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#1AnAprès

Mustapha Cherif : Sans les citoyens de confession musulmane, la France ne serait plus la France

Rédigé par Mustapha Cherif | Lundi 11 Janvier 2016

Un an après les premiers attentats qui ont bouleversé la société française, que faut-il retenir de ces funestes événements et de leurs conséquences ? Quels messages promouvoir et que préconiser pour construire une société meilleure ? Le point sur Saphirnews avec Mustapha Cherif, philosophe et islamologue, professeur des universités, lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur de quinze ouvrages, dont « Sortir des extrêmes » (Point sur les i, 2015) et « L’Émir Abdelkader apôtre de la fraternité » (Odile Jacob, 2016).



Mustapha Cherif est philosophe et islamologue.
Mustapha Cherif est philosophe et islamologue.
La société française, dans toutes ses composantes, a prouvé que la culture, la sagesse et la fraternité l’emportent sur le délire irrationnel de la haine et de l’exclusion. Choquée, elle a pourtant pris de la hauteur de vue, consciente des enjeux. Elle a refusé de tomber dans le piège de la division que lui tendaient les extrémistes de tous bords. C’est une victoire morale, malgré la crise multiforme et la montée du populisme. Le vivre-ensemble et la cohésion nationale sont préservés.

Reste que l’islam reste méconnu et les citoyens de confession musulmane sont soumis à une épreuve très difficile. Ils sont confrontés aux postures antimusulmanes et à la banalisation des préjugés et de l’hostilité à leur égard. Une explosion des actes islamophobes a été enregistrée en 2015.

Pris entre deux feux, les citoyens de confession musulmane démontrent leur niveau de conscience, leur mobilisation, leur engagement, leur attachement aux valeurs de la République, leur dénonciation claire et sans réserve de l’extrémisme fondamentaliste, leur rejet absolu de la monstruosité terroriste et de la xénophobie.

Dignes, ils participent au « Nous national » et sont loyaux à leur pays, la France. En retour, Ils sont en droit d’attendre égalité des droits, protection et compréhension dans le cadre de la laïcité, ce bien commun.

L’imposture du « jihadisme »

Le « jihadisme », terme venimeux, qui n’existe pas dans le Coran, n’est pas une religion, mais il est une imposture produite par les échecs et les manœuvres politiciennes de grandes puissances et une idéologie extrémiste.

Des polémistes, en termes de fonds de commerce, confondent sciemment entre islam et phénomènes rétrogrades. Ils publient des opinions dignes des années 1930. Et tiennent des propos fondés sur la manipulation des peurs, jadis propagande de fascistes. Par l’amalgame, le musulman, comme le juif hier, est présenté comme une menace. Tout cela signe l’ignorance, la désinformation et la provocation.

Cela dope l’extrémisme, la dérive fanatique de sectaires criminels, manipulés, qui usurpent le nom de l’islam, cependant il s’agit non pas de religion mais de pratiques mafieuses. La lutte contre le phénomène transfrontalier, totalitaire et nihiliste de l’extrémisme violent doit être réfléchie, implacable, globale et permanente. L’État de droit peut y faire face.

Rien ne peut justifier la violence aveugle, mais il n’y a pas de paix sans justice. Le géopolitique influe. Depuis la guerre d’Afghanistan en 1989, qui a produit des mercenaires fanatisés, l’espoir déçu après les accords d’Oslo en 1993 de la question palestinienne, l’invasion de l’Irak en 2003 et la déstabilisation de pays arabes depuis 2011 ont des conséquences désastreuses.

C’est un autre projet politique pour le monde qui attend d’être pensé. Tout le monde pressent que la religion est innocente, utilisée comme un masque par les extrémistes. L’invention d’un nouvel ennemi, depuis la chute du mur de Berlin et les ruses pour faire diversion à l’ambition d’hégémonie érigent des murs.

Chacun doit apporter sa part de lucidité

Mon message pour 2016 se veut un appel au discernement, au dialogue et à la paix des cœurs, pour un vivre ensemble dans la démocratie. Aucune religion ni communauté ne peut se dérober à la critique, mais tout amalgame entre islam et terrorisme est injuste.

Une question fondamentale doit être posée : à qui profitent les crimes terroristes ? La réponse est claire : ils profitent aux ennemis de l’islam, des musulmans et du vivre-ensemble. Chacun doit apporter sa part de lucidité pour sortir des amalgames et des lectures biaisées.

Au niveau de la responsabilité des élites musulmanes, il ne s’agit pas de répondre à des injonctions cyniques qui culpabilisent les musulmans en leur demandant sans cesse de condamner des actes barbares commis par des délinquants marginaux devenus criminels, mais il s’agit de délégitimer les références religieuses des violences fondamentalistes et de parler haut et fort pour expliquer que le fanatisme et les pulsions destructrices sont injustifiables.

La responsabilité de tous, croyants et non-croyants, est engagée

Sur le fond, à mille lieues des polémiques et de la violence qui font diversion, il faut accepter le débat avec les croyants, qui reposent la question de la justice, du sens de l’existence et de la pratique collective de la foi, sans porter atteinte à la laïcité. La sécularisation ne signifie pas la sortie de la croyance religieuse, mais on constate que les religions et l’altérité sont à peine tolérées.

Reste que le fanatisme des inauthentiques croyants alimente les préjugés. La responsabilité de tous, croyants et non-croyants, est engagée pour vivre ensemble de manière raisonnable. La laïcité est une valeur universelle, elle n’est pas étrangère à l’islam. Dès le temps du Prophète, la sécularité était assumée. L’islam n’est ni dogmatique, ni totalitaire ni théocratique. Il est la religion la plus apte à la laïcité.

Régler les causes multiples des malheurs de notre temps

Pour bâtir une société meilleure, il faut mettre fin aux discriminations internes et aux ingérences externes, marquées par la politique funeste des deux poids et deux mesures.

Appliquer les principes de Liberté, Égalité et Fraternité, pour faire reculer les deux maux : la radicalisation et la xénophobie qui s’alimentent. Assurer la justice, l’interconnaissance et la laïcité. Dialoguer, donner à penser, éduquer au respect du droit à la différence, afin de recréer du lien et régler les causes multiples des malheurs de notre temps.

Et en culture religieuse, il y a lieu de favoriser l’interconnaissance, de se réformer, liquider les lectures arbitraires des textes fondateurs et forger un citoyen éclairé, du juste milieu. Les élites musulmanes doivent œuvrer pour un islam républicain, sans se nier.

Sans les citoyens de confession musulmane, la France ne serait plus la France à l’avant-garde de la modernité, de la fraternité humaine et de la démocratie.




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