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Points de vue

La pensée musulmane pour notre temps - Des réponses aux critiques adressées aux musulmans (2/4)

Rédigé par Mustapha Cherif | Mercredi 12 Février 2020 à 17:00



La pensée musulmane pour notre temps - Des réponses aux critiques adressées aux musulmans (2/4)
A lire avant, le premier volet de la contribution : La pensée musulmane pour notre temps - Le constat (1/4)

Il faut tenir compte des critiques adressées aux musulmans pour y répondre et esquisser une réponse de la pensée médiane pour notre temps.

La première critique d’actualité, celle accusant les musulmans de « communautarisme ». La notion de oumma, communauté spirituelle et non point politique, signifie l’ensemble des croyants musulmans, par-delà leurs origines et leurs nationalités. Elle respecte la notion de peuple, de patrie, de nation, de citoyenneté, la diversité des situations, des appartenances et des cultures. En même temps, la pensée profonde sait que la citoyenneté, membres d’une même nation, tous liés et égaux face à la loi, est prioritaire et primordiale. Le Coran emploie plusieurs fois les notions de peuple et de nation.

Cela rend le lien citoyen fondamental pour faire société, vivre ensemble, compatible avec d’autres. Le musulman ne doit pas opposer et hiérarchise son appartenance à la oumma, niveau spirituel, et celui social, culturel et politique à la nation où il vit, niveau temporel. Il se veut loyal, en sachant que la citoyenneté est vital, un acquis. La foi est une question privée, liée à la liberté de conscience, tandis que la citoyenneté est plus large. Elle concerne la vie collective par-delà les singularités. Il n’y a aucune incompatibilité à affirmer haut et fort que le bon croyant est avant tout un bon citoyen.

Qu’appelle-t-on communautarisme ? Si c’est s’enfermer, contredire la citoyenneté, les valeurs de respect de l’altérité, refuser de participer à la vie commune citoyenne de la nation où l’on vit et au respect des lois, comme cela est parfois visible, il est logique de prendre toutes les mesures légales, sociales et éducatives, pour faire reculer ce phénomène, tout en œuvrant en faveur de la justice sociale et en luttant contre les discriminations. Par contre, si c’est apprécier autant le lien social citoyen, républicain, que les liens des groupes cultuels ou culturels, et partager des traditions, cela est sain et légitime.

Contrairement aux préjugés, fraterniser au sein d’une communauté n’est pas du communautarisme, si ses membres sont inclusifs et ont d’autres relations sociales et culturelles. La Nation est Une, le caractère unitaire de l’identité nationale de chaque pays doit être enseigné, respecté et intériorisé, sans exclure le respect du pluralisme. Ce dernier ne doit pas porter atteinte au socle commun. Il s’agit de les articuler. Responsabilité partagée et une chance réciproque que l’immense majorité des musulmans reconnait.

Lire aussi : Communautarisme : « Les musulmans ne sont pas les seuls concernés par ce phénomène » (CFCM)

Interpréter, c’est tenir compte de l’économie générale du Coran, de ses finalités et du contexte dans lequel ont vit

Deuxième critique qui mérite une réponse concrète : celle de la prolifération de la posture rigoriste qui refuse l’interprétation et la contextualisation des textes et se limite au juridisme, au littéralisme et à l’apologie. Pourtant, l’interprétation en islam est tellement centrale que plusieurs notions sont utilisées : ijtihâd, tawil, tafsir, istinbat. L’effort rationnel et intuitif pour déconstruire, découvrir et préciser le sens inépuisable du Texte sacré est un devoir. Il s’agit de lire le Coran à l’aune de notre temps, comme s’il est révélé ici et maintenant.

Chaque génération peut lire le Coran en fonction de ses propres conditions, tout en respectant des prescriptions claires, des constantes sans équivoques. Des lectures anciennes sont parfois dépassées. Chacun doit assumer ses responsabilités, tout en bénéficiant de l’expérience et du regard des anciens, éclairants et perfectibles. Dans tous les cas, le Coran et la Sunna prophétique exigent de choisir toujours la lecture la plus miséricordieuse, la plus mesurée, la plus tolérante. C’est l’étalon de l’interprétation juste.

De nombreux penseurs classiques ont traité de la question de l’ijtihad, notamment lors des situations nouvelles, des crises et de la question de l’éducation pour forger une société ouverte et un musulman responsable et équilibré. Interpréter, c’est tenir compte de l’économie générale du Coran, de ses finalités et du contexte dans lequel ont vit. Les droits humains sont selon le Coran lui-même supérieurs aux droit divins, car Dieu n’a pas besoin de nous.

