Ils doivent saisir la moindre occasion pour entreprendre un titanesque chantier intellectuel, où les efforts déployés, en vue de la déconstruction, prélude à la démystification, sont colossaux. Pour cela, il faut sortir des clôtures dogmatiques et des enfermements doctrinaux de la scolastique islamique exhaustive.

Il ne suffit pas d’exhiber les versets coraniques – et ils sont pléthoriques – qui enjoignent à l’amour et à la miséricorde, pour dirimer les logorrhées de ceux qui prennent l’islam en otage et confisquent le Coran. Nous nous interrogeons toujours à propos de la myopie – voire la cécité – qui frappe les extrémistes lorsqu’ils omettent, par exemple, de lire le verset 34 de la sourate 41, celle des Versets détaillés : « La bonne action et la mauvaise ne sauraient aller de pair. Rends le bien pour le mal et tu verras celui dont une inimitié te séparait de lui se transformer en ami et protecteur chaleureux. »

À supposer, par abus méthodologique, qu’il faille procéder par un choix sélectif des écrits pacifiques et pacificateurs que recèle à profusion la Révélation coranique. Alors que c’est son statut in globo qui est à étudier et à instruire.

Nous n’ignorons pas que les doctrinaires extrémistes en font une exégèse sauvage et justifient leur ignominie par un recours martial aux passages belligènes qui s’y trouvent. Alors, au-delà de la simple « mise en suspension temporelle » de ces écrits, c’est la caducité et la désuétude de leurs incidences morales, sociales et politiques qu’il faut déclarer et dépasser.

Une résistance morale et spirituelle

Dans cette configuration, désacraliser la violence ne vise pas seulement à la priver d’un quelconque prestige attractif fascinant les esprits et subjuguant les consciences par un argument d’autorité obsolète. C’est le caractère dynamiteur et intrinsèquement inefficace de la violence qui sera, a minima, dépourvu de sa légitimité religieuse.

Et devant l’injustice et l’oppression, la seule attitude qui vaille sera celle de la résistance morale et spirituelle sans croire que la violence puisse être commanditée par la Transcendance. Les musulmans y parviendront lorsqu’ils sauront renouer avec la problématique éminemment décisive de l’humanisme, qui a prévalu en contexte islamique dans les siècles qui ont vu l’éclosion d’une civilisation impériale ouverte, l’effervescence intellectuelle libre et les questions éthiques qui l’ont accompagnée.

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Première parution de cet article dans Salamnews n° 23, février 2011.

Ghaleb Bencheikh est président de la Conférence mondiale pour la paix. il est l’auteur de La Laïcité au regard du Coran (Éd. Presses de Renaissance, 2005) et de Le Coran (Éd. Eyrolles, 2010).