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Points de vue

« Islam authentique » : l’illusion destructive

Rédigé par Mestiri Mohamed | Samedi 1 Janvier 2005

L’obsession de la représentativité de l’islam et du monopole du droit divin au nom de l’application de la charia ou de la Da’wa cause beaucoup de tort au musulman; car il n’est pas sans évidence que l’islam est une source de spiritualité et d’inspiration pour tout Homme digne de ce nom. Le statut d’un croyant musulman vis à vis du message de l’islam est celui du témoin responsable de son islamité, pleinement et individuellement. Dans le marché globalisant des religions, l’islam figure toujours au pluriel mais aussi toujours bradé.



L’obsession de la représentativité de l’islam et du monopole du droit divin au nom de l’application de la charia ou de la Da’wa cause beaucoup de tort au musulman; car il n’est pas sans évidence que l’islam est une source de spiritualité et d’inspiration pour tout Homme digne de ce nom. Le statut d’un croyant musulman vis à vis du message de l’islam est celui du témoin responsable de son islamité, pleinement et individuellement. Dans le marché globalisant des religions, l’islam figure toujours au pluriel mais aussi toujours bradé.

 

Il s’agit là « des islams » figurants, ne représentant que des clichés appartenant à ce monde des démunis : Islam démocrate, modéré, rigoriste ou authentique, mais aussi nouveau, ou encore des lumières et de la renaissance...Tout sauf l’islam tout court, comme toute religion porteuse de l’anonymat de dogmes au nom de son mystère sacré, laissant ainsi la place à l’imagination et à l’inspiration. Ce pluriel n’est en rien synonyme de liberté d’être soi même dans la dignité religieuse, car une religion est tout d’abord une dignité dans la croyance et une humilité de l’esprit. Dans le marché « des islams », l’Homme se voilait face à la tyrannie de la prédestination des codes modernes. Un seul mot d’ordre : « Ne réfléchis pas et consomme ton islam ». 

 

Prétextes et construction de l’image

Prendre la défense de l’islam contre toute forme d’attaque et de diabolisation extérieure devient le prétexte pour toute rigidification des préceptes et principes de l’islam. La recherche de l’authenticité et la reproduction du modèle unique et magique de cette authenticité devient la plate-forme de toute réforme et revivification de tout horizon. Nous voilà face à une inflation de l’authentique dans laquelle l’esprit créatif, celui de l’Ijtihad ou de la responsabilité intellectuelle du croyant, semble être abandonné au profit de la paresse intellectuelle, de la nostalgie et du mythe de l’âge d’or islamique. Aussi l’obsession de l’authentique remplace la dimension réelle et historique, celle là même qui justifie la démarche intellectuelle. Ainsi dans cette optique obsessionnelle, les limites de l’effort en vue de « réalisme » dans la lecture des Textes fondateurs se réduit à la contextualisation du présent par rapport au contexte passé de ces Textes. L’authenticité sombre alors dans une vision passéiste du réel. Le réel présent devient donc une donnée dépendante du « réel passé » celui qu’on relie aux Textes authentiques et qu’on va  qualifier d’authentique.

 

Le recours au passé par prétexte du retour à l’authentique est au centre du discours identitaire activiste, politique et idéologique, et crédite en permanence la personnification et la starification de l’islam d’aujourd’hui. C’est un passéisme extrêmement et entièrement pragmatique qui, bien qu’il soit figé dans des représentations mythiques du passé, use de l’authentique pour une appropriation et identification temporelle, comme s’il existait une transmission directe entre la source de l’authentique et le soi intime. Dès lors l’authentique devient très visible dans les batailles intra-islamiques pour la crédibilité religieuse, comme outil d’instrumentalisation et non comme méthode de pensée. Penser l’authentique est bien la dimension absente dans les guérillas du bien-penser authentique, qui se pose comme alternative unique par une intolérance manifeste.

 

L’activisme politique au nom de Dieu et de l’authentique tradition musulmane, réduit à néant toute vision pragmatique de la politique. Lorsque l’esprit « authentiste » est interpellé sur des questions pragmatiques telles que la laïcité ou la démocratie, il interroge sans la moindre réflexion critique « l’authenticité » du Texte sacré et de son contexte historique. C’est un raccourci et échappatoire qui vise à se construire une identité refuge dans « le mythe de l’authentique », de ses exégèses et de ses jurisprudences.

