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Points de vue

Merci, cardinal Tauran !

Rédigé par Christophe Roucou | Lundi 9 Juillet 2018

Nombreux sont les hommages qui ont été rendus au cardinal Jean-Louis Tauran, décédé jeudi 5 juillet aux États-Unis. Depuis Taizé où a été organisé, du 5 au 8 juillet, un weekend d’amitié entre jeunes chrétiens et jeunes musulmans, le père Christophe Roucou, ex-directeur du Service pour les relations avec l’islam (SRI, devenu SNRM) de la Conférence des évêques de France, a adressé un témoignage en mémoire du président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Il relaye des extraits de l’avant-propos du livre signé du cardinal « Je crois en l’homme » (éd. Bayard, 2016), dans lequel ce dernier raconte comment il s’est engagé en faveur du dialogue interreligieux.



Le cardinal Jean-Louis Tauran, lors de la rencontre interreligieuse « Together in Prayer for Peace », en juin 2013, en Grande-Bretagne. (© Mazur/Catholic News)
Le cardinal Jean-Louis Tauran, lors de la rencontre interreligieuse « Together in Prayer for Peace », en juin 2013, en Grande-Bretagne. (© Mazur/Catholic News)
J’ai eu la chance de publier quelques-uns des textes du cardinal Jean-Louis Tauran en avril 2016, sous le titre Je crois en l'homme, chez Bayard (ici), expression tirée d’une de ses conférences. Avec pour sous-titre : « Les religions font partie de la solution, pas du problème. »

Pour lui rendre hommage, je vous joins ces quelques lignes écrites en avant-propos ainsi que le récit qu’il faisait lui-même brièvement de sa vie ; ne voulant pas que ce texte commence par un « Je ».

Jusqu’à l'épuisement de ses forces, il a été un passionné de la rencontre et du dialogue. Un homme simple, se battant contre la maladie. Je l’avais interrogé sur sa relation aux papes successifs, arrivé au pape François, il eut les larmes aux yeux pour parler de la relation de confiance et d’amitié entre eux.

Merci, cardinal Tauran !

Lire aussi : Hommage au cardinal Jean-Louis Tauran, fervent avocat du dialogue interreligieux au Vatican

Merci, cardinal Tauran !

Présentation du livre

C’est dans le cadre de mes responsabilités au SRI (Service pour les relations avec l’islam) que j’ai rencontré le cardinal Tauran à Rome, en 2008. Deux ans plus tard, il a souhaité faire connaissance de la petite équipe du SRI, à Paris. Il venait nous encourager et, selon ses propres mots, dire toute l’estime qu’il nous portait et nous assurer que nous faisions du bon travail. Cette visite de travail et de prière m’a marqué. Je suis ému de la confiance qu’il nous a témoignée. Puis, le 29 septembre 2013, il a tenu à présider la journée consacrée au 40e anniversaire du SRI, à Paris, au siège de la Conférence des évêques.

Nous nous sommes rencontrés ensuite à plusieurs reprises pour préparer cet ouvrage. J’ai découvert que, chez le cardinal Jean-Louis Tauran, réputé pour ses qualités de grand diplomate, l’homme de foi l’emporte sur le diplomate. Lui, personnalité importante de la Curie, se laisse toucher par les hommes et les femmes qu’il rencontre.

Ainsi, en mai 2014, il s’est rendu, en tant que représentant du pape François, aux cérémonies pour la restauration de la basilique Saint-Augustin à Annaba, dans l’est de l'Algérie. Il m’a confié ceci : « Au moment du repas qui suivait à la Maison des Petites Sœurs des pauvres, alors que je sortais de la cuisine, j’ai vu une Petite Sœur aux pieds d’un vieillard algérien qu’elle soignait. Christophe, c’est cela l’Église ! »

Cet homme, qui pourrait se complaire dans les sphères du pouvoir, une grande humilité l’habite et sa foi au Christ est nourrie de la rencontre avec les autres.

(...) Ces écrits révèlent comment le cardinal associe, sans relâche, foi et raison, comment il développe une réflexion qui conjugue réalités géopolitiques, respect des interlocuteurs et des autres traditions religieuses et affirmation de sa propre foi.

Extraits de l'avant-propos du livre, signé Jean-Louis Tauran

Mes débuts dans le dialogue interreligieux ne datent pas de ma nomination à la présidence du Conseil pour le dialogue interreligieux ! Mes premières rencontres avec des musulmans, ce fut tout simplement celles avec mes élèves au collège où j’enseignais à Beyrouth (en 1965, ndlr). Durant ces années libanaises, j’ai eu la chance durant ces années de côtoyer et d’écouter un jésuite, le Père Augustin Dupré Latour. Il réunissait des « couples mixtes », formés par une chrétienne et un musulman, et j’ai eu l’occasion de participer à ces rencontres. C’était la première fois que je participais à un groupe d’amitié islamo-chrétienne.

