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Points de vue

Du jihad au « jihadisme », de la salafiya au « salafisme »

Rédigé par Hicham Rouibah | Jeudi 23 Avril 2015



Du jihad au « jihadisme », de la salafiya au « salafisme »
Comme l’explique bien le sociologue Pierre Bourdieu, la raison scientifique nous démontre qu’une information édifiée par la comparaison peut nous faire sortir du carcan maintenu par le système médiatique.

Il ne nous échappe pas que parmi les termes connus par les auditeurs, téléspectateurs et internautes de toutes confessions figurent « jihadiste » et « salafiste ». Les descriptions du jihad et de la salafiya sont très schématiques ‒ faute de vocables équivalents en langue française ‒ et ne répondront pas aux attentes d’un acteur éclairé mais elles ont le mérite de s’efforcer de rester « scientifiques » si l’on revient aux sources du phénomène pour les décrire.

Depuis des années, on nous conditionne avec un vocabulaire choisi, bien que les médias nous présentent les termes « jihadiste » et « salafiste » comme des expressions qui signifient littéralement un « extrémiste » et/ou un « terroriste musulman », sans montrer la segmentation linguistique et compréhensive du jihad et de la salafiya.

Il suffit de feuilleter les grands ouvrages d’interprétation du Coran et des hadiths (paroles de Prophète) pour appréhender les énonciations conformes de ces deux concepts.

Revenir à une grille de lecture contextualisée

Brièvement, jihad en langue arabe peut prendre le sens de lutte, ce qui n’a rien à voir avec la guerre ou la guérilla. Afin de proposer une grille de lecture contextualisée, il n’est pas inutile de rappeler que le jihad a trois formes en islam (certains savants les catégorisent en quatre) : la lutte contre les mauvaises inspirations de son âme (effort sur soi) ; la lutte contre les difficultés de la vie ; la lutte physique pour se libérer de l’oppression d’un ennemi.

De plus, le Coran n’incite pas à tuer délibérément comme beaucoup de personnes « zemmourisés » le pensent (en référence à l’influence d’Éric Zemmour sur les auditeurs et lecteurs français). Il faut vérifier les textes pour comprendre que le Coran, bien au contraire, interdit et condamne à plusieurs reprises l’assassinat d’innocents : voir le Coran, s. 2 (Al-Baqara, La Vache), v. 84-85 ; s. 4 (An-Nisâ’, Les Femmes, v. 29-30, 92-93, 97 ; s. 5 (Al-Mâ’ida, La Table, v. 27-32 ; s. 6 (Al-Anʻâm, Les Bestiaux), v. 137, 140, 151.

De plus, il faut que les intellectuels occidentaux et orientaux, musulmans et non musulmans, révisent les règles de guerre en islam telles que les traditions prophétiques l’expliquent. Plusieurs textes authentiques de différentes versions définissent ce que le Prophète avait recommandé à ses compagnons avant d’entamer une bataille (je cite ici des sources combinées avec une traduction approximative, voir Sahih Muslim) : « (…) Épargnez les civils, femmes, enfants et vieillards, malades (…). Ne coupez pas un arbre (…). Ne tuez pas d’animaux sans nécessité (…). Ne détruisez pas une habitation (…). »

Je rappelle aussi qu’en islam, comme l’approuvent plusieurs savants sunnites, le suicide n’est pas autorisé tout comme les attentats kamikaze.

Une multiplication des dérives sectaires en islam

D’autres hadiths l’expliquent clairement. Il est rapporté dans un récit authentique : « Celui qui tue un pactisé hormis son temps, Allah lui aura interdit le Paradis » (Abou Dâoud 2760). (Pactisé : celui qui a un contrat de vie sociale et de paix avec les musulmans comme les juifs et les chrétiens.) Dans un autre texte prophétique aussi : « Celui qui tue quelqu’un parmi les gens de la “dhimma” (gens ayant la garantie de protection des musulmans) ne sentira pas l’odeur du Paradis » (Abou Dâoud 2760, El-Nassâi 4747).

Certes, l’interprétation individuelle des textes coraniques et prophétiques est au cœur de la controverse, c’est la cause principale de la multiplication des dérives sectaires en islam, à l’image des histoires conflictuelles qui ont eu lieu juste après la mort du Prophète Muhammad (voir la prise de position des compagnons proches du Messager qui se sont opposés fermement à la radicalisation des « khawarij »).

S’agissant du mot « salafiste », c’est quasi le même souci de positionnement linguistique qu’avec le mot « jihadiste ». En langue arabe salafiya, dont la racine est « salaf », signifie ce qui est passé ou précédent. En aucun cas, le terme salafiya exprime un engagement idéologique, politique ni militaire (s’oppose même aux principes de la démocratie politique). Il ne désigne ni un groupe, ni un parti, ni une secte, ni une théorie. Il s’agit d’un « minhaj », c'est-à-dire un paradigme méthodologique fondé sur le Coran et la tradition prophétique comme l’ont interprété le Prophète Muhammad et ses compagnons les plus proches et ceux qui les ont suivis d’une manière rigoureuse et cohérente, entre autres, les trois premières générations venant après le Prophète.

L’islam déplore tout acte terroriste

Après ce bref rappel sur la position de l’islam par rapport au jihad et au terrorisme, je me demande si les « professionnels » des médias audiovisuels et écrits, du chef de la rédaction au présentateur, sont (in)capables d’avoir une réflexion distanciée et critique sur la terminologie pour différencier, d’une part, le jihad et la salafiya en islam et, d’autre part, le terrorisme.

Peut-on attribuer le mot « jihadiste » ou « salafiste » à un terroriste, tout en sachant que cela n’a nullement un lien avec le jihad ? Ou bien, puisque des terroristes comme ceux de Daesh s’autoproclament « jihadistes », doit-on à notre tour valider cette appellation en la reprenant sans distanciation ?

Bien au contraire, en attribuant les titres de « jihadistes » à des terroristes, on leur accorde (in)consciemment un statut et une crédibilité qu’ils souhaitent obtenir, puisqu’on a (in)directement approuvé que leurs actes sont inscrits dans un principe islamique valable. Or on ne peut que désapprouver leurs actes vis-à-vis de l’islam et de l’humanité dans son ensemble.

En fin de compte, il est complètement mystificateur et incohérent de rajouter, encore une fois, des suffixes pour les mots jihad et salaf afin d’exprimer l’extrémisme avec les termes « jihadisme » et « jihadiste », « salafisme » et « salafiste », étant donné que l’islam lui-même déplore tout acte terroriste.

La conséquence est plus ample que ce qu’on peut imaginer. Un musulman qui peut être un « salafi » parfaitement intégré dans la société occidentale se sentira dans un double registre intimidé et déstabilisé, en entendant parler du « salafisme » et des « salafistes » comme étant un courant extrémiste et terroriste, alors que lui-même, au plus profond de sa foi et de son vécu, n’est ni extrémiste ni terroriste.

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Hicham Rouibah est doctorant en socio-économie et en anthropologie politique à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) et à l’IRD (Institut de recherche et développement).