 

Tout ceci peut apporter une part d’explication à la pauvreté affligeante de la littérature politique dite d’« alternative islamique ». Ainsi l’islam dans le lexique des prétendus authentiques est souvent associé artificiellement et d’une manière contraignante à la démocratie, aux Droits de l’Homme et de façon générale aux dites valeurs politiques modernes et universelles. Il est aussi rendu incompatible avec ces mêmes valeurs dans les polémiques avec ses adversaires historiques. Dans le monde théologico-juridique, la consommation tranquille, excessive et tranquillisante du patrimoine laisse apparaître une obésité de l’esprit. De là découle une certaine paralysie des potentialités critiques et gestionnaires, capable d’assimiler à son profit à la fois la pléthore patrimoiniale mais également la complexité de notre monde. Peu d’Ijtihad est désormais émergé, mais plutôt du syncrétisme et du bricolage en vue de Fatwas instantanées. Souvent les Fuqaha (juristes musulmans) sont mis en avant pour être responsables de l’état de cet Ijtihad-minute qui fait stagner la pensée des profondeurs. En réalité la panne de productivité dans le cadre de l’Ijtihad ne concerne pas uniquement l’aspect juridique mais atteint surtout les domaines de la théorisation, à savoir la philosophie religieuse et les fondements méthodologiques du dogme et de la loi, désignée vulgairement par la Charia.

Par souci ou plutôt par phobie de « l’authentique islam » l’effort de l’Ijtihad s’oriente désormais vers des réhabilitations du patrimoine sous couvert de la contextualisation du Texte fondateur. Or ce Texte est peu visité en tenant compte des nouveaux contextes. Bien plus que cela, on a même tendance à faire abstraction des niveaux et des domaines de connaissance de l’humain moderne qui laissent supposer une supériorité à ceux des prédécesseurs (Salafs), comme s’il y avait une crainte diffuse de contaminer nos Textes par nos contextes, ou du moins les contextes historiques de ces Textes sacrées par les nôtres.

 

Donc il existe un Texte fondateur, et son contexte, mais il existe également les textes du patrimoine à travers l’histoire, et leurs contextes jusqu’aux nos jours. En ce sens la recherche de l’authenticité à tout prix devrait tenir compte de tous ces niveaux, or elle ne le fait pas, formant et formulant l’accumulation de la passion pour l’authentique dans toutes ses dimensions. Faute de réflexion complexe et fondamentale, le prétexte de l’authentique s’installe  au cœur de l’autocensure pour se transformer bientôt en censure de la diversité, toujours au nom de la défense de l’islam et de son « authenticité ». Dès lors des représentations « théâtrales » de l’histoire de l’authenticité prennent place dans le discours de nos « vertueux » censeurs, pour s’approprier le droit d’évaluer, de juger, et de valider ou, plus grave, d’excommunier. « Etre islamiquement authentique » intègre nécessairement les modes de raisonnement, de culture et même les modes du quotidien depuis le Prophète de l’islam jusqu’à l’achèvement du parcours des prédécesseurs jugés bons (Salaf Salih). Il n’est donc pas étonnant que le débat de fond sur les questions contemporaines à la lumière des Textes fondateurs de l’islam soit déserté ou réduit entre une élite musulmane minoritaire sans échos. Car les modes de réflexion et de vie répertoriés dans le patrimoine deviennent des modes d’emploi et des codes modèles pour notre vie contemporaine, d’où le glissement dans la définition de l’Ijtihad de l’effort de créativité à l’effort de revivification de l’ancien « authentique ».

