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Points de vue

La République et le foulard même combat pour la liberté

Rédigé par Bouzar Dounia | Mercredi 23 Avril 2003

On voudrait nous resservir le débat du foulard réchauffé, alors que le Conseil d’Etat a établi comme critère le comportement de l’individu et non le port de cet attribut. C’est pourtant à force de cristalliser dessus qu’il est effectivement devenu une valeur en soi : on est « pour » ou « contre ».



On voudrait nous resservir le débat du foulard réchauffé, alors que le Conseil d’Etat a établi comme critère le comportement de l’individu et non le port de cet attribut. C’est pourtant à force de cristalliser dessus qu’il est effectivement devenu une valeur en soi : on est « pour » ou « contre ».

A force de le montrer à la télé, à force de l’utiliser comme un symbole sur les premières pages de magazines, on en a fait un objet de reconnaissance visuelle, qui sépare celles qui le portent des autres. Il est présenté comme la preuve incontestable de l’adhésion à un islam radical, allant contre la République. En réaction, pour certains musulmans, les voilées deviennent les « vraies » musulmanes qui « défendent » leur islam à tout prix, les autres devenant suspectes, comme si, sans foulard, on ne pouvait avoir accès à Dieu.

Pour les premières qui l’ont porté, c’est dans un processus de « reconstruction identitaire » que le foulard est venu s’inscrire, n’incarnant au départ qu’un élément de la pratique religieuse. Cette première génération de Françaises de confession musulmane voulait se définir à partir de toutes leurs références sans avoir de choix à faire, justement parce qu’elles se sentaient ici chez elles et n’étaient pas de passage, contrairement à leurs parents. A la même époque, surgissait l’islam politique sur la scène internationale. Les revendications des musulmans français ont alors été analysées à travers le prisme de cette actualité. On les a accusés de vouloir islamiser la France. On les a renvoyés à une histoire qui n’était qu’une partie de la leur. Déjà, l’idée selon laquelle il y avait un choix à faire entre la France et l’islam prévalait.

C’est ignorer le fait que l’islam a aidé de nombreux jeunes à se sentir Français. Pendant longtemps, ceux qui avaient grandi dans la double culture hésitaient à demander la nationalité française, évoquant pour motif la fidélité au pays d’origine. Le traitement différentiel dont leurs parents avaient fait l’objet les conduisait à un sentiment de culpabilité envers ces derniers et le groupe large tout entier. Prendre la nationalité du pays d’accueil équivalait à une trahison, puisque c’était choisir entre les deux pays. Pris en étaux entre la pression du groupe familial qui leur demandait une stricte fidélité aux traditions comme principe unique de filiation, et celle de la société française qui fondait son intégration sur un concept assimilateur, l’islam est alors apparu pour certains comme un espace de liberté permettant de lier les deux mondes auxquels ils appartenaient. Son aspect non ethnique, transnational, leur a permis d’assumer pleinement leur inscription et leur attachement à la France, tout en préservant une composante commune familiale et historique : ce qui faisait lien avec les parents, ce n’était plus l’origine ethnique, c’était l’islam. Le lien parental a pu se différencier du lien à l’Algérie, au Maroc…En se déterminant « Français musulmans », l’appartenance française ne s’est plus opposée à ce qui symbolisait l’attachement aux parents. L’islam a permis une sorte de recomposition de l’inscription généalogique au-delà du pays d’origine, sans sentiment de trahison.

La première préoccupation des musulmanes est justement de distinguer le message coranique des traditions ancestrales dans lesquelles leurs aïeules ont été enfermées.  Leur relecture des sources les amène à y découvrir des valeurs universelles : droit au savoir, richesse du débat contradictoire, utilisation de la raison, participation à la société, choix d’un métier épanouissant, égalité des hommes et des femmes… Le foulard aussi est redéfini : elles estiment qu’il a été détourné dans les pays arabes, devenant un élément de la soumission de la femme vis-à-vis de l’homme, alors que sa fonction première était au départ de la protéger et d’imposer sa dignité. Refusant d’être définies à partir de comportements préétablis, légitimés par un islam préfabriqué, modelé autour des besoins masculins, elles refusent de se projeter à travers ce que certains hommes ont compris pour elles. On est loin des manifestations des années 90, dans lesquelles leurs frères brandissaient des panneaux : « Leur voile, notre honneur ». Ouvrir les yeux sur ce qui se passe à l’étranger leur permet d’élaborer une stratégie de protection envers les musulmans qui voudraient les réduire à l’état d’objet, mais elles se battent également contre ceux qui veulent se servir de cette situation étrangère pour les empêcher de vivre leur religion ! Leur redéfinition est un défi : passer par l’islam pour devenir moderne. Les valeurs universelles, les droits de l’Homme, les droits de la Femme, sont aussi dans l’islam… Ces Françaises musulmanes veulent rejoindre les autres Français sur des valeurs et des combats communs en se référant à l’islam. Leurs positions interpellent puisqu’elles adhèrent aux valeurs universelles proclamées par la République en affirmant qu’elles sont proches de celles transmises par leur religion. Elles ne se présentent plus comme une minorité qui demande à être reconnue mais revendiquent le droit d’être semblables, tout en utilisant des références qui n’appartiennent pas directement à l’histoire de France.

 

N’en déplaise à certains, l’islam n’est pas essentialiste : s’il y a une unicité du message coranique, les relations à l’islam sont différentes et complexes selon les différents contextes, culturels et sociaux.  Au regard d’une actualité internationale qui ranime des débats de clash de civilisation, de l’utilisation des religions à des fins politiques, de montée d’islamisme, ne retombons pas dans un débat puéril où chacun veut imposer son modèle à l’autre, ce qui mène invariablement à des prises de positions de surenchère, dont se délectent les tenants des discours de confrontation. Ce qui est important, c’est bien que tous les Français se rejoignent sur des valeurs communes, quelque soit la référence qu’ils utilisent pour y accéder. Dans cet esprit, ne peut-on pas placer le débat sur la question des valeurs ? Qu’est-ce qu’elles défendent, ces jeunes filles avec leur voile ? L’accès au savoir, au dialogue, à l’indépendance, à la citoyenneté ? Ou cherchent-elles au contraire à se séparer des autres, à se sentir supérieures et à mépriser tout ceux qui ne sont pas comme elles ?

Arrêtons de réduire les femmes à leur foulard en les enfermant dans des définitions contre lesquelles la plupart sont justement en lutte. Ce n’est pas le foulard ou le décolleté qui détermine la femme, mais bien les positions qu’elle prend. N’en déplaise à ces messieurs, les femmes continueront à marcher ensemble, avec ou sans voile.  La première liberté que peut offrir une démocratie, c’est justement celle de laisser les individus choisir librement leurs références et se définir eux-mêmes. Les sarrasins, les immigrés, les beurs, les maghrébins, les jeunes, aujourd’hui les musulmans, et dans les musulmans, les voilées et les non voilées… Arrêtons les génériques. Laissons les définitions à leurs définisseurs[1]. Il y a à cette heure des combats que les démocrates doivent mener tous ensemble sur des enjeux un peu plus fondamentaux que le degré de couverture des corps féminins. A moins qu’il ne s’agisse, encore une fois, d’occuper les esprits…

 Dounia Bouzar, anthropologue, personnalité qualifiée du bureau du CFCM, auteur de « L’une voilée l’autre pas »[2].



[1] Toni Morrisson : « les définitions appartiennent aux définisseurs ».

[2] Dounia Bouzar, Saïda Kada, L’une voilée, l’autre pas, Albin Michel, avril 2003.