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Points de vue

Diversité et éthique dans l'engagement politique des citoyens musulmans

Par Jamel El Hamri*

Rédigé par Jamel El Hamri | Vendredi 9 Mars 2012



En cette période d'élection présidentielle, il n'est pas rare de voir de nombreux citoyens français de confession musulmane, se demander quel type d'engagement politique doit être le leur. Comment m'engager pour mon pays et être utile à la communauté musulmane ? Avec qui ? Pour quel combat ? Bien évidemment, il y a un choix à faire qui n'est pas facile tant les citoyens musulmans se sentent, comme une majorité de Français, peu représentés par nos représentants politiques actuels.

Malheureusement, une fois ce choix effectué, on observe qu'il est souvent accompagné, chez les musulmans, d'un sentiment de détenir seul la vérité et d'un manque de considération à l'égard des autres types d'engagements politiques de leurs coreligionnaires. Il s'agira dans mon propos de relever la diversité des types d'engagement politique dans un premier temps et, dans un second, les devoirs éthiques qui incombent aux citoyens français de confession musulmane dans le cadre d'une plus grande solidarité et fraternité politiques entre les musulmans de France en vue de contribuer positivement, avec d'autres, à l'avenir de notre pays.

Engagement politique dans les partis politiques traditionnels

Une partie des musulmans a décidé, depuis plusieurs décennies, d'adhérer aux partis politiques traditionnels de France, du Parti socialiste à l'UMP, en passant par les partis extrêmes de gauche comme de droite. Ils pensent que le changement pour la communauté musulmane interviendra lorsque les musulmans investiront la scène politique à tous les niveaux, local et national, par le biais de ces partis.

Ils sont conscients qu'il faudra gravir les échelons au sein de ces mouvements afin d'avoir la légitimité de les représenter devant les Français. Ils affirment également que l'engagement doit être accompagné d'une inscription massive sur les listes électorales et d'une adhésion importante des citoyens français de confession musulmane dans ces mouvements, afin de créer un rapport de force favorable. Ils concèdent volontiers que le chemin est long, pénible et tortueux, mais ils considèrent que cette voie est la plus efficace pour changer, entre autres, la situation des musulmans de France.

Engagement politique dans un mouvement autonome

Une autre partie des citoyens musulmans inscrits dans une démarche politique, voyant l'accès aux responsabilités politiques obstrué dans les partis politiques traditionnels et la difficulté, voire l'impossibilité, d'y défendre des thématiques les concernant en premier lieu, a décidé de se prendre en charge, de s'émanciper d'un type de paternalisme. Ils décident alors de créer des structures politiques autonomes, comme, par exemple, La Nouvelle Union de la France ou le Parti des indigènes de la République, afin, disent-ils, d'être respectés comme ils sont en droit de l’attendre.

Observant les difficultés des musulmans s'engageant dans les mouvements politiques traditionnels et se référant, pour certains, à l'expérience afro-américaine du XXe siècle, avec comme figure de proue Malcolm X, cette autonomie doit leur permettre de parler, sans complexes, d'égal à égal, avec tout partenaire politique. Ils s'organisent de manière autonome au prix de beaucoup de sacrifices, entre autres financiers, avec comme objectif de fédérer, ensemble ou séparément, les habitants des quartiers populaires, les citoyens de confession musulmane ou les héritiers de l'immigration post-coloniale. Pour eux, cet engagement est la seule voie efficace en vue d'une réelle libération politique pour les musulmans.

Engagement politique « hors système »

Pour une autre partie des musulmans investis politiquement, l'engagement politique « hors système » est une manière de sortir de la « matrice ». En effet, ils considèrent que la politique « officielle » est un divertissement qui éloigne les masses de la vérité, des vrais enjeux, de ce qui se trame à l'insu de la volonté du peuple.
Souvent sensibles aux discours d'individus comme Kemi Seba, le libre penseur, Dieudonné ou Soral, le pouvoir, pour eux, serait ailleurs. Pour les uns chez les bilderberg ou les illuminatis, pour les autres chez une coalition de financiers, on donnerait, en fin de compte, le sentiment et l'illusion aux peuples de vivre en démocratie. C'est ainsi qu'ils n'encouragent pas à l'inscription sur les listes électorales et n'appellent pas à aller voter.
Par ailleurs, on observe chez certains d'entre eux une envie de créativité et de proposition pour un autre projet de société alternatif à partir des sources islamiques. Pour eux, cet engagement de sortir du « système » est la seule voie du salut pour la communauté musulmane pour qu'elle puisse être à la hauteur de sa vocation spirituelle sur Terre.

