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Points de vue

Islamophobie : j’ai assisté à une forme de boycottage, aucun sénateur n' a voulu entendre

Entretien avec la sénatrice Alima Boumediene-Thiery

Rédigé par Entretien avec Alima Boumediene-Thiery | Jeudi 10 Février 2005



Le 26 septembre 2004, Alima Boumediene est élue au Sénat sur la liste d’union de la gauche. Fille de la « seconde génération », républicaine convaincue, féministe engagée elle choisit le parti des Verts pour siéger au conseil municipal de son Argenteuil natale avant de porter ses combats au parlement européen. Entretien avec une sénatrice authentique au parcours atypique.

 

SaphirNet.info : Comment vivez-vous votre élection au poste de sénatrice ?

 

Alima Boumediene-Thiery : L’arrivée au Sénat marque une rupture avec mes activités précédentes plus orientées sur les combats européens et internationaux. Aujourd’hui, je me recentre plus sur des problématiques nationales, à travers un travail plus institutionnel.

Mais en même temps, c’est aussi une continuité car les combats que je mène depuis longtemps en tant qu’élue locale et militante associative concernent d’abord le territoire français : le droit de vote des étrangers, la défense des sans-papiers, la lutte contre le racisme, l’exclusion ou la discrimination. Ma présence au Sénat me permet de poursuivre mon combat initial.

 

Quelle est votre position en tant que femme et arabo-musulmane au sein de cette institution ?

 

Alima Boumediene-Thiery : En fait, le Sénat mérite d’être investi. A une certaine époque, j’avais un regard plus négatif et je le voyais comme une vieille chambre réactionnaire. Or, c’est une institution plus jeune que l’Assemblée nationale et qui s’est d’ailleurs plus vite féminisée. Pour la première fois, le Sénat s’ouvre à la diversité et à la pluralité culturelle par la reconnaissance des minorités et des personnes issues de l’histoire coloniale. Et en tant que femme issue de l’immigration maghrébine, je trouve surprenant de faire mon entrée au Parlement français par le Sénat alors que l’Assemblée nationale a toujours été considérée comme la plus ouverte et la plus appropriée pour nous recevoir.

D’autre part, j’apporte une dimension supplémentaire qui concerne mon engagement associatif et ma lutte sur le terrain. Il existe une histoire de classe sociale qui porte en elle la différence culturelle. Je suis née dans un bidonville, j’ai grandi dans la ZUP,  je me revendique comme maghrébine, arabo-musulmane et je ne crois pas que ce soit le cas de beaucoup de sénateurs et sénatrices.

 

Vous avez dit : « le rapport de force de la rue a besoin d’être épaulé par le rapport de force au sein des institutions ». Est-ce votre façon de souligner qu’il faut réformer les institutions ?

 

Alima Boumediene-Thiery : Oui, et c’est aussi une façon de dire qu’en tant qu’élus et représentants du peuple, nous ne sommes qu’une courroie de transmission. Au sein des instances, les élus ont souvent tendance à l’oublier et ils défendent des intérêts de classe ou de lobbying économique. C’est pourquoi le travail que je mène au parlement se veut être avant tout l’écho des revendications de la rue, c’est être un peu « la voix des sans voix ». Le combat dans la rue ne peut pas aboutir à quelque chose de concret s’il n’est pas porté au sein d’une instance. Et, inversement, le travail des instances doit nécessairement tenir compte des réalités sur le terrain. Faire de la politique, c’est d’abord défendre l’intérêt général et en même temps donner une réplique aux interrogations et aux attentes du peuple. Et je crois qu’aujourd’hui le peuple français n’est pas représenté autant qu’il le devrait dans ses assemblées et c’est ce qui crée un grave dysfonctionnement.

 

Quelles sont vos priorités parmi tous les combats qui vous tiennent à cœur?

