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Points de vue

Antilles : de la carte postale à la carte sociale

« Du soleil, des palmiers, la plage… »

Rédigé par Jean-Claude Tchicaya, sociologue | Lundi 16 Février 2009



L’hexagone semble pourtant découvrir en ce moment l’étendue de la différence entre l’image des Antilles, que l’on voulait « carte postale, ciel bleu », qui en fait effectivement partie telle qu’elle a souvent été transmise, et la réalité des injustices et inégalités héritées de l’histoire coloniale. Ce sont des pans entiers de notre histoire nationale qui ont été mis de côté à l’école de la République qui resurgissent ici.

Initiée en Guadeloupe par le collectif LKP et en Martinique par le collectif du 5 février, c’est aujourd’hui à une véritable révolte, une éruption sociale, syndicale et politique pleine de responsabilités…sous la plage, les pavés, les pavés en moins…que l’on assiste, à une grève générale qui dure maintenant depuis plusieurs semaines. Il est plus qu’urgent et nécessaire d’être à l’écoute de cette crise majeure qui touche tous les secteurs de la vie quotidienne des Guadeloupéens et des Martiniquais, voire des DOM-TOM dans leur quasi intégralité.

Le gouvernement, lui aussi, a l’air de découvrir, surpris, dépité et très décontenancé, ce qu’il se passe. Pour autant, que les différents gouvernements qui ont précédé aient souvent été défaillants en ne traitant pas ces départements comme l’hexagone est indéniable. Et ce, bien qu’ils aient été prévenus par Césaire, Gontran-Damas, Fanon, Taubira et consorts, syndicats et autres précédentes révoltes. L’on ne peut que constater l’absence de volonté politique pour éradiquer les discriminations au logement (à noter : l’allocation logement est la même qu’en métropole…depuis une quinzaine de jours !), les grandes difficultés liées à l’emploi, et faire que les citoyens français habitant dans les DOM-TOM ne se sentent pas étrangers dans leur propre pays et ne soient pas traités comme des citoyens de seconde zone.

Antilles : de la carte postale à la carte sociale
Ainsi la vie est-elle plus chère de 20 à 40% qu’en métropole, les produits de première nécessité sont hors de prix, celui de l’essence atteint, scandaleusement, des sommets, le seuil de pauvreté trois à cinq fois plus important et il y a cinq fois plus de RMIstes, les jeunes et les femmes étant les plus touchés. Certains quartiers des DOM-TOM n’ont donc rien à envier à certains quartiers des banlieues de l’hexagone, et c’est un euphémisme. Cette résonance et ce trait d’union font évidemment solidarité dans la tête des jeunes des quartiers des DOM-TOM ou de ceux de l’hexagone, ils se comprennent d’un seul regard.

De plus, plus de 80% des richesses sont, aux Antilles, détenues par 1% de la population, les « békés », c’est-à-dire les descendants des maîtres esclavagistes qui détiennent plus de 80% des terres et des entreprises...Cet état de fait étant une survivance directe de l’esclavage colonial : les terres ont été prises de force aux Indiens. Puis, les maîtres ont au moment de l’abolition de l’esclavage, obtenu des indemnisations, et enfin, les colons, eux aussi indemnisés, ont, sur décision de l’Assemblée nationale, conservé à leur tour les terres et la main mise sur l’économie ; cela malgré les luttes et les revendications des esclaves, puis des colonisés qui, eux, loin d’obtenir une quelconque indemnisation, sont restés dans un état de dépendance. Il faut donc absolument qu’ait lieu une réforme agraire et foncière qui rétablisse l’équité. Il faut aussi que, dans les points de négociation du conflit, se mette en place une autre façon de partager les richesses et les difficultés qui sont à résoudre ensemble. Il faut instaurer de nouveaux rapports entre les uns et les autres si l’on veut que la situation ne devienne pas explosive et que cèdent, de part et d’autre, les résistances qui maintiennent les monopoles des uns au détriment des autres, comme au temps de l’exploitation coloniale. Ces structures mentales coloniales encore présentes socialement réaniment trop les blessures et traumatismes anciens, ce qui provoque la reproduction de schémas dans lesquels les mêmes se retrouvent toujours exploités, sans permettre que soit brisé ce joug afin d’inventer de nouvelles structures plus porteuses et surtout respectueuses des uns et des autres.