Connectez-vous S'inscrire






Points de vue

Conventionner l'islam : de l'obsession identitaire républicaine

Rédigé par Nassurdine Haidari | Vendredi 5 Juin 2015



Conventionner l'islam : de l'obsession identitaire républicaine
La première convention des Républicains ne parlera pas du chômage et son inexorable progression. Cette journée sera consacrée à l’islam, deuxième religion de France. Une convention controversée et désertée par certains ténors du nouveau parti qui ont dénoncé cette réunion à huis clos. Même les instances musulmanes qui jadis répondaient promptement aux invitations de l’ancien président de la République, véritable fondateur du Conseil français du culte musulman (CFCM), se sont montré plus indécis, exaspérées par une ligne politique de plus en plus dure à l’égard de l’islam et des musulmans de France.

Oui, la France est entrée dans cette année 2015 en empruntant les chemins du sang et de la réconciliation nationale.

Du sang a été versé, injustement, par deux jeunes hommes qui ont attaqué sauvagement le siège de Charlie Hebdo, et par un fou à lier qui a ouvert le feu sur des policiers, avant de continuer sa chevauchée macabre en tuant, à bout portant, dans une épicerie cacher. De longues heures d'angoisse où les interrogations ont été profondes. De longues nuits de doute où le triptyque républicain a raisonné dans la poitrine de citoyens pour se souvenir que la France était plus forte que la barbarie, plus forte que ces hommes dépravés socialement, déphasés culturellement, incultes religieusement, assoiffés de sang « impurs », perdus dans les ventouses du radicalisme et du terrorisme violent qui voulaient imposer à la France une certaine lecture du monde. Une crise sans précédent...

Un moment de grâce de courte durée

Comme dans ces moments tragiques qui ont marqué l’Histoire de notre pays, les Français ont choisi de se rassembler contre le terrorisme. Et le 11 janvier restera, malgré toutes les critiques de forme, ce jour où une France a voulu exprimer sa réconciliation avec elle-même. Une belle image de cette France rassemblée, resserrée, unie pour défendre une vision commune de notre vivre ensemble.

Toutefois, ce moment de grâce n’a été que de courte durée et un vent de panique national a vite soufflé sur cette belle unité. L’islamophobie qui sévissait avant les attentats a malheureusement progressé, l’esprit du 11 janvier s’est envolé, les discours rances, et les Unes indécentes ont ressurgi, et une laïcité invective et punitive s’est alors installée. L’obsession des origines des enfants dits de « l’ l’immigration » a été une fois de plus présentée par certaines personnalités comme une menace pour la France et les Français. Les habitants des quartiers populaires ont été montrés du doigt comme de potentiels candidats au jihad. Et le droit du « sang » contre le celui du « sol » a été une nouvelle fois invité dans le débat politique. Ce sang hier versé par les ennemis de la liberté d’expression est aujourd’hui convoqué par certains députés au tribunal de la nation pour redéfinir notre vivre ensemble.

Terrible désillusion au sein de la patrie des droits de l’homme et de la liberté où le sang des uns est entré en concurrence avec le sang des autres ; résurgence d’un autre temps où les hommes se reconnaissaient à la noblesse de leur sang.

Au vu de cette situation, il faudra sans doute du temps pour réparer cette société et aller plus loin pour déverrouiller les carcans de peurs et d’incompréhensions, pour décrypter les réalités d’une société de plus en plus diversifiée, pour libérer toutes les énergies créatrices de notre pays et construire enfin une société plus juste socialement, plus équitable économiquement et plus égalitaire culturellement. Une société où toutes les composantes de la société trouveraient leur place sans être renvoyées sans cesse à une implacable intégration et une impossible assimilation.

Conventionner l'islam : de l'obsession identitaire républicaine

A la quête du bon sens

Certains, nous dirons, qu’il est trop tard, que l’argent investi n’a pas donné lieu à un changement profond à l’intérieur même de ces quartiers populaires. Que ces territoires ont développé une contre-culture, une contre-société, voire une contre laïcité.

A voir certains ghettos s’enfoncer dans un no man's land culturel, social et économique, la raison pourrait vite perdre pied, effrayée par la difformité de son propre reflet.

Mais le bon sens ne pourrait trahir la réalité de ces vies marginalisées. Le bon sens ne pourrait pas oublier ces hommes et ces femmes vivant dans ces quartiers populaires. Le bon sens ne pourrait oublier les silences édifiants de ces enfants, les colères saines de leurs parents, les espoirs déçus de ces familles incomprises, bref, toutes les frustrations exacerbées de ces vies en sous-France dont personne ne veut entendre si ce n’est pour commenter le dernier fait divers au journal de vingt heures.

A dire vrai, la banlieue souffre. Elle souffre d’un manque de moyens matériels et humains, mais, elle souffre surtout d’un manque total de compréhension sociale et de reconnaissance culturelle et identitaire. Où est cette grande vision qui pourrait mettre en scène cette France qui lutte et se pleure, où sont les véritables politiques publiques de développement social qui permettraient à ces nouvelles énergies de lutter contre l’ensemble de porteurs d’idéologies lugubres? Où est cette politique culturelle qui exploiterait les richesses humaines de ces territoires ? Le pire dans cette histoire, c’est que ces hommes et ces femmes de courage existent ! Ils portent en eux le poids mort d’une vie passée en cité, ils entendent les murmures intimes de ces discussions inachevées et ils aimeraient participer à la construction du grand récit national, pour mieux se comprendre et mieux être compris. La France en a besoin...

Une sous-France en souffrance

Cet effort implique une grande prise en considération de cette culture qui n’a pas encore sa juste place dans notre société. Une culture qui a su créoliser toutes les beautés artistiques du monde pour s’exprimer dans une langue française qui transgresse les codes établis. Une culture qui s’inspire de toutes les formes de luttes et de révolutions pour se ré-affilier à la longue tradition française de contestation. Une culture qui a du mal à se frayer une chemin au milieu de tous ces bon chic bon genre, figés dans une vison dépassée d’un réel qui n’existe plus. Ce petit monde qui ronronne dans cette grande lessiveuse où la reproduction d’un certain milieu est devenue la valeur la plus sûre d’une élite insipide insignifiante aux yeux de ces jeunes en quête de renouveau.

Réconcilier les Françaises et les Français, et plus particulièrement cette France multiculturelle au renouveau politique, est une impérieuse nécessité.

Cette sous-France ne pourra sortir de cet apartheid économique social et culturel qui est le plus structurant des « communautarismes » qu’en empruntant le chemin de la reconnaissance mutuelle et qu’en se libérant totalement de la logique des identités meurtrières où le sang impur des uns devient une frontière invisible pour accéder à la réalisation des autres ?

Car au-delà des insultes permanentes à l'encontre de ces Français de confession musulmane, des conventions cloîtrées pour semer le trouble dans la communauté nationale, c'est la construction de l'identité française qui est remise en question. Ces identités plurielles qui font la France d’aujourd’hui et que certains voudraient uniformiser pour construire une assimilation parfaite où les identités s’entretueraient.

****
Nassurdine Haidari est ancien élu socialiste et délégué du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN).