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SaphirNews.com | Quotidien musulman d’actualité

 






Société

L'ampleur du racisme anti-musulmans en France à la loupe : les enseignements de l’enquête réalisée pour la DILCRAH

Rédigé par Lina Farelli | Mercredi 6 Novembre 2019

Que le phénomène soit ou non nommé islamophobie ou musulmanophobie, le racisme anti-musulmans est une réalité en France contre laquelle il faut engager une lutte sans merci au même titre que toutes les autres formes de racisme et de discriminations. Avec l’étude inédite réalisée pour la DILCRAH et la Fondation Jean Jaurès portant sur les comportements racistes et les discriminations envers les musulmans de France, il s’agit d’« objectiver du mieux que possible une situation finalement mal connue, et de donner aux pouvoirs publics comme aux observateurs une idée précise de l’ampleur des discriminations subies en France par les musulmans en raison de leur religion ».



L'ampleur du racisme anti-musulmans en France à la loupe : les enseignements de l’enquête réalisée pour la DILCRAH
« Les comportements racistes et les discriminations envers les musulmans de France. » C’est une enquête inédite, jamais réalisée pour un organe gouvernemental, que la Délégation interministérielle de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH), en collaboration avec la fondation Jean Jaurès, a commandé auprès de l’institut de sondage Ifop. Les résultats de l’étude publiée mercredi 6 novembre sont sans équivoque : 42 % des musulmans de France ont déjà subi au moins une fois dans leur vie des comportements racistes et discriminatoires en raison de leur religion.

« Et pour beaucoup, il ne s’agit pas d’une lointaine expérience mais d’un problème auquel ils ont été récemment confrontés : 32 % d’entre eux en ont vécu au moins une au cours des cinq dernières années », note l’étude (voir plus bas), réalisée avant les polémiques génératrices d'un climat de stigmatisation accrue des musulmans, actuellement dénoncé, afin d’« objectiver du mieux que possible une situation finalement mal connue, et de donner aux pouvoirs publics comme aux observateurs une idée précise de l’ampleur des discriminations subies en France par les musulmans en raison de leur religion ».*

Des chiffres qui traduisent une triste réalité

« Les attentats islamistes qui se sont multipliés depuis 2015 et les débats qui ont suivi – comme ceux qui ont récemment porté sur la question des "signaux faibles de radicalisation" – ont contribué à renforcer l’amalgame entre musulmans pratiquants et terroristes et plus largement l’hostilité à l’égard des adeptes du Coran : les musulmans étant le groupe ethnico-religieux le moins accepté par les Français après les Roms d’après le dernier baromètre du CNDCH (2018) », fait part François Kraus.

Pour le directeur du pôle Politique de l’IFOP, « cette étude de victimation réalisée à "froid" – c’est-à-dire avant les polémiques ayant suivi l’attentat à la préfecture de Paris – tente de combler le manque de données faibles qui permettrait de mesurer l’ampleur des phénomènes racistes et discriminatoires qui affectent les musulmans en raison de leur religion ».

Ainsi, la proportion de victimes d’un comportement raciste au cours des cinq dernières années est deux fois plus élevée chez les musulmans vivant en France (40 %) que dans le reste de la population (17 %), signale-t-on. Néanmoins, les motifs de ces comportements racistes sont loin d’être tous liés à l'appartenance religieuse : 16 % des musulmans estiment avoir été l’objet de comportements racistes en raison de leur religion, contre 15 % en raison de leur couleur de peau et 5 % du fait de leur nationalité.

Selon François Kraus, « les résultats de cette étude confirment donc la difficulté à isoler la référence religieuse dans un processus discriminatoire plus large qui combine d’autres variables comme par exemple les origines culturelles, la nationalité ou la couleur de peau ».

L'ampleur du racisme anti-musulmans en France à la loupe : les enseignements de l’enquête réalisée pour la DILCRAH

Des discriminations « étroitement corrélée à la visibilité de l’islam »

Dans la proportion des musulmans ayant déclaré avoir fait l’objet d’au moins une forme de discriminations liées à leur religion au cours de leur vie (42 %), les femmes sont davantage victimes de racisme que les hommes (45 % contre 35 %), a fortiori lorsqu’elle portent le voile. Ces dernières sont aussi nettement plus victimes de discrimination dans la recherche d’un emploi. Une « survictimation féminine » doublée d'une exposition aux discriminations « étroitement corrélée à la visibilité de l’islam », souligne aussi François Kraus.

« Comme l’IFOP avait pu l’observer pour les juifs portant la kippa (réalisée en 2015, ndlr), le port d’un signe religieux visible comme le voile accroît donc chez les musulmans les risques de discriminations liées à l’islam, confirmant en cela l’étroite corrélation entre l’exposition à une forme de rejet et la visibilité de sa religion », signifie-t-il.

