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Points de vue

Contre la négligence face au défi climatique, un appel au jihad écologique

Rédigé par Malik Bezouh | Lundi 20 Août 2018



Contre la négligence face au défi climatique, un appel au jihad écologique
Ce qui est navrant dans la pensée wahhabite - que l'on peut aisément taxer de déviante, voire même d'hérétique, dans son essence théologique - c'est son désintérêt total pour l'écologie. Engoncés dans un sectarisme inouï, les adeptes de ce courant, s'entêtant de vétilles, méprisent au plus haut point les questions fondamentales liées à la préservation de l'environnement.

Sont-ils les seuls à négliger le drame du réchauffement climatique dont les effets risquent d'être désastreux pour l'humanité si rien n'est fait pour limiter de façon drastique nos émissions de gaz à effet de serre (CO2) dans l'atmosphère ?

À la vérité, non.

Pour s'en convaincre, il suffit de tendre l'oreille dans les mosquées lors des prêches, de Rabat à Islamabad en passant par le Caire. L'on constatera, avec consternation, que ceux-ci sont vides de toutes considérations environnementales puisque, hélas, les imams professant un islam classique en font désespérément fi. Une réalité que l'on ne peut que déplorer.

Une négligence écologique criminelle

Pourtant le gâchis, la destruction des ressources naturelles, la pollution et le non-respect de notre environnement sont des faits hautement incompatibles avec la morale musulmane. Pire ! Ils constituent, de toute évidence, un péché d'une gravité extrême dans la mesure où ces comportements sont susceptibles de condamner à mort, demain, des pans entiers de l'humanité. Et l'on sait de quelle façon le Coran fulmine contre celui qui ôte la vie à un seul Homme...

Par extrapolation, l'on peut donc conclure que cette négligence écologique, aux effets tragiques pour les générations futures, est constitutive de crime, voire même de crime contre l'humanité !

Quoi penser, en effet, de nos modes de vie actuels marqués au coin du consumérisme mettant gravement en péril, dans un futur proche, la vie de centaines de millions d'hommes et de femmes ?

Une insensibilité à la question écologique à corriger

Dans les monarchies du Golfe, des centres commerciaux géants climatisés, antres de la consommation débridée, entretiennent cet état d'esprit éco-négligeant. Et ce ne sont pas les appels à la prière lancés du haut des mosquées par les muezzins des pays du Golfe ou d'ailleurs qui vont modifier en quoi que ce soit les mentalités musulmanes trop souvent prisonnières d'une lecture littérale des sources canoniques de l'islam. D'où cette relative insensibilité à la question écologique qui n'apparaît pas, à leurs yeux, de façon explicite dans le Livre sacré.

Ce conservatisme religieux de mauvais aloi, générateur de mimétisme et de conformisme intellectuels, conséquence funeste de la fermeture théologique qui s'est opérée au XIIIe siècle, est donc responsable, en partie, de cette relative indifférence au (grave) défi du réchauffement climatique que l'on observe chez nombre de responsables musulmans.

Il est donc urgent d'adapter et de renouveler la lecture des Textes fondateurs de l'islam à notre contexte marqué par une dégradation des plus inquiétantes de l'environnement. Aussi, importe-t-il d'avoir une lecture intelligente des sources canoniques de l'islam.

Lire aussi : D'Istanbul à Paris, la déclaration islamique sur le changement climatique

Le grave danger de la fonte du permafrost

Au surplus, le premier verset révélé (« Iqra »), plaçant la lecture au sommet des priorités et obligations islamiques, est une illustration manifeste de la nécessité d'élever au rang le plus haut la connaissance. Or, celle-ci, aujourd'hui, nous révèle qu'une terrible menace pèse sur l'avenir de l'humanité : il s'agit de la fonte du permafrost (ou pergélisol). Un danger tel que des milliards d'êtres humains pourraient disparaître.

En effet, peu connu du grand public, le permafrost est constitué des sols des régions arctiques gelés en permanence, quelque que soit la saison. Ce phénomène perdure depuis des milliers d'années. Par ailleurs, ce pergélisol, dont la superficie équivaut à celle du Canada, contient les plus grosses réserves de carbone de la planète, bien plus que toutes les réserves fossilisées additionnées (pétrole, charbon et gaz). On estime à 1 700 milliards de tonnes la masse de carbone emprisonnée au sein de ce sol gelé. À titre de comparaison, depuis la Révolution industrielle, l'Homme a rejeté près de 500 milliards de tonne de CO2 dans l'atmosphère. Un gaz à effet de serre qui a contribué au réchauffement climatique...

