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Points de vue

Rêve de liberté

Rédigé par Larzilliere Pénélope | Jeudi 7 Août 2003



Le Dr Pénélope LARZILLIERE est sociologue. Ses recherches sur « la violence politique » l’ont conduite à s’intéresser à la situation palestinienne. Elle est l’une des spécialistes de la jeunesse palestinienne. Elle est surtout la première chercheuse française à étudier, avec une éthique et une rigueur scientifiques, le phénomène des kamikazes palestiniens.

SaphirNet.info : Gaza est bien en Palestine ?

 

Pénélope Larzillière : Oui, bien sûr.

 

Birzeit est aussi en Palestine ?

Oui, tout à fait...

 

Pourquoi un Palestinien de Gaza en Palestine a-t-il besoin d’autorisation pour aller étudier à Birzeit qui est aussi en Palestine ?

 

C’est que, géographiquement, pour aller de Gaza  en Cisjordanie il faut passer par Israël. De ce fait, un Palestinien de Gaza n’a pas le droit d’aller en Cisjordanie et inversement, sans autorisation israélienne spéciale. L’université de Birzeit étant réputée, beaucoup de jeunes palestiniens voudraient y étudier. Ils passent clandestinement en Cisjordanie puis s’inscrivent à l’université de Birzeit avec le risque constant de se faire arrêter à un check-point (ndr : poste de contrôle israélien).

Les jours de contrôle, il peut subir des humiliations verbales : les injures des soldats israéliens. Des exactions physiques : des gens se font tabasser aux check-points. Des fois, les soldats israéliens ont forcé des hommes à se déshabiller en public. D’autres fois, ils se sont amusés à exiger qu’ils se tapent les uns sur les autres… Il y a le cas où ils ont forcé une jeune fille et son cousin à s’embrasser, etc. On peut facilement imaginer ce qui peut se passer lorsqu’on laisse ainsi, dans ce genre de contexte, toute marge de manœuvre à de jeunes soldats sur un check-point. D’ailleurs, en terme de comportement, les comparaisons sont frappantes avec  ce que l’on décrit de la part des soldats français aux points de contrôle durant la Guerre d’Algérie.

Ces soldats sont des appelés,  ils sont armés (ce que ne sont pas les Palestiniens), ils ont tank, des M-16 et ils ont tout pouvoir. Or, même s’ils sont en position de force, ils sont souvent jeunes et peu expérimentés. De façon surprenante, ce que l’on oublie souvent, ils ont assez peur car ils contrôlent une masse humaine comparable au flot humain continu que l’on rencontre sur une route nationale ici. Ils sont une dizaine sur le check-point et ils ont quand même une sensation de peur vis-à-vis de cette marée humaine. Ils sont donc portés à agir brutalement, à vite sortir leurs armes et parfois à tirer  rapidement.

Lorsque le jeune palestinien a mis trois heures au lieu de dix minutes pour arriver à son travail, lorsqu’il a été victime ou témoin des vexations au check-point, il lui est difficile de se concentrer et d’être productif. Sur le long terme, ces humiliations quotidiennes ont un impact certain sur sa perception de la situation.

 

Hormis les vexations aux check-points, de quoi est fait le quotidien d’un jeune palestinien ?

 

(Eclat de rires…) Oui bien sûr, il y a une vie en Palestine… En dehors de ces humiliations et de ce quotidien extrêmement dur aux check-points, le jeune palestinien est un jeune normal. Il a sa bande de copains, il regarde la télé, surtout Al Jazira. Ramallah est une ville où il y a des cafés. Il y a toute une vie quotidienne presque normale. Les Palestiniens sont très investis sur Internet. Ils passent beaucoup de temps dans les nombreux cafés Internet. C’est une manière de voyager sans bouger. Ils sont très au courant de ce qui se fait dans le monde. Ils sont en phase avec toute une culture juvénile internationale, ils suivent tout ce qui se fait en terme de musiques… Ils aiment beaucoup la culture américaine, les films américains, etc. Beaucoup d’entre eux apprennent l’anglais et ils « tchatent » sur le Net. Le Net est une espèce d’ouverture sur le monde alors qu’ils sont enfermés. Au travers de cette ouverture, ils peuvent voyager.

