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Points de vue

Islam : relever le défi ! Un appel au changement lancé depuis Londres

Par William Barylo*

Rédigé par William Barylo | Samedi 17 Août 2013



Minaret de la East London Mosque au coucher du soleil (Photo : © William Barylo)
Minaret de la East London Mosque au coucher du soleil (Photo : © William Barylo)
La situation de la communauté musulmane à l’étranger, à défaut de nous apporter des modèles, nous tend des miroirs d’où il est possible de puiser quelque inspiration. Cet article est le premier d’une série de trois à travers la France, la Pologne et, pour commencer, l’Angleterre.

« Londres a dix ans d’avance sur Paris. » C’est ce qui ressort de propos de nombre de « frères » et « sœurs » de passage dans « The Big Smoke ». Oubliez Big Ben, Buckingham Palace, les soldats aux coiffes de peluche et autres London Eye ; voilà de quoi ravir les enfants. Parlons plutôt ici du London Muslim Centre, envoyant l’appel à la prière de ses haut-parleurs en pleine rue, sa bibliothèque, son pôle emploi, sa salle de fitness, sans oublier les ruches d’abeilles posées sur le toit.

Parlons encore de Green Street, « Mumbai sur la Tamise » et son kilomètre de boutiques de saris, de restaurants halal et de boutiques d’articles islamiques. Parlons enfin de ces associations musulmanes aux designers nés une palette graphique dans la main, au service de communication à la créativité débridée.

Certes, le Royaume-Uni attire et fait rêver de par une apparente liberté d’expression religieuse, au point que nombre de femmes musulmanes ne dissimulent pas un quelque espoir de s’expatrier dans le pays « où l’on peut être un fonctionnaire en hijab ».

Pourtant, toute médaille a son revers et le dernier essai du Dr Muhammad Abdul Bari (1) est là pour nous rappeler que la communauté musulmane d’Angleterre, a encore à relever des défis de titan. Relever le défi, produire le changement, un appel à la communauté musulmane de Grande-Bretagne (Meet the Challenge, Make the Change, a call to action for Muslim Civil Society in Britain) (2), de Muhammad Abdul Bari, est paru en mai 2013, publié par l’institut de recherche indépendant The Cordoba Foundation. Voici une courte synthèse, ajoutée de quelques observations, qui donneront matière à relativiser, et certainement à inspirer...

Les musulmans ont des défis à relever

Premier défi, un manque d’éducation islamique. La communauté, extrêmement fractionnée entre les différents courants de pensée, dresse des frontières quasi imperméables, au point où l’on traite trop facilement « l’autre » de « kafir ». L’auteur met l’accent sur « s’accorder le droit au désaccord ». Aussi, trop d’énergie est dépensée à un « retour à l’islam » plus porté sur le rituel que sur l’essence du message, sa compréhension contextualisée, et cela au risque de devenir des « perroquets » ayant oublié le sens de leurs livres.

Deuxièmement, l’échec de la considération du talent de la jeunesse et des nouveaux musulmans. L’individualisme, l’attrait du matériel, les fossés culturels et générationnels ainsi qu’une éducation parentale maladroite résultent en une triste incapacité à créer un temps et un espace d’écoute, de compréhension et de partage entre les générations et les cultures. En Angleterre, le sentiment d’abandon des nouveaux musulmans, a conduit certains à ouvrir leur propre mosquée, s’isolant du reste de la communauté.

Troisièmement, un leadership inefficace. Les grandes organisations s’enlisent dans une bureaucratie suicidaire, les déconnectant de leur propre terrain, où les « anciens » s’accrochent à leur poste « jusqu’à leur dernier souffle », étouffant ainsi une jeunesse avide de s’exprimer. L’auteur appelle à dépasser l’image du leader à l’occidentale, qui tient plus du manager souverain et à revenir à celle du khilafa, calife ou vice-gérant en islam, brillant de par sa consultation, son écoute et son humilité.

Enfin, l’auteur regrette que la communauté musulmane soit plus dans la réaction que dans l’action, dans la dénonciation plutôt que dans la proposition de solutions, une attitude qui met davantage l’huile sur le feu qu’elle ne résout de problèmes. L’alternative est de penser une approche proactive et positive.

Être proactif pour cesser le copier-coller

Les propositions de Muhammad Abdul Bari sont claires : « Nous devons attacher notre wagon à une cause plus large. » Parce que l’islam est universel, il importe aux musulmans de se battre en front commun avec toutes les parties prenantes d’une société multiculturelle par essence.

Exceller dans le savoir, les compétences, afin de défendre la dignité humaine, pour le bien commun. Investir les domaines de la recherche, le monde universitaire, l’économie, le social, le culturel, les médias, la politique... mais, surtout, se surpasser dans le bon comportement.

Or, dans le confort de son importance, la communauté s’insularise paradoxalement au moment où, plus que jamais, il est une nécessité de s’ouvrir à l’ensemble de la société et cesser de rester collé à son propre groupe.

Les « anciens » ont fourni déjà toutes les infrastructures, les mosquées, les madrasas, l’accès au savoir, les magasins vendant du « halal ». Il est temps à la jeunesse de donner une âme à la communauté. L’auteur appelle à cesser le copier-coller et le bricolage maladroit des modèles occidentaux ‒ tenter de donner une teinte « islamique » à l’utilitarisme, au managérialisme, l’individualisme, tous contraires de l’esprit de l’islam ‒ et à démarrer depuis les fondations de réelles alternatives originales, afin de créer un attachement émotionnel avec la société.

Le dialogue interreligieux ou interculturel seul, grande mode de ces dernières années, ne suffit pas. Le terrain sur lequel devront jouer les musulmans est sans conteste celui des causes universelles, à l’image d’une foi qui ne l’est pas moins.

S’évader de ses prisons intellectuelles

L’essai du Dr Abdul Bari est une peinture on ne peut plus fidèle et équilibrée de la communauté au Royaume-Uni. L’essai, à défaut de donner des solutions concrètes, révèle des pistes qui sont autant de terrains à explorer.

Il y a dans cet appel des airs de « La Réforme radicale » d’un auteur non moins populaire outre-Manche, qui, lors d’une conférence à la Rencontre annuelle des musulmans de France, au Bourget, mettait également l’accent sur le fait que les musulmans doivent « s’évader de leur propres prisons intellectuelles ».

L’Angleterre est proche et vouloir marcher sur ses traces est tentant. On remarque souvent des différences étonnantes, mais seulement superficielles et cachant des maux insoupçonnés. Dans quelle mesure la France saura mener son navire en évitant les écueils égratignant son voisin anglo-saxon ? Espérons bientôt accueillir les réponses à cette question...

Notes
(1) Dr Muhammad Abdul Bari siège depuis 2002 au conseil d’administration de la mosquée d’East London. Il est secrétaire de l’ONG Muslim Aid, et a fait partie du comité organisateur des jeux Olympiques et Paralympiques de Londres. Il a été secrétaire du Muslim Council of Britain de 2006 à 2010.
(2) L’ouvrage A Call to Action for Muslim Civil Society in Britain disponible en ligne gratuitement ici


* William Barylo est doctorant à l'EHESS, à Paris, sous la direction de Nilüfer Göle. Sa recherche « L’'islam, moteur de l’engagement citoyen ? » tente de comprendre les perceptions de la foi, de l’engagement et de la citoyenneté parmi les bénévoles musulmans engagés dans des charités en Europe. Il travaille actuellement à Londres.