Contre la négligence face au défi climatique, un appel au jihad écologique
Or, et là est le drame dans ce qu'il a de plus angoissant, le pergélisol, à cause dudit réchauffement climatique, commence à se réchauffer, voire à dégeler et, ce faisant, à libérer le carbone qu'il contient. Et ce carbone libéré dans l'atmosphère contribue à l'effet de serre, c'est-à-dire au réchauffement climatique qui à son tour va accélérer la fonte du pergélisol et ainsi de suite. Les scientifiques parlent de rétroaction positive.

Autre inquiétude et non des moindres : les modélisations actuelles du réchauffement climatique ne prennent pas en compte, dans leur calcul, les rejets, dans l'atmosphère, de CO2 par le pergélisol, le plus gros réservoir planétaire de carbone (sans parler du méthane, autre gaz à effet de serre que le pergélisol contient aussi).

Ainsi, pour le chercheur Florent Dominé, initiateur d'une grande étude sur le pergélisol, « si la totalité du carbone du pergélisol venait à être relâchée, cela aurait des conséquences dramatiques pour le réchauffement climatique ».

Selon certaines estimations, la Terre, transformée en « étuve » à cause de la forte augmentation des températures, ne pourrait abriter, et encore très péniblement, qu'un milliard d'êtres humains, les autres ayant disparu dans des conditions qu'il est inutile de dépeindre...

Des températures dépassant les 50 degrés à Paris en été, ou même au printemps, pourraient accompagner des épisodes caniculaires dont la fréquence ne cesserait d'augmenter. Sans parler de la dramatique acidification des océans causée par l'absorption, par les mers, du CO2 contenu dans l'atmosphère. Cette acidification entraînerait la disparition, d'une partie très importante de la faune marine et, par la suite, des poissons. À noter que ce processus d'acidification a d'ores et déjà commencé. (1)

La sauvegarde du bien commun est inhérente à la pensée musulmane

Au vu de l'ensemble des éléments précités, les imams et théologiens de l'islam ont l'impérieux devoir de placer la question de l'écologie au cœur de leur préoccupation, dans leurs écrits, prêches et conférences. Car une menace, largement sous-estimée, pèse sur l'humanité. Certains scientifiques, et c'est mon cas, parlent de « bombe climatique à retardement ».

La sauvegarde de la vie humaine et du bien commun sont inhérents à la pensée musulmane. En outre, la morale islamique commande à l'Homme de traiter, avec parcimonie et sagesse, la nature et ses trésors, des bienfaits de Dieu. Nous en sommes loin de toute évidence, et ce d'autant plus que le wahhabisme et le salafisme, qui se sont largement diffusés ces dernières décennies dans tout le monde musulman, agissent comme de puissants somnifères théologiques qui empêchent des musulmanes et des musulmans de réfléchir en les enfermant dans des approches aliénantes et anachroniques de l'islam.

Or, lorsque la Terre brûle, il nous semble totalement déplacé, pour le moins, de débattre de questions juridiques développées par les théologiens des VIIIe, IXe et Xe siècles ! Ces exégètes, dont il convient de saluer le travail, n'étaient pas confrontés à une menace climatique susceptible de terrasser 80 % de l'humanité... À ne point en douter, l'heure est bel et bien au jihad écologique !

Le jihad écologique doit être proclamé, toutes affaires cessantes, par les grandes figures théologiques de l'islam. Moi, modeste citoyen français de confession musulmane, j'appelle ! Que dis-je ! Je décrète le jihad théologique !

Ne dit-on pas, du reste, que le vert est la couleur de l'islam ? Le vert de l'espérance, bien entendu ! À nous de faire en sorte que cette couleur devienne aussi le vert de l'écologie !

(1) Laurence Jourdan, Acidification des océans : Tipping Point, DVD, 2011.

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Malik Bezouh est physicien de formation. Spécialiste de questions sur l'islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme, il est auteur de Crise de la conscience arabo-musulmane pour la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) et France-islam : le choc des préjugés. Notre Histoire, des croisades à nos jours (Plon, septembre 2015).

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