« La dimension genrée paraît essentielle » dans cette étude et « le constat est inquiétant : il signifie que les musulmanes cumulent discriminations genrées et religieuses, une logique cumulée (ou "intersectionelle" pour une partie des sciences sociales) qui prend probablement sa racine, au moins partiellement, dans les polémiques incessantes sur le foulard. (…) On peut mesurer concrètement les conséquences délétères des discours hostiles au voile », affirme, pour sa part, Ismail Ferhat, membre de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès.

Lire aussi : Entre racisme et sexisme, les femmes musulmanes paient le prix fort de l'islamophobie en Europe

Fait notable pour la DILCRAH : 37% des femmes portant le voile ont été exposées à des insultes ou des injures à caractère diffamatoire. Plus globalement, un quart des musulmans ont été insultés en raison de leur religion (24 %) au cours des cinq dernières années, soit une proportion deux fois supérieure à celle observée chez les non-musulmans résidant en France (9 %). De même, ils sont 7 % à avoir été victimes d’une agression physique à cause de leur religion, contre 3 % des non-musulmans.

L'ascension sociale ne protège pas du racisme

La forme de discrimination la plus répandue est celle vécue lors de contrôle des forces de l’ordre (28 %), devant celles subies lors de la recherche d’un emploi (24 %) ou d’un logement (22 %), à l'entrée d'un bar ou d'une discothèque (18 %), avec les enseignants d'un établissement scolaire (18 %) et avec les agents de l'administration publique (15 %) et avec un médecin ou dans un hôpital (12 %).

Dans le milieu professionnel, la proportion d’actifs victimes d’une discrimination dans le déroulement de leur carrière est cinq fois plus élevée chez les musulmans (23 %) que chez l’ensemble des Français (5 %, selon un rapport de l’Organisation internationale du travail en 2016). Parmi les musulmans sondés, 27 % à indiquer avoir été traités défavorablement ou discriminés dans le déroulement de leur carrière en raison de leurs origines ou de leur couleur de peau, 23 % en raison de leur religion.

Lire aussi : L'islamophobie, un phénomène répandu dans le marché du travail français

« L’ascension sociale s’accompagnerait d’une expérience accrue de racisme pour les musulmans », souligne Ismaël Ferhat. Les adultes de 25-44 ans (44 %), les plus diplômés (48 % des Bac +5), les cadres et professions supérieures (63 %) sont ainsi les plus nombreux à déclarer avoir subi des propos ou des faits de racisme, ce qui signifie que, « pour les musulmans, une place plus favorable dans la société, tant scolairement qu’économiquement, n’est pas une protection face au rejet de l’islam », fragilisant ainsi « leur insertion sociale et la promesse républicaine de la réussite par l’école et le travail ».

Les discriminations nourrissent aussi le communautarisme

Autre enseignement marquant de l’étude : les Français musulmans de naissance déclarent plus souvent (46 %) que les musulmans d’origine étrangère (34 %) avoir subi du racisme. « La haine antimusulmane ne peut plus se confondre avec la xénophobie », tranche Ismaël Ferhat, qui confirme « l’anachronisme d’une approche seulement centrée sur l’intégration ».

Pour Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, « c'est un constat d'échec de notre modèle d'intégration, c'est aussi ce qui nourrit le communautarisme ». « Quand des personnes se sentent exclues de la République, elles sont attirées par ceux qui s'organisent en marge de la République », indique-t-elle au Parisien.

« Au regard de ces résultats, il apparaît que si les discriminations et agressions religieuses subies par les musulmans vivant en France restent au quotidien un phénomène minoritaire, leur ampleur est nettement plus grande que les comportements discriminatoires ou racistes subis par le reste de la population », conclut François Kraus.

Face aux constats d'une étude perçue comme une étape importante dans la reconnaissance publique de la prégnance du racisme anti-musulmans en France, des actions sont désormais attendues. Selon Marlène Schiappa, il faut faire « connaître leurs droits » aux personnes ainsi que les dispositifs en place comme la récente brigade anti-discriminations, lancée en avril dernier afin de « faciliter la mise en relation entre les victimes et les acteurs de la lutte anti-discriminations », « sensibiliser toute la population aux différentes discriminations qui persistent dans la société » et « évaluer les politiques publiques en matière de lutte contre les discriminations et proposer des mesures concrètes et efficaces pour les améliorer ».

Pour l'IFOP, « ces résultats ne rentrent pas dans les controverses autour de la notion "d’islamophobie" et notamment de son instrumentalisation politique », affirmant préférer la notion de « musulmanophobie » qui paraît, aux yeux de l'institut, « un terme plus approprié pour designer ces formes d’hostilité dans la mesure où elle fait référence au rejet des musulmans en tant qu’individus et non à l’opposition à l’islam qui, comme tout autre système de pensée, peut être critiqué ».

*L’étude a été réalisée du 26 août au 18 septembre auprès d’un échantillon représentatif de 1 007 personnes représentatif de la population de religion musulmane.