Interpréter, ce n’est ni figer les textes, ni les diluer de manière arbitraire. En outre, toutes les interprétations ne se valent pas. Depuis quinze siècles, des consensus et des éclairages permettent de dépasser des difficultés, d’autant que des divergences, des nuances, la diversité d’opinion et des subtilités sont aussi une miséricorde.

Ce qui compte est d’être utile à l’humanité, en conjuguant fidélité et audace. Il n’y aucune raison de réfuter la notion centrale de révélation, de dictée surnaturelle, de Parole du Divin, pour adapter la loi religieuse et l’interpréter. La réforme ne signifie pas se soumettre à des prédicats agnostiques et positivistes. Personne n’a le monopole de l’objectivité et de la critique scientifique. Le Coran et la Sunna exigent de prendre du recul, d’interpréter, de rester vigilant et critique, afin d’être à la hauteur de ce qui est requis. Vivre, c’est user du libre arbitre.

Il est inadmissible d'instrumentaliser le Coran et la Sunna dans le cadre de la lutte pour le pouvoir

La troisième critique concerne le fait que la pensée musulmane est perturbée par des postures idéologiques et des instrumentalisations politiciennes. C’est une réalité amère, mais ce n’est pas dominant. Loin de là, au XXe siècle, après l’essai de Nahdha, des penseurs musulmans et théologiens, comme Mohamed Iqbal (1877-1938), Malek Bennabi (1905-1973), Tahar Ben Achour (1879-1973) et Najm Oud Dine Bammate (1922-1985) ont compris que, pour pouvoir relever les défis de la complexité du monde moderne, il faut accéder à un savoir universel et dépasser à la fois la vision matérialiste et celle intégriste. Discerner et revivifier la vision musulmane est un travail de toujours, et les citoyens européens de confession musulmane sont à l’avant-garde.

Il est légitime de s’inspirer du Coran et de la Sunna pour penser un projet éthique de société et de civilisation, mais il est inadmissible de les instrumentaliser dans le cadre de la lutte pour le pouvoir. Ces penseurs avaient raison de s’attaquer aux problèmes de fond, ceux des idées, de la méthode et du comportement des musulmans, pour réunir les conditions de la renaissance et du développement moderne. Ils proclamaient, chacun à sa manière, que les bonnes intentions et la dimension juridique ne suffisent pas. Tout comme l’imitation aveugle du rationalisme, qui n’est pas la rationalité, est voué à l’échec.

Ne pas rompre avec la culture moderne mais se l’approprier et mettre au point ses rapports avec elle

A la suite de ces penseurs, nous devons insister, l’islam responsabilise et appelle à la réflexion et au débat : « Ne raisonnez-vous donc point ? » (Coran, sourate 10, verset 16) Ils sont parmi les penseurs du XXe siècle qui ont soumis les références islamiques à une exégèse scientifique et tenu compte des progrès de la science et de la philosophie. A leurs yeux, la « renaissance » du monde musulman ne peut se limiter à un retour aux sources, encore moins à une approche idéologique, mais doit se fonder sur une mise à niveau de la théologie et de l’esprit scientifique authentique.

Dans Vocation de l’islam, Malek Bennabi considère que la rencontre entre l’Europe et le monde arabo-musulman a certes aggravé la situation, mais peut être une source d’éveil : « En faisant craquer de toutes parts l’ordre social dans lequel végétait l’homme musulman, en lui ravissant les moyens de végéter paisiblement, l’activisme de l’Européen donnera une nouvelle révélation de sa valeur sociale. L’homme de l’Europe a joué à son insu le rôle de dynamite qui explose dans un camp de silence et de contemplation. L’homme musulman, comme le bouddhiste de Chine et le brahmaniste de l’Inde, s’est senti secoué et finalement réveillé. »

Il précise que, « pour que la renaissance dépassât l’état embryonnaire, il restait à poser dans sa généralité le problème de la culture ». Le monde musulman, dit-il, ne saurait s’isoler à l’intérieur d’un monde qui tend à s’unifier. Il ne s’agit pas de rompre avec la culture moderne qui représente une grande expérience humaine, mais de se l’approprier et mettre au point ses rapports avec elle. C’est une chance pour les musulmans.

D'autres critiques existent, des réponses y seront apportées dans un troisième volet (ici disponible).


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Mustapha Cherif, philosophe et islamologue, est auteur d’une vingtaine d’ouvrages, notamment « L’émir Abdelkader, apôtre de la fraternité » (éditions Odile Jacob, Paris, 2016).

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