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Monde

En Indonésie, derrière la question du voile, des violences méconnues

Spécial #8Mars

Rédigé par Marie Robin | Vendredi 9 Mars 2018

Quel état des lieux dresser du respect des droits des femmes en Indonésie en 2018 ? Panorama sur la situation avec Marie Robin, en partenariat avec l'Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions.



En Indonésie, derrière la question du voile, des violences méconnues. © Observatoire Pharos. CC BY 2.0
En Indonésie, derrière la question du voile, des violences méconnues. © Observatoire Pharos. CC BY 2.0
Dans le classement du Forum économique mondial sur l’égalité femmes-hommes, l’Indonésie se situe à la 84e place sur 144. Selon le rapport, les efforts fournis par l’Indonésie portent leurs fruits, en particulier dans l’égalité pour un même travail et dans l’accès au pouvoir politique.

Dans cette dynamique positive, le magazine Courrier International revient, dans son hors-série « Femmes, un combat mondial », sur le parcours de deux femmes influentes dans l’archipel, Sri Mulyani Indrawati, ministre des finances, et Retno Matsudi, ministre des Affaires étrangères. Dans leur témoignage, elles saluent toutes deux le rôle primordial joué par le système éducatif indonésien. Formées à l’école publique, elles insistent sur le rôle du corps enseignant : « Ils nous rappelaient toujours que les garçons et les filles ont les mêmes chances de remporter des trophées. » Les deux ministres agissent aujourd’hui pour que se poursuive le développement d’un système éducatif juste qui encourage les filles et les garçons.

Concluant leur témoignage, elles ajoutent : « Souhaitons que naissent de nouvelles Kartini (la plus populaire des héroïnes féministes d’Indonésie qui lutta, au début du XXe siècle, sous la colonisation néerlandaise, pour l’accès des jeunes filles indigènes à l’éducation), dotées d’une pensée brillante et déterminées à faire avancer la nation. Souhaitons que l’Indonésie continue à mettre au monde des êtres aussi lumineux que Srikandi (personnage de l’épopée indienne du Mahabharata, très populaire en Indonésie, tantôt femme, tantôt homme, libre et courageuse), qui a contribué à faire entrer notre pays dans son âge d’or ».

Pour autant, l’Indonésie ne figure qu’à la 84e place du classement établi par le Forum économique mondial sur l’égalité femmes-hommes. Ceci s’explique par un certain nombre de fragilités notables qui doivent inciter à poursuivre les efforts, à la fois pour promouvoir les droits mais également pour que cessent les violences de genre.

Inposition du hijab et revendication du niqab

Quand elles sont évoquées dans les médias, les questions liées aux droits des femmes se voient intimement associées aux problématiques religieuses et à la progression de l’intolérance. Protéger les droits des femmes devient régulièrement synonyme de protection des droits religieux de chacun. En Indonésie, le plus grand pays à majorité musulmane au monde, beaucoup de femmes ne se couvrent pas la tête d’un foulard.

Pourtant, à la fin du mois de janvier 2018, la province semi-autonome d’Aceh, gouvernée par la loi islamique, a de nouveau créé la polémique en obligeant l’ensemble des hôtesses des vols atterrissant dans la région à porter le voile. Un non-respect de cette règle devra entraîner une sanction de la part de la police religieuse locale, sans qu’aucune précision ne soit fournie sur la nature de ladite sanction. Les femmes musulmanes résidant à Aceh sont soumises au port du hijab. Les non-musulmanes quant à elles doivent porter des vêtements modestes.

Puisque la majorité des femmes indonésiennes choisissent de ne porter que le hijab, ou de ne porter aucun voile, le port du niqab – le voile intégral – a pendant longtemps été décrié dans la société. Cependant, le 19 février 2018, le South China Morning Post rapportait que la proportion d’Indonésiennes portant le voile intégral est en augmentation.

