Connectez-vous S'inscrire
Rss
Twitter
Facebook
LinkedIn
Instagram
SaphirNews.com | Quotidien musulman d’actualité
 

 

Religions

Charles de Foucauld et sa relation à l’islam expliquée

Rédigé par Christian Salenson | Lundi 3 Mai 2021 à 16:45

           

Charles de Foucauld n’aurait pas été l’homme et le chrétien qu’il fut sans « la sommation de l’islam ». Mais qu’en est-il de sa relation à l’islam ? Pour en parler, le théologien et prêtre Christian Salenson, auteur de l'ouvrage « Témoins de l’À-venir : Charles de Foucauld, Louis Massignon, Christian de Chergé », à l'heure où le célèbre religieux français, mort en 1916 dans le Sahara algérien, a été confirmé par le Vatican comme l'un des bienheureux qui seront prochainement canonisés et, alors, proclamés saint.



Charles de Foucauld et sa relation à l’islam expliquée
Charles de Foucauld n’aurait pas été l’homme et le chrétien qu’il fut sans « la sommation de l’islam ». Si ce choc salutaire ne fait aucun doute, il est en revanche plus délicat de comprendre ce que fut exactement sa relation avec l’islam. On doit éviter plusieurs écueils en particulier celui de l’anachronisme. Il sévit toujours, y compris chez certains historiens qui objectent à sa canonisation, l’idéologie coloniale qu’il partageait avec son temps.

La question n’est pas nouvelle. Charles de Foucauld fut tour à tour « le saint de la colonisation » selon l’un de ses biographes à tel point qu’il fallut, pendant la guerre d’Algérie, à la demande des évêques de France, interrompre son procès de canonisation. Après l’indépendance de l’Algérie, on préféra mettre en avant son œuvre linguistique et ethnologique au service des Touaregs. Il y a une vingtaine d’années, il fut désigné comme « pionnier du dialogue interreligieux » par le Conseil des conférences épiscopales européennes, etc.

A l’anachronisme récurent s’ajoutent les nombreuses hagiographies qui, trop souvent, faussent le regard et lissent le personnage, édulcorent les pages sombres de sa vie et en voilent les failles. Louis Massignon lui-même en vint à regretter d’avoir commandé la première biographie en 1916 à René Bazin, la trouvant trop convenue et mielleuse, comparable à ses yeux à des bonbons en vente alors rue de Sèvres !

ll semble qu’il faille d’abord faire droit à ce qu’il a vécu, avant de considérer ce qu’il a pu penser ou dire de l’islam. Ce choix méthodologique se justifie d’autant plus qu’il ne disposait pas de la théologie qui aurait pu lui permettre de penser en chrétien sa relation aux musulmans et à l’islam. A ce moment-là, la relation aux autres croyants relevait de « la théologie des infidèles ». Quant aux autres religions, elles n’avaient aucune place dans le dessein divin. L’Eglise ne reconnaissait pas encore ce qu’il y a « de vrai » et « de saint » en elles, ni « le rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes » (Nostra Aetate, n°2) – qui n’est autre que le Christ – qui les traverse.

La sommation de l’islam

La sommation de l’islam est une expression de Louis Massignon, lui-même converti, comme Foucauld, par et dans la rencontre de l’islam. Elle dit bien la mise en demeure que produisit chez Charles de Foucauld, déguisé en rabbin, réduit au silence par crainte d’être reconnu, le choc de l’islam au cours de son expédition à hauts risques de Reconnaissance du Maroc, en 1883. La foi en la transcendance des musulmans produisit en lui un profond ébranlement. Il fit de surcroît, en situation de crise, l’expérience déterminante de l’hospitalité, comme le feront après lui Louis Massignon ou Christian de Chergé.

Démasqué sans être dénoncé, son hôte risquant sa vie pour protéger la sienne, il apprend la force de la fraternité. Il s’ouvrit de ce choc de l’islam à Henry de Castries, officier et topographe, bouleversé lui aussi par la rencontre de l’islam. « L’islam a produit en moi un profond bouleversement... La vue de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle présence de Dieu, m’a fait entrevoir quelque chose de plus vrai que les occupations mondaines : ad majora nati sumus ». Ce choc de l’islam initie son chemin de conversion. Il l’avoue à cet ami : « L’islamisme* est extrêmement séduisant. Il m’a séduit à l’excès. » La séduction fut telle qu’un temps, il hésita avant de rejoindre finalement sa foi native.

