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Points de vue

L’islam et la liberté de conscience

Liberté de religion et de conviction en Méditerranée : les nouveaux défis

Rédigé par Hamadi Redissi | Jeudi 22 Juin 2017

Pour quelles raisons l’islam moderne peine-t-il à reconnaître la liberté de conscience ? Eléments de réponse sur les plans à la fois philologique, juridique et théologique, avec Hamadi Redissi, professeur à l’université de Tunis et auteur, notamment, de « Le pacte de Najd. Ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam » (2007).



L’islam et la liberté de conscience
La première Constitution arabe moderne à mentionner la liberté de conscience est la Constitution libanaise (1926), laquelle dispose en son article 9 que « la liberté de conscience est absolue » du moins dans sa version originale française, rendue malheureusement dans la version arabe (devenue officielle) par « la liberté de conviction religieuse ». Je ne crois pas que les constituants aient délibérément voulu éviter une mauvaise querelle. Peut-être ont-ils pensé que le mot « conviction » (i’tiqad), enraciné dans la tradition théologique pouvait englober la « conscience » (dhamir), le mouvement d’introspection et non l’activité de l’esprit.

Du point de vue de l’histoire des idées, le mot « liberté » (hurriyya) se charge d’un contenu nouveau vers le milieu du XVIIIe siècle, quand les voyageurs musulmans découvrent l’Europe, notamment la France révolutionnaire.

Auparavant, le mot était opposé terme à terme à l’esclavage. Les dictionnaires français-arabe s’en tiennent à ce sens, par exemple ceux de Ruphy (1802) et de Bochtor (1829). Botros al-Bostani, un chrétien libanais érudit, auteur d’une Encyclopédie arabe (1877) est le premier à mentionner dans la notice « Hurriya, liberté-y » (rédigée en fait par son fils Salim après la mort du père) la liberté de conscience, l’une des libertés « internes » à l’être humain. Il est repris par l’incontournable Supplément de Dozy (1881) qui traduit cependant la « liberté des religions » (hurriyat al-adyan) par la liberté de conscience.

En revanche, les six premiers textes constitutionnels (deux édits turcs, de 1839 et 1856 ; un édit tunisien, de 1857 ; les Constitutions tunisienne de 1861, turque de 1876 et iranienne de 1906) consacrent la liberté de religion et l’égalité entre les sujets « de quelque religion ou secte qu’ils puissent être », mais sans évoquer la liberté de conscience.

Au XXe siècle, seules les Constitutions turque (1923, article 70) et libanaise (1926) se réfèrent à la liberté de conscience. De nouveau mentionnée dans la Constitution tunisienne (2014, article 6), immédiatement contrebalancée dans le même article par le devoir de l’Etat de protéger « le sacré » contre toute souillure. Autant dire que le dispositif islamique garantit le libre exercice du culte et la liberté de croyance, mais qu’il a du mal à proclamer la liberté de conscience. Pourquoi ?

On peut penser que l’islam ignore la technique catholique de l’autoconstitution de soi à travers l’« examen de conscience » et l’« aveu », a fortiori la liberté de conscience, cette invention du protestantisme, que Luther appelle Wissen. Certes, il connaît pleinement les tourments de l’âme, mais comme religion légaliste l’islam sanctionne les grands péchés par des peines canonisées, allégées dans certains cas par un repentir souvent libératoire ; tandis que le sentiment de péché lui-même est dévidé dans l’esseulement mystique, notamment chez le repentant Malamati, solitaire qui se blâme d’être en deçà de l’amour de Dieu.

En revanche, la dogmatique religieuse invoque de nombreux versets relatifs à la liberté religieuse. Entre autres : « Nulle contrainte en matière de religion » (Coran, s. 2; v. 256) ; « Celui qui veut être croyant, qu’il le soit et celui qui veut être incroyant qu’il le soit » (Coran, v. 18, s. 29) ; « Vous avez votre religion et moi j’ai la mienne » (Coran, s. 109, v. 6).

Ainsi, la théologie islamique a effleuré la question de la liberté de conscience à travers le débat autour du « libre choix » (ikhtiyar), opposant les rationalistes aux déterministes. La question était de savoir si la croyance (i’tiqad) relevait de l’intime conviction, ou si elle devait également s’exprimer par la profession de foi, ou encore si elle devait s’extérioriser par les actes de dévotion. La plupart des écoles répondent que l’assentiment intime ne suffit pas. La croyance doit se manifester publiquement par la parole et les œuvres et ce, afin d’éprouver les vrais croyants et de les séparer des « hypocrites » et des « impies ».

Les murgites (littéralement ceux qui reportent la question de savoir quel est le statut du grand pécheur) font exception et ils ont été minoritaires. Ils considèrent que la croyance a son siège dans le cœur insondable et s’en remettent ainsi à Dieu pour en décider. Ils se sont également illustrés par cette belle maxime qui conforte la croyance du for intérieur : « Pécher ne porte pas plus préjudice au croyant qu’obéir n’avantage l’impie. »

Contrairement donc à l’idée répandue selon laquelle les mutazilites sont les « modernes » de l’âge classique, ce sont les murgites qui sont les premiers libéraux de l’islam. Les libres penseurs contemporains devraient s’en inspirer, pourvu que la liberté de conscience ne serve pas de prétexte à dissimuler un manque de courage intellectuel, mais qu’elle soit l’expression d’un droit individuel à la vérité religieuse, protégé par une Constitution civile.

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Professeur à la faculté de droit et sciences politiques de l’université de Tunis, Hamadi Redissi est intervenant au séminaire Liberté de religion et de conviction en Méditerranée : les nouveaux défis au Collège des Bernardins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et études sur le monde arabo-musulman rédigés dans une perspective comparative et pluridisciplinaire. Dernier ouvrage paru : L’islam incertain. Révolutions et islam post-autoritaire (Cérès Éd., 2017).

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