Il ne s'agit pas dans mon propos de faire l'inventaire de tous les types d'engagements politiques des musulmans de France car il y en a d'autres, ni de donner mon avis personnel sur ces derniers mais il s'agit plutôt de dégager une première typologie afin que les musulmans puissent entreprendre un travail sociologique de plus grande ampleur dans ce domaine.
Tous ces engagements sont, bien entendu, à la fois critiquables et respectables et nous devons d'abord en comprendre et en accepter leurs logiques respectives. Chacun détient une part de vérité mais personne ni aucun groupe ne peut se targuer de la détenir entièrement et exclusivement.

Trop souvent, nous voyons des hommes et des femmes musulmans critiquer sévèrement et parfois même injustement d'autres musulmans au motif qu'ils n'ont pas le même engagement. Alors qu'ils peuvent, en principe, cheminer vers le même objectif ; on constate que l'engagement n'est plus un simple moyen mais une fin en soi et cette confusion engendre des attitudes chargées d'émotions, de disputes favorisant ainsi la division et la perte d'énergie.

Pourtant, quand vous interrogez, individuellement, toutes ces femmes et tous ces hommes musulmans engagés, ils vous diront que les musulmans sont trop divisés, pas assez unis.
C'est un discours récurrent et tous appellent à la solidarité et surtout à la fraternité. Mais cette fraternité a un prix si elle veut devenir un acte de fraternisation ; et nous pensons que les musulmans de France doivent, au préalable, définir et respecter une éthique de l'engagement politique fondée sur trois conditions : le respect de l'engagement, la clarté du positionnement politique et la convergence des engagements.

Le respect de l'engagement

Le respect de l'engagement est la première condition si nous voulons travailler ensemble sur des bases sereines. Si cela relève du bon sens, force est de constater que, sur le terrain, ce principe d’engagement, indispensable à toute démarche politique, n’est pas toujours fermement respecté. On jette l'anathème, sans en mesurer le coût moral, sur d'autres frères et sœurs sous prétexte qu'ils ne sont pas d'accord sur les moyens à utiliser pour sortir les musulmans de France de la situation dans laquelle ils végètent.

En somme, nous sommes souvent plus durs entre nous qu'avec nos propres adversaires politiques ayant une autre vision de la France. Certains de nos cadres jettent l'opprobre sur d'autres cadres et, par conséquent, empêchent tout rapprochement entre militants de base et toute convergence en termes politiques. Respecter un type d’engagement auquel on n’adhère pas requiert un effort personnel. Le début d'une petite révolution culturelle et spirituelle dans nos habitudes.

La clarté du positionnement

La clarté du positionnement politique doit être plus claire pour être plus efficace, c'est-à-dire d'aller au bout de la logique qui est la sienne. Cette clarté permet d'éviter les incompréhensions et de définir des lignes politiques lisibles pour que chaque musulman qui, en fonction de sa sensibilité, pourra s'engager sur une voie, une orientation et des finalités politiques en toute connaissance de cause. On ne peut pas, par exemple, dire que nous créons un mouvement se disant autonome, participer aux élections et être lier "idéologiquement" et "politiquement"à la gauche ou à la droite. Soit nous assumons notre autonomie sur tous les plans (idéologique, politique, économique...) et nous nous réservons le droit de nous allier, sur la base d'un accord programmatique, avec des formations politiques, de gauche comme de droite, qui respecteront nos idées et notre autonomie. Soit nous créons un parti politique qui sera, en toute transparence, lié à un parti politique traditionnel et ainsi nous éviterons un mélange des genres et des comportements ambivalents.

La convergence des engagements

La convergence des engagements est une promesse que nous, musulmans de France, devons nous faire ainsi qu'à la société française. En tant que citoyens français de confession musulmane, nous sommes unis par un certain nombre de valeurs communes et nous nous devons, à partir des finalités de l'islam, de proposer un projet de société singulier et donc différent de l'offre politique actuelle, afin d'enrichir et de contribuer aux différents débats de société engageant l'avenir de la France et de l'Europe.
La convergence rendra nos engagements plus efficaces car nous nous battrons, et nous le faisons déjà, en même temps sur plusieurs terrains et nous bénéficierons du travail des uns et des autres.

Il nous est apparu nécessaire de rappeler la diversité des engagements et les devoirs éthiques qui devront nous permettre de travailler collectivement dans la sérénité, la solidarité et la fraternité. Le respect entre musulmans va créer un climat de dialogue et de débat au sein de la communauté et la clarté du positionnement permettra de développer, entre nous, une plus grande confiance.
Enfin, la convergence des différents types d'engagements politiques renforcera notre rapport de force et engendrera une nouvelle fraternité qui sera, cette fois-ci, non pas le fruit d'un pieux sentiment mais celui issu d'une action commune.


* Jamel El Hamri est étudiant en master Civilisation musulmane UOC/ IIIT France.