Politique

Présidentielle 2022 : chez les musulmans, la tentation Mélenchon

Rédigé par | Vendredi 8 Avril 2022 à 16:55

Dernière ligne droite avant le premier tour de l’élection présidentielle dimanche 10 avril. Les appels au « vote utile » se font plus pressants que jamais et profitent largement, à gauche de l’échiquier politique, à Jean-Luc Mélenchon. Si le candidat semble avoir les faveurs d’un nombre plus important d’électeurs musulmans par rapport à 2017, il continue de cliver.



© Jean-Luc Mélenchon / YouTube
Safiya est décidée, ce sera un bulletin Mélenchon qu'elle glissera dans l'urne au premier tour de la présidentielle. « Mon choix est lié à différents points de vue que je partage par rapport à mon métier principalement », confie la professeure auprès de Saphirnews. « Il propose la fin de Parcoursup, veut titulariser les contractuels, ce que j'ai été pendant des années durant, (...) veut en finir avec les inégalités sociales liées aux zones géographiques », cite la jeune quadragénaire d'origine lilloise, sensible par ailleurs au discours mélenchoniste contre les violences policières et pour sa volonté affichée de réformer l'institution policière « de fond en comble ».

Pour couronner le tout, ce sont aussi les prises de position du chef de file des Insoumis concernant les musulmans qui font mouche. « De manière générale, il est le seul à ne pas diaboliser l'islam et les musulmans. Pour le moment en tout cas », déclare Safiya.

Un point auquel de nombreux électeurs musulmans sont attentifs. Depuis plusieurs jours, de nombreux messages fleurissent sur les réseaux sociaux appelant les musulmans à voter pour Jean-Luc Mélenchon. En témoigne cette chaîne de messages sur WhatsApp et autres réseaux sociaux débutant par la traditionnelle formule de salutation « Salam aleykum » (les fautes orthographiques en moins) :

« Ce message est le premier d’une très petite série qui a pour objectif de mobiliser les musulmans sur l’importance du vote des présidentielles. Le but est de créer un effet de surprise car on s’attend à une abstention record. Si l’on arrive à unir les votes des musulmans, le candidat Mélenchon pourra accéder au second tour où tout peut arriver. Partagez ce message à tous vos contacts muslim même à ceux qui ne peuvent pas voter car ils pourront le partager à d’autres qui eux le peuvent. »

Un candidat qui se veut « ami des musulmans »

Jean-Luc Mélenchon est en effet présenté depuis plusieurs semaines comme le candidat le mieux placé à gauche, au point d'être aujourd’hui installé par les sondages comme le troisième homme. Et pourquoi pas le deuxième, se prennent à rêver des militants, dopés par la « Mélenchon mania ».

Le vote des musulmans en faveur du candidat semble progresser par rapport à 2017, année durant laquelle, selon un sondage, il avait collecté 37 % des suffrages contre 24 % pour Emmanuel Macron au premier tour. Cinq années sont passées depuis et la désillusion a pris le pas sur les espoirs des débuts alors générés par le candidat de La République en marche parmi les fidèles de l'islam, nombreux à critiquer la loi dite « séparatisme » comme « liberticide » et « islamophobe ».

En face, Jean-Luc Mélenchon a su soigner durant l’ère Macron son image de « l'ami des musulmans », ce que des électeurs sont aujourd'hui prêts à récompenser. Il a à son actif des prises de parole régulières pour dénoncer le traitement des musulmans de France ou encore sa participation à la manifestation contre l’islamophobie en novembre 2019.

Dans une « grille de synthèse des positionnements » de six candidats (sur les 12 en lice) « en matière d'islamophobie » publiée mercredi 6 avril par le Collectif contre l'islamophobie en Europe (CCIE), héritier de l'ex-CCIF, Jean-Luc Mélenchon coche à toutes les cases. S'il partage, selon l'association, une « vision fidèle à la laïcité » et la défense de la liberté vestimentaire avec Yannick Jadot, il se démarque par son opposition affirmée à la loi séparatisme et à la fermeture des lieux de culte qui a émaillé le mandat. A noter qu'Emmanuel Macron ne coche à aucun des quatre critères choisis par le CCIE, à l'exception de sa position (libérale) sur les tenues vestimentaires.