En 2015, une enquête du centre de recherche Alvara avait montré que moins de 2 % des femmes musulmanes de la capitale portaient le niqab. Ce nombre est en hausse cependant, et des communautés se constituent autour de ce vêtement religieux. Pour les analystes, cette tendance reflète tout à la fois la montée du conservatisme religieux dans le pays, mais également un phénomène culturel : les femmes expriment par là une préférence personnelle. Récemment, Indadari Mindrayati, une actrice indonésienne, a créé le « Niqabsquad », une communauté de femmes dont l’objectif est de défendre les droits des femmes portant le niqab. Les débats agitent l’Indonésie quant au caractère émancipateur ou au contraire oppresseur de ces groupes.

Promouvoir les droits des femmes en Indonésie devra passer par un débat sur le voile qui inclut les premières concernées : les femmes elles-mêmes. Signe de foi, de pudeur ou carcan oppresseur, le voile, hijab ou niqab, doit surtout être un choix : celui de l'Indonésienne qui le porte.

En Indonésie, derrière la question du voile, des violences méconnues

Faire cesser les violences de genre

Le 1er mars, la conférence de presse de la Women’s March de Jakarta a rendu ses conclusions sur les violences faites aux femmes dans le pays en 2017. Mariana Amiruddin, membre de la Commission nationale sur les violences faites aux femmes, rapporte que 173 femmes ont été assassinées en 2017. Elle ajoute : « Les cas de meurtre contre les femmes indonésiennes sont à 95 % perpétrés par des hommes qui sont leurs maris, pères, petits amis. »

Le rapport de la Commission (Komnas Perempuan) souligne par ailleurs que plus de 260 000 cas de violence contre les femmes ont été rapportés en 2017 dans la sphère domestique et dans la sphère publique. Mariana Amiruddin a réagi à ces chiffres en déclarant : « Ces assassinats ont lieu quand les hommes sont atteints dans leur amour-propre, donc quand vous êtes une femme, vous courez le risque d’être assassinée. Quand vous êtes une épouse, vous courez le risque d’être assassinée. Quand vous êtes la petite amie de quelqu’un, vous courez le risque de vous faire assassiner. » Le samedi 3 mars a eu lieu l’édition 2018 de la Women’s MarchJakarta qui a réuni des milliers de personnes. L’événement ne visait pas uniquement à rassembler des femmes, mais également renseigner sur les aides juridiques et de réinsertion pour les victimes.

« Les codes doivent changer, pas les femmes »

Enfin, la synthèse de la situation des femmes en Indonésie ne saurait être complète sans un rendu des persécutions subies par les femmes transgenres dans le pays. Au cœur de l’actualité, les humiliations perpétrées publiquement en février 2018 par des policiers contre des femmes transgenres dans la province islamique d’Aceh. Arrêtées, ces femmes ont été déshabillées, rasées de force, incitées à porter des vêtements plus masculins, à se soumettre à des exercices physiques, de type pompes, et à adopter une voix plus grave. L’ONG Amnesty International et les médias internationaux ont largement dénoncé cette « rééducation du genre » par les policiers à Aceh.

En Indonésie, comme dans de nombreux pays, le débat sur les femmes tend à en oublier les principales protagonistes. Si le pays, grâce à ses bons résultats en termes d'accès au travail et au pouvoir politique, parvient à se hisser à la 84e place du classement établi par le Forum économique mondial sur l'égalité femmes-hommes, il n'en demeure pas moins que les Indonésiennes restent victimes de violences tant physiques que symboliques - via l'imposition vestimentaire. En définitive, en Indonésie, le genre demeure une cause de discrimination majeure. Comme le rappelle Mary Beard, universitaire britannique, dans son livre Women & Power : A Manifesto, « les codes doivent changer, pas les femmes ».

Pour aller plus loin


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Marie Robin est une Observatrice Junior, membre de l'Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions. Etudiante en master 2 « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po, elle a rejoint l'Observatoire Pharos en 2017, en charge de la veille hebdomadaire sur l'Indonésie. Elle est particulièrement intéressée par les discussions et influences mutuelles entre droit et religion dans un État avec six religions officielles et 742 langues différentes.