Lorsqu’il est à la trappe de Notre Dame des Neiges, il demande à Henry de Castries de lui envoyer son livre sur l’islam (L’islam, impressions et études, Armand Colin, 1907) car « en m’apprenant à mieux connaître les musulmans que j’aime de tout mon cœur, il me rendra plus capable de leur faire du bien, ce qui est mon si ardent désir ». Il découvre alors que l’islam est autre chose que ce que l’on en dit et que les idées sommaires qu’il s’en fait. Il remercie Henry de Castries « de donner aux âmes les bienfaits de la vérité au sujet de l’islam et de les délivrer de ce fardeau de fables que l’on entend chaque jour en gémissant ». Cela n’a rien perdu de son actualité quand il dit : « Est-il étonnant que les Musulmans se fassent de fausses idées de notre religion quand presque tout le monde parmi nous en a de fantastiques de leurs croyances ? »

Charles de Foucauld et sa relation à l’islam expliquée

La confrontation de l’islam

Si, de son propre aveu, la rencontre de l’islam fut décisive à l’origine de sa conversion, elle se poursuivit tout au long de sa vie. Durant les dernières années, immergé au milieu des Touaregs, il franchit une nouvelle étape. Il entretint avec eux de profondes relations : « Oui c’est vrai j’ai des consolations avec les Touaregs ; de plus en plus je trouve parmi eux de braves gens avec lesquels de véritables et sérieuses relations d’amitié s’établissent ».

Il noue une relation particulièrement forte avec l’aménokal Moussa. Il nourrit l’espoir avoué de le convertir à la religion chrétienne et, par lui, le peuple des Kel Ahaggar mais Charles de Foucauld doit se rendre à l’évidence : Moussa « est vraiment, sincèrement, fermement musulman ». Auparavant, il ne l’était pas vraiment. Il l’est devenu durant cette période d’échanges avec Charles de Foucauld et sous la conduite de son maitre spirituel, le Cheikh Baye.

Ce fut encore dans la rencontre des Touaregs qu’il vécut ce que l’on appelle souvent sa seconde conversion. En 1908, Il connaît un burn out physique, psychique, spirituel, missionnaire. A ses yeux, il a échoué dans sa mission. Aucun disciple n’est venu le rejoindre ; il est épuisé par le travail et, surtout, il n’a converti personne ! C’est la famine dans le pays. Il est aux portes de la mort. Il a la vie sauve grâce aux femmes Touaregs et à l’une d’entre elles, Dassine. Nouvelle expérience d’hospitalité en situation de crise ! Elles recueillent le peu de lait qu’elles trouvent dans la région, le lui portent et le sauvent, non sans que Dassine lui rappelle que, s’il a son Dieu et sa religion, elle aussi a la sienne… Beaucoup de changements s’opèrent pour lui à partir de là, particulièrement dans sa compréhension de la mission.

On peut affirmer que Charles de Foucauld a construit sa réponse de foi à l’amour de Dieu pour lui, sous le regard et dans la confrontation constante à d’autres croyants et à une autre religion irréductible aux simplifications qu’il pouvait en avoir. Le mot de dialogue serait probablement anachronique. Charles de Foucauld n’est pas dans une démarche de dialogue interreligieux au sens où nous l’entendons aujourd’hui avec ce qu’il suppose de gratuité – il doit être « sans calculs » disait Paul VI –, de parité et de réciprocité, et avec une dimension théologique que traduit l’expression de « dialogue de salut ». Mais comment ne pas reconnaître en Charles de Foucauld que la rencontre des croyants d’une autre religion est un facteur décisif de conversion, lorsqu’en fidélité à sa propre foi, on ne se dérobe pas aux appels reçus de ces autres. Ce fut le cas aussi bien pour l’aménokal Moussa que pour Charles de Foucauld.

Charles de Foucauld et sa relation à l’islam expliquée

Et l’islam ?

Charles de Foucauld n’a pas une grande connaissance de l’islam. Sa bibliothèque au moment de sa mort en témoigne : quatre livres sur près de 400 recensés. L’étude objective de cette religion ne fut pas l’objet de sa recherche. A quoi bon ? Il a l’idée naïve, partagée par beaucoup que, moyennant une bonne tactique missionnaire, par le détour des berbères mal arabisés, on peut convertir les musulmans à la foi chrétienne. Il n’a pas de considération positive de la religion musulmane : « Il me semble qu’avec les musulmans, la voie soit de les civiliser d’abord, de les instruire d’abord, d’en faire des gens semblables à nous. Ceci fait, leur conversion sera chose presque faite elle aussi, car l’islamisme ne tient pas devant l’instruction… Il tombe comme le jour devant la nuit. » Cet orgueil colonial et théologique, très répandu à l’époque, a souvent obstrué la compréhension de l’islam et faussé la mission.