Après la diffusion de ce tableau qui sonne comme un appel, sans le dire, à voter Mélenchon, des militants ont emboité le pas au CCIE comme Feiza Ben Mohamed. « Mon choix est fait : ce sera Jean-Luc Mélenchon », a-t-elle fait savoir jeudi 7 avril via Twitter. « Alors certes je n’adhère pas à tous les points de son programme, ni à certaines de ses idées mais il est le seul candidat crédible, qui n’a pas pour ambition de se servir des musulmans pour faire oublier les problèmes de notre pays », juge-t-elle. Avant d’ajouter : « Après le quinquennat Hollande marqué par les perquisitions sur des milliers de familles musulmanes puis le quinquennat Macron marqué par la stigmatisation et le démantèlement du tissu associatif musulman, il est temps pour chacun d’entre nous, de prendre ses responsabilités. »

Quand la pression du « vote utile » agace

« Je ne suis pas naïve, je sais bien que ce sont pour le moment des projets et des promesses. Mais au premier tour, il me semble crucial de faire barrage à Macron/Le Pen », déclare Safiya, pour qui le bulletin Mélenchon est avant tout un choix de conviction. Pour d’autres électeurs, en revanche, c’est l’argument du « vote utile » qui pèse de tout son poids. Farid, originaire de la région marseillaise, avait l’intention de voter pour Europe Ecologie – Les Verts (EELV) mais s’est ravisé ces derniers jours « par peur de faire perdre des chances à la gauche » d’accéder au second tour. Il n'est pas seul à prendre une telle décision. Après avoir un temps soutenu Yannick Jadot, des cadres de Génération.s, fondé par Benoit Hamon, se sont associés à plusieurs dizaines de militants EELV pour appeler, jeudi 7 avril, à voter Mélenchon.

C’est que les messages culpabilisants se multiplient aussi sur les réseaux pour amener les électeurs de gauche à aller dans ce sens. « Tu votes pour moi ? Tu es donc pour un duel Macron/Le Pen », lit-on sur une image abondement partagée pointant expressément à l’index les soutiens de Fabien Roussel (PCF), Anne Hidalgo (PS) et Yannick Jadot (EELV) comme de supposés responsables d'un avenir politique morose pour la France.

S'ils sont nombreux à céder aux sirènes des appels au « vote utile » en faveur de « l’union populaire », des électeurs s'y refusent dur comme fer comme Nadia, une trentenaire originaire de la région parisienne. « Je n’ai pas envie de faire un choix par dépit dès le premier tour et je ne me retrouve pas du tout dans les valeurs de Mélenchon », nous assure celle qui a le cœur battant pour le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) de Philippe Poutou. « Aujourd’hui, il fait le buzz avec les musulmans mais c’est trop facile. (…) Il va dans le sens du vent », estime Nadia. Elle ne veut « pas donner de la force » à un homme bien trop mégalomane à son goût, rappelant à qui veut l'entendre une scène d’anthologie en 2019 au cours de laquelle il lâcha son mythique « La République, c’est moi ! ».

Des électeurs affirmant ne pas avoir « la mémoire courte » sur les positions passées de Jean-Luc Mélenchon refusent aussi de céder à ce qu’ils présentent comme un « chantage au vote utile ». Son discours en matière de politique étrangère fait régulièrement l’objet de critiques. Dernièrement, son refus de qualifier la répression des Ouighours de « génocide » à l’occasion d’un vote de reconnaissance à l’Assemblée nationale en janvier a ainsi irrité des défenseurs de la cause dont Dilnur Reyhan, présidente de l'Institut Ouïghour d'Europe, qui n’hésite pas à traiter Mélenchon de « négationniste ».

Le leader de LFI, passé par la case socialiste, ne fait assurément pas l’unanimité. Cependant, il semble le plus à même de profiter du ras-le-bol des années Macron et de capter la colère cumulée par l’électorat de gauche à travers un vote en sa faveur dimanche 10 avril. Christiane Taubira, qui a échoué à se présenter à la présidentielle, a appelé, vendredi 8 avril les électeurs de gauche à voter pour lui, affirmant que « l’accession de l’extrême droite au pouvoir est un risque auquel nous ne pouvons nous résoudre ».

Le « vote utile » peut-il amener les indécis à se rendre aux bureaux de vote ? Car s’il est une menace qui risque de chambouler des prédictions, c’est bien celle de l’abstention. Reste donc à voir si les électeurs − musulmans compris − réagiront aux appels à la participation électorale.

Mise à jour dimanche 10 avril : A l'issue des résultats du premier tour, Jean-Luc Mélenchon échoue aux portes du second tour, les résultats.

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Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur