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Points de vue

Tchétchénie : un islam néo-traditionnel après le conflit

Par Régis Genté

Rédigé par Régis Genté | Mercredi 21 Août 2013

Treize ans après la fin de la seconde guerre de Tchétchénie, l'Islam joue un rôle clé dans la reconstruction de la république nord-caucasienne. Entre maintien de la paix avec le centre fédéral, Moscou, guerre idéologique contre les salafistes... et renaissance de l'ethnos dans un combat anticolonial qui ne semble pas terminé.



Mosquée au centre de Grozny. (Photo : © 2013 Régis Genté)
Mosquée au centre de Grozny. (Photo : © 2013 Régis Genté)
Vendredi 12 juillet, 13 h 30, des centaines de Tchétchènes répondent à l'appel du muezzin de la mosquée « Akhmad Hadji Kadyrov », au centre de Grozny. De jeunes hommes dans leur grande majorité. C'est le mois du Ramadan, l'immense parking qui jouxte l'édifice est quasi rempli. Des portiques de sécurité sont installés à l'entrée du parc où a été construite la mosquée de 10 000 places, inaugurée en 2008. Une imitation de la mosquée bleue d'Istanbul, avec sa multitude de petits toits gris en coupole et ses minarets fluets [1]. Sur fond d'un ciel gris orageux, l'ocre des minarets se détache de la silhouette des immenses tours de verre à peine terminées, lesquelles témoignent d'une volonté d'afficher modernité et normalité.

La plupart des fidèles portent une barbe rase et soignée, beaucoup n'ont pas quitté le treillis, ils travaillent pour les omniprésents organes de sécurité, tandis que fonctionnaires et civils arborent l'habit des musulmans tchétchènes, une tenue simple en coton bleu, marron ou vert bouteille, auxquels sont immanquablement assortis des mocassins en feutre. Beaucoup portent le pes, petit bonnet de velours avec un petit gland attaché au bout d'un cordon. Comme le faisait remarquer en 2009 le journaliste et écrivain Jonathan Littell, « demandez à n'importe quel Tchétchène, il vous dira qu'il s'agit du couvre-chef national ; peu semblent se souvenir qu'il était porté, il n'y a pas si longtemps, uniquement par les anciens du wird [2] soufi des Kounta-Khadzhi, la confrérie à laquelle appartiennent les Kadyrov » [3].

D'un islam ancré dans la culture tchétchène à un islam plus politique

Cet islam qui défile sous nos yeux se veut « traditionnel », ancré dans la culture tchétchène, qu'il s'agisse de l'islam des maddhabs (écoles chaféïste et hannafite) ou surtout des tarîqat soufies (deux sont représentées en Tchétchénie : la Qadiriya et la Naqshbandiyya [4]).

Mais Ramzan Kadyrov, le chef de la République, fils d'Akhmad Kadyrov, tué lors d'un attentat en 2004, est prudent avec la tradition. L'islam qu'il promeut de façon dictatoriale est d'abord politique, remodelé notamment après les guerres de 1994-1996 et de 1999-2000. « L'arrivée du soufisme en politique est la conséquence logique de la renaissance islamique [concomitante de la chute de l'URSS], de la politisation générale de l'islam », écrit le politologue Alexeï Malachenko, du Centre Carnegie de Moscou [5]. Peut-être devrait-on parler de « retour en politique » de l'islam confrérique, qui déjà au XIXe siècle était à la pointe du combat contre les Russes.

Du fait des 2 à 300 000 morts causées par les deux guerres, l'intransigeance de Moscou et l'incroyable ténacité des Tchétchènes, la paix est très fragile. Le père Kadyrov, Akhmad Hadji, ex-mufti devenu chef du gouvernement pro-russe en 2000, lui qui avait appelé au djihad contre Moscou et soutenu le président indépendantiste Djokhar Doudaïev [6] a finalement préféré s'entendre avec le Kremlin plutôt que de laisser la victoire au wahhabisme, mot désignant en ex-URSS les salafistes et autres courants venus du Golfe et prônant un Islam pur et rigoriste, épuré des éléments traditionnels locaux parfois préislamiques.

Le prix à payer est une paix souvent imposée par la force aux autres clans de la République montagnarde, allant de pair avec une logique ultracoûteuse d'achat des loyautés, financée par le budget fédéral et gérée par Ramzan. L'islam s'est imposé comme « idéologie intégratrice », malgré un degré de religiosité moyennement élevé [7], comme « la base nécessaire à une renaissance économique et sociale de la nation et la normalisation des relations avec la Russie », estime M. Malachenko.

C'est dans ce cadre que le clan Kadyrov, membre de la Qadiriya, a assis son pouvoir sur l'idéologie de Kounta-Hadji, mystique soufi du XIXe siècle (1829-1867). « C'était si l'on veut un pacifiste, un adversaire du djihad contre la puissance coloniale, mais pas par défaitisme. Après avoir vu toutes les horreurs de la guerre coloniale, et la puissance de la Russie, après avoir vu tous ces orphelins tchétchènes dans nos villages, il a estimé qu'il fallait la paix à notre peuple afin de sauver l'ethnos de l'extinction, mais aussi pour qu'il se régénère, spirituellement, physiquement, socialement, économiquement », explique Vakhit Akaïev, membre de l'académie des sciences de la République de Tchétchénie.

Créer un « ciment national »

C'est le père Kadyrov qui a remis au goût du jour les idées et l'enseignement de Kounta-Hadji. Le fils lui est fidèle, soutenant par exemple l'« Université islamique russe Kounta-Hadji ». L'heure est à célébrer les bonnes relations avec Moscou. Grozny et toute la République sont couvertes de portraits du père Kadyrov et de Vladimir Poutine, le président russe. Des portraits que la plupart des Tchétchènes regardent de travers, après les inoubliables exactions des forces fédérales commandées par V. Poutine lors du second conflit.

Mais les autorités ont beau qualifier l'université islamique de « russe »... cela ne doit pas pour autant faire oublier qu'elle s'appelle aussi « Kounta-Hadji », penseur auquel l'administration militaire russe n'a pas fait confiance et qu'elle avait préféré exiler « dans une province éloignée », comme le rappelle M. Akaïev dans sa brochure sur la « Renaissance de l'islam » en Tchétchénie [8].

Le positionnement idéologique inspiré de Kounta-Hadji est un indice de la fragilité de la soi-disant entente russo-tchétchène. Mais, pour l'heure, cet islam traditionnel, soufi, marginalisant au passage la confrérie naqshbandie, est tout accaparé par sa lutte contre les salafistes. Il s'agit à la fois de réduire à néant les rebelles, souvent devenus radicaux à la faveur du combat contre la puissance coloniale, et de créer un ciment « national ». Car, comme le disait Akhmad Hadji Kadyrov, parlant de son peuple, « nous sommes d'abord des Tchétchènes, et ensuite des musulmans ».

Un fait en dit long sur l'importance de la problématique salafiste pour Ramzan Kadyrov : en juin 2012, lors d'une visite à Grozny, le Premier ministre russe Dimitri Medvedev lui aurait fait part de son mécontentement quant à l'« arabisation » des filles et femmes tchétchènes, c'est-à-dire l'obligation qui leur est faite de s'habiller strictement « à la musulmane ». La remarque faisait également suite à des agressions avec des pistolets paintball, en 2010, de femmes se promenant en ville la tête non couverte [9].

Suite à la remarque du haut représentant de Moscou, Kadyrov a ordonné de chasser des rues les femmes qui portent le « mauvais » hijab. Ainsi, les abords des écoles, madrasas et des institutions publiques ont-ils été surveillés par une sorte de police des mœurs qui ne dit pas son nom. Pas question de porter un hijab noir. Pas question non plus qu'il couvre le menton. Ça, c'est salafiste ! Interdit de « porter le hijab d'une façon non féminine ».

Réinventer la tradition

Le sens de tout cela paraît clair : il s'agit d'aller chasser au plus près des portions de la société tentées par le « wahhabisme », de montrer explicitement que c'est l'islam officiel qui incarne le vrai islam... et implicitement qu'il n'est au fond pas si éloigné de l'islam proscrit, associé au terrorisme et à l'extrémisme.

Mais pour ce faire il a fallu réinventer la tradition. « Les femmes couvertes, ce sont les wahhabites et autres salafistes qui l'ont amené ici. C'est déjà leur victoire. Traditionnellement, les femmes tchétchènes n'étaient pas couvertes ainsi. Le port du hijab se répand finalement grâce à Ramzan Kadyrov », commente Vakhit Akaïev.

Les femmes appréhendées pour port du « mauvais » hijab se voient inquiétées par les forces de l'ordre, enregistrées, le téléphone retiré afin d'en copier les numéros... pour mieux repérer les parents et amis « wahhabistes ». « D'une façon générale aujourd'hui, la plupart des cas de violation contre les droits de l'homme en Tchétchénie sont liés à l'arrestation d'hommes soupçonnés d'être salafistes et tentés de rejoindre la forêt » [10], nous confirme Igor Kalyapine, qui dirige l'ONG Comité contre la torture.

La tentation du wahhabisme

La séduction d'un islam perçu comme « pur », sur fond de méfiance envers un clergé traditionnel souvent considéré comme « vendu » à la puissance coloniale, fait que la tentation « wahhabite » habite probablement nombre de Tchétchènes. Malgré la persécution, on peut les voir dans les mosquées : « Ils se tiennent à l'écart, vous pouvez les reconnaître aux vêtements qu'ils portent. En outre, une fois que l'imam a terminé la partie formelle de la prière, ils quittent immédiatement la mosquée, alors que les représentants des wird continuent à exécuter des prières (...) non conformes, selon [les wahhabistes] au vrai islam », observe M. Akaïev [11].

La question obsède Ramzan Kadyrov. Les jeunes hommes que nous avons vus faire leur entrée à la mosquée de Grozny, ce 12 juillet, venaient sans doute pour une bonne part de leur propre gré... mais on ne saurait isoler leur volonté de toute la propagande qui les entoure désormais de façon permanente et extrêmement intensive. A l'école, à l'université, à la télévision, dans la rue... partout ! « Aujourd'hui, on imagine mal des gens profitant du système, du petit employé de ministère au gros mafieux et ex-chef de guerre, qui n'acceptent pas, en apparence du moins, l'islam de Kadyrov », raconte un fonctionnaire sous couvert de l'anonymat.

Notes
[1] Modèle exporté partout dans l'ex-URSS. En Tchétchénie, nous avons vu la « même » mosquée, en plus petit, à Ourous Martan et dans le village de Djalka.
[2] Sous-branche d'une tarîqat (confrérie) soufie.
[3] Tchétchénie, An III, Folio Documents, Gallimard, 2009, p. 10.
[4] 80 % des croyants de Tchétchénie appartiendraient à une wird. 60 % se revendiquent de la Qadiriya, 20 % à la Naqshbandiyya.
[5] Ramzan Kadyrov, le politicien russe de nationalité caucasienne (version française), Editions Keruss, 2011, p. 140.
[6] Après la déclaration unilatérale d'indépendance de novembre 1991.
[7] « 97,8 % des répondants se sont identifiés comme des Tchétchènes, 96 % d'entre eux se considèrent comme des adeptes de l'islam. 32,4 % se disent très religieux, 56,1 % assez religieux, 7,8 % pas très religieux et 3,7 % étaient indécis. (...) Lorsqu'on leur a demandé s'ils pensent que le peuple tchétchène doit vivre selon la charia, 26,2 % des répondants ont répondu oui, 34,8 % non, tandis que 39 % n'ont pas pu donner de réponse claire. » Dzoutsev X. B., La Tchétchénie dans l'environnement socioculturel de la Fédération de Russie : Analyse ethnosociologique. Programme de recherche et résultats du sondage d'opinion publique auprès de la population de la République de Tchétchénie, conduite en mai et juin 2003 ISPI RAN (Institut de Recherche Socio-politique - Académie Russe des Sciences), 2007.
[8] Islamskoe vozrojdenie, Académie des Sciences russe, Grozny, 2011, 47 pages.
[9] Cf. Virtue Campaign on Women in Chechnya under Ramzan Kadyrov, Tanya Lokshina, Human Right Watch, présentation lors de la conférence « Tchétchénie - Logiques de violence et expérience de guerre » (Paris, 22-23 octobre 2012).
[10] La « forêt » désigne la rébellion, conduite par Dokou Oumarov, « Emir du Caucase du Nord », laquelle perpètre très régulièrement des attentats contre les forces et des fonctionnaires fédéraux et locaux.
[11] Islamskoe vozrojdenie, p. 34.

* Régis Genté est l’auteur de Voyage au pays des Abkhazes (Caucase, début du XXIe siècle) , Ed. Cartouche, 2012, 180 p.

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