Le jour où Louis Massignon, en pleine recherche, lui partage l’ébauche d’un texte sur la vocation des fils d’Ismaël, Charles de Foucauld lui répond : « Je supprimerais ce point : "Méditation sur la vocation donnée aux fils d’Abraham." Cela ne peut rien prouver… Depuis Notre Seigneur tous les hommes ont la vocation d’être chrétiens. » Louis Massignon, déçu, rapporte le fait bien des années après et commente la réaction de Charles de Foucauld : « Il ne comprenait pas ce que je voulais lui dire… Il ne lui fut pas donné d’entrer dans l’islam axialement… Il subissait la formation coloniale de son temps. » Probablement est-ce Massignon, le premier disciple de Foucauld, qui a la bonne formule : Foucauld n’est jamais entré dans l’axe de l’islam. En revanche, il manifeste beaucoup d’intérêt pour la culture touarègue. Le travail colossal qu’il fit pour faire un dictionnaire et recueillir la poésie touarègue ne se laisse pas réduire à sa motivation initiale de vouloir traduire l’Evangile.

Le peu de considération de la religion musulmane contraste avec ce qu’il doit personnellement à la rencontre initiale et continue de l’islam et qu’il reconnaît comme on le voit dans sa correspondance avec Henry de Castries. Comment expliquer ce paradoxe ? Il lui était probablement fort difficile de transgresser l’idéologie du moment. On peut penser aussi qu’il était heurté par les mœurs des Touaregs musulmans et que cela trouvait écho dans sa propre histoire. Ce fut pourtant malgré tous ces obstacles que la rencontre eut lieu et que Foucauld accepta de se laisser convertir, lui et son idée de la mission.

Jeter les bases d’une théologie du dialogue avec l’islam

Ainsi, à la question du lien entre Charles de Foucauld et l’islam, nous devons constater que, même s’il avait lu avec beaucoup d’intérêt les écrits de Henry de Castries, il n’eût pas et il n’éprouva pas le désir d’avoir une connaissance approfondie de l’islam. Le contexte culturel qui était le sien, la théologie qu’il avait apprise - trop rapidement d’ailleurs - ne lui permettait pas non plus de penser qu’il put y avoir une théologie chrétienne de l’islam, un regard chrétien sur cette religion. Or, paradoxalement, ce fut par la rencontre des musulmans et de l’islam qu’il se convertit à la foi chrétienne et ce fut encore par elle qu’il développa la vie spirituelle que l’on sait. Ce qui le rendit possible, ce fut une solidarité avec un peuple pour lequel il consacra une énergie considérable pour en comprendre la langue et la culture. Ce fut par la fraternité qu’il dépassa les limites culturelles qu’il avait en commun avec son époque.

La rencontre des musulmans et de l’islam, de la langue et du peuple touareg, le choc mais aussi la résistance de ce peuple colonisé lui permirent d’inventer des voies nouvelles et une spiritualité de la mission qui ont fécondé tout le XXe siècle et inspiré le concile Vatican II. D’autres après lui s’en ressaisiront, prolongeront son œuvre en jetant les bases d’une théologie du dialogue avec l’islam et ouvriront la mission vers un nouveau paradigme qui reste encore à inventer et à écrire.

*Le terme « islamisme » n’a pas le sens politique qu’il a pris aujourd’hui. Il désigne ici la religion musulmane.

*****
Christian Salenson est prêtre du diocèse de Nîmes. Il a été supérieur du séminaire interdiocésain d’Avignon, vicaire général du diocèse de Nîmes et directeur de l’Institut de sciences et théologie des religions de l’Institut catholique de Méditerranée à Marseille. Il est l’auteur de « Témoins de l’À-venir : Charles de Foucauld, Louis Massignon, Christian de Chergé » (Chemins de Dialogue, 2021). Première parution de l’article dans la revue En Dialogue, la lettre du Service national pour les relations avec les musulmans (SNRM) parue en octobre 2020 consacrée à la figure de Charles de Foucauld et son rapport avec les musulmans.