 

Alima Boumediene-Thiery : Je crois qu’il n’y a pas de priorités en ce qui concerne les droits fondamentaux et les libertés démocratiques car tout est important. Seulement, il est difficile de tout mener de front et je suis obligée de hiérarchiser les problèmes en fonction de leur caractère d’urgence. Par exemple, la violation de la liberté d’expression comme c’est le cas en ce moment en Algérie où des journalistes sont incarcérés ; ou bien les conflits qui coûtent tous les jours la vie à des êtres humains comme au Proche-Orient ou en Irak. C’est bien une question d’urgence et non pas de priorité. Un autre de mes combats essentiels est celui de la lutte contre les discriminations, l’exclusion et contre toutes les formes de racisme, y compris l’islamophobie. Nombreux sont qui refusent ce terme mais il faut bien appeler un chat un chat. Et autant, il faut lutter fortement contre l’antisémitisme, autant on ne doit pas ignorer la préoccupation actuelle des musulmans de France. Le devoir de mémoire est important car si on oublie ce qui s’est passé avec la Shoah, cela peut se reproduire demain pour d’autres minorités. Et aujourd’hui, ce sont quand même les populations arabo-musulmanes ou africaines qui sont les plus visées par le racisme. La discrimination raciale est un délit qui doit être condamné.

 

Pensez-vous qu’un organe comme la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) aura un impact réel sur l’amélioration du sort des victimes de discrimination ?

 

Alima Boumediene-Thiery : J’aimerais croire à la Halde mais j’ai du mal. Je ne pense pas qu’on puisse décréter aussi facilement, par une structure ou une commission quelconque, l’éradication des discriminations. Le travail des parlementaires qui a donné naissance à la Halde est lui-même faussé dans la mesure où les discriminations n’ont pas été prises en compte dans leur ensemble. Les auditions officielles du Sénat ont porté sur deux ou trois structures comme celles dédiées à l’homophobie ou la Licra qui combat l’antisémitisme. Mais rien n’a été organisé pour entendre les revendications des autres. Et lorsque j’ai tenté d’organiser des auditions pour le collectif contre l’islamophobie ou l’association « une école pour tous » qui se bat contre l’exclusion des jeunes filles voilées, j’ai pu assister à une forme de boycottage. Aucun sénateur ne s’est donné la peine de venir entendre ces personnes et c’est tout à fait regrettable. Cela montre bien qu’un organe mis en place par les parlementaires pour lutter contre les discriminations, se retrouve lui-même le fruit d’une démarche discriminante. Tant que le problème de la discrimination sera abordé d’une manière unilatérale, je ne pourrai pas vraiment croire à la Halde.

 

Parmi les questions à l’ordre du jour au Sénat, qu’en est-il de l’immigration ?

 

Alima Boumediene-Thiery : On évoque souvent la question de l’immigration à travers les politiques de cohésion sociale, les politiques locales, de logement, de travail, de liberté de circulation, de visas. Toutes ces politiques posent la question de l’immigration. Mais à aucun moment, au Sénat, la question n’a été posée clairement en termes de politiques de l’immigration. C’est pourtant un débat qui doit arriver prochainement. On ne peut pas séparer la question de l’immigration de celle du développement économique et des libertés. Lorsqu’un immigré quitte son pays, c’est parce qu’il a faim de pain mais aussi soif de liberté. En somme, on ne peut pas parler de l’immigration simplement en termes de besoins en main d’oeuvre des pays du nord, car cette conception s’apparente ni plus ni moins à une nouvelle forme de colonisation. C’est tout le problème des quotas qui consistent à puiser des ressources dans les pays étrangers, quitte à provoquer l’appauvrissement de ces derniers.

Mais je ne pense pas que les sénateurs poseront cette question dans ces termes. Et ce sera aussi mon devoir de leur rappeler que le regard qu’ils portent aujourd’hui sur l’immigration est complètement faussé. L’immigration n’est pas seulement une force de travail. Ce sont aussi des individus qui ont des droits fondamentaux et des libertés. Ce sont des citoyens à part entière. En tant qu’acteurs économiques, ils ont le droit d’être entendus et de peser sur la vie politique et sociale du pays où ils vivent.

 

Où puisez-vous votre énergie?

 

Alima Boumediene-Thiery : Dans ma conviction. Et aussi en tant que mère. J’ai un fils et je n’ai pas envie qu’il vive les injustices que j’ai vécues. Je souhaite que nos enfants connaissent la liberté, l’égalité des droits, la paix pour que toutes ces valeurs qu’on leur apprend à l’école ne soient pas des valeurs creuses mais qu’elles aient un véritable sens.

Et enfin, il y a aussi peut-être une revanche personnelle. Aujourd’hui, j’estime être en devoir de forcer ce pays à nous rendre la dignité à laquelle nos parents n’ont pas eu droit.

 

Propos recueillis par Kamar ARIF