 

Patrimonialisation de l’authentique ou authentification du patrimoine 

Ainsi des clichés relatifs à la bonne et « authentique » société musulmane et de ses modes de fonctionnement remplacent tout effort intellectuel pour affronter les nouveaux défis de nos sociétés contemporaines multiculturelles ou « mono-culturellement islamiques ». Par conséquent, l’Etat de la Khilafa au sens politique (gouvernement islamique fédéral sur l’ensemble des fidèles), les Awqaf (fondations charitables), la Hisba (fondation pour la sauvegarde publique de l’éthique), se regrouper dans des « jama’a » (groupe sectaire ou doctrinaire), reprendre le rôle de l’enseignement ou de la « choura » (consultation) dans les mosquées, la Da’wa (prédication), et même le Jihad armé (combat armé), retrouvent vie dans le discours porté par l’obsession de l’authenticité. Et même les accessoires vestimentaires et formels sont revalorisés, tels que porter une djellaba, être barbu, s’appuyer sur une canne, s’asseoir par terre, se déplacer à pieds,...etc.

 

Or toutes ces coutumes du quotidien appartiennent à d’autres époques et ne sont nullement significatives aujourd’hui en dehors de leurs cadres de pensée et de leurs philosophies. Un regroupement islamique sous l’appellation Jama’a représentait dans l’histoire de l’apogée de l’islam, un courant de pensée rénovateur, alors qu’on se contente aujourd’hui de se regrouper autour de leaders, de promesses politiques, de discours enflammant les masses et de fondement nostalgiques ou puristes. Aussi la mosquée représentait dans le passé « de l’âge d’or » le lieu public par excellence afin de trancher sur des questions sensibles ou d’informer et notamment de faire passer un message officiel ou encore de former dans le cadre d’une structure interne d’enseignement. Aujourd’hui tous ces rôles publics de jadis sont confiés à des institutions spécialisées telles que les médias pour l’information, les écoles et universités pour l’enseignement, et les parlements représentatifs des citoyens pour la consultation et les grandes décisions à prendre. Nulle obligation n’existe quant à la forme que peut revêtir la prédication, que ce soit le fait de se déplacer collectivement ou individuellement, dans un marché de proximité ou dans un marché d’idée. L’esprit de la Da’wa n’est pas celui de la propagande, mais bien plutôt celui d’être capable d’entrer en communication et en dialogue avec autrui, bien plus que la capacité de convertir. Or il n’y a pas plus anarchique dans la pratique rigoriste et activiste de l’islam aujourd’hui que le cadre de la Da’wa qui semble être laissé ou délaissé au profit d’initiatives souvent sans fond ni culture ni perspectives aucunes, au plus grand détriment des contingents de croyants en demande.

 

C’est aussi le cas de la Hisba qui représentait jadis l’institution pour une morale publique au bénéfice du plus grand nombre, mais elle ne constituait pas du tout un mode de censure ou  de sanction, ou encore de restriction des libertés publiques, puisque la société musulmane n’était pas mono-culturelle. Elle abritait des mœurs et traditions morales extrêmement divergentes et variées. L’axe de l’action de cette institution prenait place plutôt sur la place publique et notamment celle du marché comme carrefour d’échanges. Le but de cette institution était de veiller au respect de la justice et de l’équité économique et sociale. Les pratiques d’humiliation ou de discrimination visant notamment les femmes et les personnes au statut le plus faible dans les rues de Kaboul par exemple, ou obligeant femmes et hommes à répondre contraints et forcés à l’appel à la prière dans quelques endroits du monde musulman comme on le voit aujourd’hui, sont à l’opposé de la philosophie de cette institution qui vise, bien au contraire, à protéger les plus démunis et garantir les libertés publiques. Ces finalités peuvent trouver place aujourd’hui à travers les institutions de droits de l’Hommes.

Le rôle des fondations charitables islamiques Awqaf est, à l’origine, celui de fournir un espace public capable de venir en aide aux plus démunis en matière d’enseignement, d’habitat, de soins ou des premières nécessités telles que l’alimentation et l’habillement. Aujourd’hui les fondations islamiques continuent à remplir ce rôle, mais elles restent extrêmement parasitées dans leurs images par des finalités activistes et politiciennes qu’elles peuvent servir ça et là.

La mythique revendication concernant l’Etat de la khilafa ne semble pas non plus être abandonnée, mais sa dimension fédérale semble être réduite au profit de la dimension nationale à part l’exception des ultra utopistes du parti de libération « Hizb Attahrir ». Or deux grands problèmes sont d’ores et déjà posés : celui de la nationalisation de la khilafa qui est par définition fédérale, et celui du nouveau concept de l’Etat, des exigences théoriques et conséquences pragmatiques liées à ce concept dans l’ère occidentale.