En parlant de ces rencontres, il écrivait : « Croyants de deux religions, nous nous sommes retrouvés, non comme des "sédentaires" satisfaits de ce qu’ils possèdent, mais comme appartenant à la race des "nomades", vivant sous une "tente", des itinérants guides par l’Esprit de Dieu. Nous nous sommes reconnus tout spontanément, non pas comme possédant la vérité divine, mais comme possédés par cette vérité, qui guide, entraîne, libère, chacun dans sa ligne propre, plus attaché à sa propre foi. »

Entre le moment où le pape Benoît XVI m’a appelé au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux (CPDI), en juin 2007, et ce début de 2016 beaucoup d’événements se sont déroulés. En positif, je ne compte plus les voyages effectués pour participer à des rencontres aux quatre coins de la planète, en négatif, la violence qui se développe à travers le terrorisme qui s’est répandu, le Moyen-Orient plus déchiré que jamais.

C’est vrai que le développement du terrorisme peut miner l’expérience du dialogue. Mais ce ne sont pas les mêmes qui tuent et qui désirent échanger avec nous. Au long de ces presque neuf années, je demeure toujours touché par l’accueil que je reçois de mes interlocuteurs ou partenaires dans les échanges et les rencontres.

Merci, cardinal Tauran !
Souvent, je reçois cette question de la part de journalistes : « Comment pouvez-vous encore croire au dialogue ? » Les textes ici rassemblés témoignent de ma conviction et de mon engagement sur ce chemin du dialogue envers et contre tout. Pourquoi ? Mon engagement repose sur cette conviction que c’est Dieu qui est le moteur de l’Histoire et qu’IL est aussi présent dans le cœur de chaque être humain.

Je crois qu’avec un peu de bonté, on peut changer le monde. Nous avons reçu deux cadeaux de Dieu : une intelligence pour comprendre et un cœur pour aimer. Que faisons-nous de ces deux cadeaux ?

Du sein de notre Église, j’entends d’autres critiques vis-à-vis du dialogue interreligieux qui conduirait au relativisme de la foi et de la doctrine. Je pense que cette critique ne tient pas ; pour moi, au contraire, le dialogue interreligieux est le meilleur antidote qui soit au relativisme. Lorsque vous échangez avec quelqu’un qui n’est pas chrétien, vous êtes conduit à lui dire qui est Jésus-Christ pour vous ... et donc le cœur de ma foi !

Toute ma vie sacerdotale est bâtie sur le dialogue : dialogue avec les lycéens à Beyrouth, dialogues vécus au Liban, dialogues avec les diplomates, dialogues avec les représentants des grandes religions.

(…) Dans ma responsabilité actuelle au Vatican, je suis au service de la communion dans l’Église et plus largement, j’ose penser, de la communion entre les hommes. Mon ministère est un exercice continuel de dialogue. Il suppose d’abord l’écoute. Quand des évêques du monde entier viennent dans nos bureaux, notamment à l’occasion des visites « ad limina » (visites que les évêques viennent faire régulièrement à Rome pour rendre compte de leur mission au pape et à ses collaborateurs, ndlr), notre première attitude est de les écouter nous dire ce qu’ils vivent sur le terrain. Et je dois reconnaître que, « sur le terrain », le travail des religieux, des missionnaires est admirable, le positif de ce qu’ils vivent l’emporte largement sur le négatif.

Comment envisager les années à venir ? Nous, chrétiens, aurons-nous le courage de la différence ? Saurons-nous au milieu de nos contemporains être habités d’une liberté intérieure qui nous donne de vivre et de penser autrement, non en opposition avec eux mais pour faire entendre la différence chrétienne ?

(...) De manière plus générale, je crois que nous pouvons attendre de bonnes surprises. Pourquoi ? D’une part, parce que Dieu est à l’œuvre en chaque être humain, en chacun d’entre nous. D’autre part, parce que dans toutes les situations on peut trouver quelqu’un qui porte la lumière. Les Balkans me reviennent en mémoire sur ce point. En 1991, l’archevêque de Zagreb, le cardinal Franco Kuharic, disait à ceux qui s’attaquaient à ses compatriotes catholiques : « Tu détruis ma maison, je t’aide à reconstruire la tienne. » Je pense aussi à ces prêtres et ces religieux rencontrés à Sarajevo. Ils me faisaient le récit des tortures qu’ils avaient subies de la part de fanatiques musulmans mais jamais je n’ai entendu de leur part le moindre sentiment ni expression de haine.

La force de l’amour est incroyable. Il y aura toujours des passionnés de Dieu capables de faire germer l’amour là où il n’est pas !

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