Un autre exemple est le téléphone portable qui est, en Palestine, un moyen de s’adapter à la situation. Comme ils sont plongés dans un monde précaire où l’on ne sait jamais d’avance ce qui va se passer, ils ont un voire deux téléphones portables. L’un avec une compagnie palestinienne et l’autre avec une compagnie israélienne pour pouvoir s’adapter quelle que soit la situation. Ils s’appellent par exemple pour se dire : « ça y est, je suis passé au check-point. On peut se retrouver au café… » (Rires).

 

A côtoyer la mort quotidiennement, à se considérer comme cible potentielle, le jeune palestinien envisage-t-il l’avenir en termes de carrière professionnelle à mener, de famille à fonder, qui sont des démarches impliquant une vision à long ou moyen terme ?

 

Ce type de projet est également présent à leur esprit. Surtout lors de mes entretiens dans la période après Oslo. Ils n’étaient pas contents de la manière dont les accords étaient traduits sur le terrain, mais ils avaient l’idée et la volonté de souffler un peu. Il y avait un fort investissement sur les projets privés. Ils parlaient très souvent de projets professionnels, de projets de couples. Les femmes insistaient sur le projet de famille. Mais actuellement, étant donnée l’instabilité de la situation et  l’effondrement économique, les projets privés sont difficiles à réaliser. Donc ils réduisent leurs ambitions. Ils ne rêvent plus d’une maison pour vivre en famille. Ils rêvent d’une pièce pour vivre en couple.

Ils font aussi le projet de partir. Tous ceux qui peuvent avoir un contact à l’étranger, ceux qui peuvent avoir un passeport qui leur permet de voyager, ce qui est rare (ndr : le passeport palestinien ne suffit pas pour voyager), quittent le pays. Il y a un phénomène d’exil massif des jeunes palestiniens. Surtout qu'ils sont diplômés puisque les Palestiniens ont énormément investi dans la formation. Ils peuvent se vendre comme ingénieurs à l’étranger. Ils ne s’expatrient pas pour s’installer à l’étranger. Ils partent pour échapper à la situation et vivre un peu. Ils parlent de « partir pour souffler un peu », vivre un peu pour eux, essayer d’avoir un avenir.

 

Qu’en est-il du service national ? On parle de 35 000 éléments dans les forces palestiniennes. Ca fait quand même beaucoup pour une population de 3,5 millions…

 

Il n’y a pas d’armée en Palestine. Il n’y a  pas de service militaire. Ce sont des policiers, ce ne sont pas des soldats. Le nombre de 35 000 inclut le personnel administratif. Il faut savoir que cet effectif fait suite à une volonté israélienne lors des accords d’Oslo. Pour Israël, il fallait transférer la gestion de la population aux Palestiniens tout en se gardant le contrôle de l’eau et le contrôle des territoires. Pour cette raison, Israël a voulu que les Palestiniens aient une force policière importante afin que ce soit l’Autorité palestinienne qui réprime directement les islamistes. Les choses ne se sont pas passées comme ils le voulaient.

 

Qu’en est-il du contrôle social sur les garçons et les filles ? Comment la relation entre les garçons et les filles est-elle vécue en Palestine sous l’intifada ?

 

Ce type de relation est, encore une fois, régulé par la lutte nationale. Dans les entretiens que j’ai faits après la première intifada, les garçons avaient un discours assez différent des filles. Pour eux, la première intifada, c’était « génial ». Ils étaient au devant de la scène de la lutte nationale. Ils pouvaient se départir de l’autorité paternelle. C’était un discours du genre : « c’est moi qui mène la lutte nationale, tu ne peux pas me dire ce que j’ai à faire ». Les jeunes femmes vivaient cela différemment. En raison de l’insécurité ambiante, le contrôle familial s’est renforcé sur elles par peur du déshonneur à travers les soldats israéliens sur les jeunes femmes. Elles ne se déplaçaient pas, ou moins qu’en période normale. L’instauration de l’Autorité palestinienne fut donc, pour les jeunes femmes, un moment de libération où elles pouvaient de nouveau circuler, aller à l’université, s’investir dans leurs projets. Avec la seconde intifada, on retrouve un contrôle social renforcé. Bref, le schéma est qu’à chaque fois que la société se mobilise pour la lutte nationale, comme l’insécurité s’installe et que des soldats israéliens circulent, le contrôle social se renforce sur les jeunes en général et particulièrement sur les filles.

 

Avec les intifada, les jeunes en âge scolaire ne peuvent pas être réguliers à la fois sur les barricades pour jeter des pierres et dans les salles de classes. Quel est l’effet sur le niveau de culture scolaire des jeunes, voire sur le taux d’alphabétisation ?

 

Sur cet aspect de la question palestinienne, il y a un paradoxe assez intéressant. D’une part, nous avons une forte scolarisation du fait de l’UNRWA (United Nation Relief and Work Agency ), une agence de l’ONU en charge des camps de réfugiés. Cette agence a investi massivement dans la scolarisation des populations des camps de réfugiés. Cet investissement sur les catégories les plus défavorisées a réduit de façon considérable l’analphabétisme dans la population palestinienne. Comparé aux autres pays arabes, il y a peu d’analphabètes en Palestine. Par ailleurs, les Palestiniens ne pouvant s’investir dans des projets économiques fiables, ils ont fortement investi la scolarisation et les universités, devenant ainsi un des pays comptant le plus d’étudiants. Les jeunes sont plus ou moins étudiants avec une grande valeur accordée aux diplômes parce que « capital transportable ». Chose particulièrement importante pour un réfugié qui s’est fait prendre son argent et s’est fait exproprier ses terres. Le savoir reste dans la tête et le réfugié peut l’emporter avec lui pour se vendre à l’étranger. Beaucoup d’ingénieurs palestiniens travaillent dans les pays du Golfe. Ils ont aussi fait l’économie de la Jordanie.

D’autre part, et c’est là que vient le paradoxe, à partir du moment où les couvre-feux sont courants, où les gens ne peuvent sortir de chez eux, où des écoles ont été prises pour cible, où les manifestations de rue sont régulières, la scolarisation en pâtit forcément. C’est une stratégie israélienne de fermer les universités. L’université de Birzeit a été souvent fermée. Les cours étaient parfois donnés clandestinement dans des maisons privées; toujours cette faculté d’adaptation palestinienne. Mais le niveau s’en ressent.

Après une année d’Intifada, les enseignants ont pu témoigner de l’impact psychologique de la situation sur leurs élèves : il est devenu difficile d’obtenir la concentration des élèves. Ils ont peur. Ils sont effrayés au moindre bruit de moteurs d’avion. On a observé des phénomènes de régression infantile chez certains enfants. .

 

La Naqba a créé les camps de réfugiés. Mais après Oslo, des Palestiniens en exil sont rentrés avec leurs enfants nés hors de Palestine. Ainsi, en plus des « Palestiniens des villes », des « Palestiniens des camps», il y les « Palestiniens du retour ». Quels types de relations existe-t-il entre ces trois jeunesses palestiniennes avec des rapports si différents à leur pays ?

 

Les « Palestiniens du retour » sont ceux que les Palestiniens appellent aussi les « Tunisiens » parce qu’ils sont venus essentiellement de Tunisie. Au départ, il y a eu un décalage total entre les populations palestiniennes des territoires que l’on appelle les « Palestiniens de l’intérieur » et les Palestiniens du retour. Ces derniers sont arrivés avec un mode de vie plus libre. Ils sont aussi arrivés avec de l’argent. Pour les Palestiniens de l’intérieur, ils apparaissaient comme des gens qui, n’ayant pas souffert de l’intifada, arrivaient avec de l’argent tandis qu’eux n’en avaient pas et qui ne respectaient pas le mode de vie local (notamment dans l’habillement des femmes, les sorties le soir, l’exhibition de biens avec leurs belles voitures). Il y a eu une forte opposition voire un rejet des Palestiniens du retour par les Palestiniens de l’intérieur. En réaction, les Palestiniens du retour, voulaient prouver à la population locale qu’ils étaient restés palestiniens. Donc ils augmentaient le contrôle sur leurs enfants qui le vivaient très mal. Beaucoup de jeunes du retour préféraient aller en Israël, à Jérusalem Ouest, pour retrouver un mode de vie plus libre qu’ils avaient connu en dehors de Palestine.

Avec la deuxième intifada, on assiste à une meilleure compréhension entre ces deux composantes de la population palestinienne : ils vivent la même expérience. J’ai l’exemple d’un jeune qui me disait en 1997 : « la seule chose que j’aime faire c’est me rendre en Israël pour faire des rallyes de voitures 4X4. Ils sont trop cons ici… ». Quelques années plus tard, lors de la seconde intifada, j’ai retrouvé le même jeune sur les barricades à Jénine. Il lançait des pierres et m’a tenu un discours très nationaliste. La seconde intifada a gommé les différences entre ces jeunes.

 

Propos recueillis par Amara Bamba