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Points de vue

Alain Juppé et son délit d’entrave à la laïcité : vers une laïcité de répression

Rédigé par | Lundi 4 Janvier 2016



Alain Juppé et son délit d’entrave à la laïcité : vers une laïcité de répression
La focalisation actuelle de toutes les caméras sur les débats identitaires pousse les politiques à proposer des solutions peu utiles. En voilà une lorsqu’Alain Juppé propose la mise en place d’un délit d’entrave à la laïcité dans les services publics.

Quel délit d’entrave pour quelles modalités ?

Nous le savons pertinemment que les fléaux sociaux devront être corrigés afin que Daesh ne prospère puisque son terrain d’élection est essentiellement la misère des gens. Plutôt que de se focaliser sur la baisse du chômage, les tracas quotidiens des Français, les partis se focalisent sur des questions purement démagogiques plutôt que de prendre en compte les vraies perspectives sociétales.

Reste qu’Alain Juppé, ce faisant le grand défenseur des questions sécuritaires, nous donne une clef pour comprendre la conjoncture du terrorisme actuel et le combattre : créer un délit d’entrave à la laïcité dans les services publics. En réalité, une telle affirmation n’a que peu de sens juridiquement. D’abord, parce qu’elle varie selon la perspective dans laquelle on se place. Qui doit commettre l’entrave ? S’il s’agit du fonctionnaire, ce dernier est lié par une obligation de neutralité, et le non respect de cette obligation est sanctionné par des règles propres à la fonction publique.

Si on parle de l’utilisateur du service public, alors il s’agit là d’une complication qu’il faudra également traitée. En effet, le Conseil d’Etat a toujours considéré que la neutralité ne s’applique pas aux utilisateurs du service public mais seulement aux représentants du service public. Affirmer qu’il y a une entrave ouvre dès lors une brèche beaucoup trop large et viserait à obliger les utilisateurs du services publics à être laïques, sans réellement savoir ce que cette notion aurait de pertinent pour les utilisateurs.

Par ailleurs, Alain Juppé affirme qu’il reconnaît la diversité mais tacle violemment les Français de confession musulmane et nous le voyons bien. Évidemment que le délit d’entrave vise les femmes voilées qui ont toujours été les variables d’ajustement d’une politique sécuritaire bon marché. Cela permet de naviguer à vue sur l’électorat du Front national, qui s’en donne à cœur joie sur l’islam, tout en adoptant des mesures qui ne veulent rien dire mais dont le symbole et l’adoption est un élément déterminant pour les populations concernées. Nous le disons avec beaucoup de fermeté, ce délit ne correspond à rien et n’apportera rien en terme de finalité. Il pousse, toujours plus, nos hommes politiques à taper sur une catégorie de la population sans réellement lire les problématiques qui sont à l’origine du terrorisme et des inégalités.

Patrimoine judéo-chrétien et laïcité

Grand défenseur d’une entrave à la laïcité, Alain Juppé se veut tout au plus défenseur du patrimoine judéo-chrétien alors même que l’Algérie, jadis française, fut la pierre angulaire de la France. C’est également oublié toutes les vagues d’immigration qui ont fait et construit la France. C’est oublié que le patrimoine ne s’inscrit pas seulement à travers l’Ancien Régime Français, puisque le christianisme a été combattu sous des formes variables depuis la Révolution française.

Cette logique judéo-chrétienne n’a d’ailleurs aucun sens avec la laïcité ou entre à tout le moins en contradiction avec celle-ci. La laïcité, en assurant la liberté de conscience à tous, à éradiquer toute concurrence entre les religions et les patrimoines religieux. Il n’y en a pas un supérieur à l’autre ou en concurrence avec l’autre. Il faut en conséquence arrêter de faire le jeu du Front national en proposant des mesures qui n’ont aucun sens.

Surtout, le faire dans un discours qui se veut inclusif alors qu’il abouti, en terme de finalité, à tout ce qu’il y a de plus exclusif. Pour être dans une vraie inclusion, reconnaître réellement notre diversité, ce n’est pas une entrave à la laïcité qu’il faut prôner. Au contraire, il faut que la laïcité donne envie d’être respectée tant son principe de liberté de conscience conduit à l’égalité et la justice sociale.

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Asif Arif est avocat au Barreau de Paris, enseignant en Libertés Publiques et directeur du site Cultures & Croyances. Auteur d'un ouvrage sur l'Ahmadiyya, il publie prochainement un livre comprenant 50 fiches sur la laïcité aux éditions Bréal.

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Asif Arif
Asif Arif est avocat au Barreau de Paris, auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam, le terrorisme... En savoir plus sur cet auteur