 

Quant au décor de la vie des musulmans au quotidien, il se limite bien souvent au vestimentaire, à la restriction irréfléchie dans l’alimentaire ou autres bigoteries de ce genre. Ce niveau de décor témoigne d’un attrait et d’un niveau de civisme historique qui relève d’une époque bien précise mais caduque. Le port de la barbe par exemple, comme nombre de signes sur l’apparence est d’origine préislamique. Le port de cette dernière représentait chez les arabes d’avant l’islam une marque de la virilité que tous les religieux ou non religieux partageaient, juifs, chrétiens ou polythéistes. Les recommandations du Prophète de l’islam vont dans le souci de la différenciation et de la distinction et non pas dans la ligne de l’obligation puisque le port de la barbe était déjà d’usage partagé.   

 

Anonymat du croire et intérêt général

Ainsi la patrimonialisation de l’image de l’islam s’identifie à son authenticité. Le principe fondateur du statut de l’humain vicaire (Khilafa) implique la responsabilité personnelle et temporelle. Les Salafs prédécesseurs dont capacités intellectuelles et spirituelles qui leurs ont permis d’atteindre un élan civilisationnel exceptionnel sont disparus. Cependant ils semblent avoir acquis un statut plus important que les vivants responsables d’aujourd’hui, démunis de ces capacités, réduites  au « devoir de mémoire », impliquant la mystification et engendrant l’amnésie. Le corpus actuel de « l’islam authentique » manque d’esprit, de la volonté de libérer des envies de vivre et de revivre l’essence de la sacralité d’un Texte à vocation spirituelle, celui du sacré humain ou la dignité de croire. L’anonymat d’un croyant est ce moment fort de recueillement, et d’élévation d’esprit, qui se traduit dans la bonté et la générosité entre les Hommes. Cet anonymat renvoie à l’excellence de l’âme (Ihsan), le degré supérieur dans la croyance. Car le chemin d’un croyant ne se résume pas dans les deux étapes classiques : croire et pratiquer, mais il existe une troisième dimension du croire, souvent laissée de côté par l’esprit rigoriste et « authentiste », celle de la foi de l’excellence qui se révèle dans l’intimité du soi anonyme. La démarche de ces « authentistes » est à l’opposé de l’humilité et la discrétion, tirant toute sa légitimité de sa capacité d’attirer les lumières polémiques, médiatiques et politiques. Elle est propice à la combativité externe et visible au détriment de la combativité interne et intime contre toute forme d’inflation de la personne : arrogance, injustice et mensonge. Et pendant que ces quelques esprits sectaires sombrent dans l’illusion de la représentativité de l’islam authentique, le monde de l’islam continue à chuter dans la déchirure, l’ignorance et la stagnation, et s’éloigne de son rôle de témoin de ses valeurs dans l’histoire d’aujourd’hui. L’obsession de la représentation de l’islam fait l’ombre au devoir de témoignage de l’éthique de l’islam. Et, tant que le malheur de l’autocensure frappe les esprits, la productivité de l’Ijtihad restera en suspend. La censure fait peut être mal mais l’autocensure tue.

 

L’authenticité en matière de religion et religiosité demeure une coquille vide de sens, et susceptible de diverses formes d’instrumentalisation. Les Textes fondateurs d’une religion constituent ses sources d’inspiration spirituelle et philosophique. La croyance et l’inspiration ne sont pas liées ou conditionnées par une quelconque authentification. L’authenticité peut être la métaphore de la profondeur de l’esprit, mais aucunement la réalité d’une donnée quelconque appartenant au monde visible ou invisible. Il est nécessaire aujourd’hui de dépasser l’usage d’une telle terminologie, illusionniste et non fondée. De nouvelles créativités liées aux débats de fond stimulent, dérangent et fâchent, mais elles font avancer la qualité d’une contribution de l’Homme croyant contre toute tentation destructive au détriment de l’intérêt général.


Mohamed Mestiri est le Président de la section française de l'Institut International de la Pensée Islamique, http://www.iiit.org/.