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Points de vue

Islamophobie/Science Vie et Junior : qu’enseigner à nos enfants ?

*Par Hélène M.

Rédigé par Hélène M. | Lundi 3 Juin 2013



« C’est drôle cette histoire de femmes. » C’est sur ces mots qu’une élève de 3e a commenté cette planche de BD Cucaracha de Marino Degano et Laurent Salles publiée en page 3 du numéro 283 de la revue Science et Vie Junior (SVJ) d’avril 2013. Je ne reproduis pas ici cette planche mais vous pouvez vous référer à ce lien en ligne. Et pourtant moi, elle ne m’a pas fait rire du tout cette BD, ni certains de mes collègues quand je la leur ai montrée. Ni cet autre élève : « C’est vrai ? Je ne peux pas juger en fait. C’est peut-être des conneries, je ne sais pas. »

Cette planche de BD qui expose tous les préjugés et les amalgames dont sont victimes les musulmans, ce type de message à destination de nos élèves, ne doit pas nous laisser insensibles. Cette banalisation d’un discours qui devient dominant à l’égard des musulmans doit nous faire réagir et heurter notre conscience. Notre rôle d'enseignant est bien ici de donner à nos élèves les outils pour en faire une lecture critique.

En effet, les lecteurs de SVJ ne sont pas les lecteurs de journaux satiriques tels que Charlie Hebdo. La Cucaracha (et les personnages des blattes) n’a pas été choisie exprès pour ce numéro et pour incarner les musulmans mais, en tant que professeur documentaliste, je me dois d’être vigilante aux documents que je mets à la disposition de mes élèves. Tous les courants, toutes les religions (puisque c’est de cela dont il s’agit ici) doivent être représentés, équitablement, dans le respect de la laïcité.

On peut en effet lire cette BD hors du contexte de cette revue, et penser que c'est de l'humour à prendre au second degré, que les intentions sont de dénoncer une situation d'extrémisme et d'intégrisme musulman. Je veux croire que c’est l’intention des rédacteurs de Science et Vie Junior. A ce jour, je ne le sais pas, ils n’ont pas – encore - répondu à mes mails et appels téléphoniques.

Le rédacteur en chef de SVJ, Jean Lopez, a réagi récemment sur StreetPress. Pour lui, il ne s'agit que d'une « tempête dans un verre d'eau » et que « les seuls qui ont écrit sont ces militants » du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Or je ne milite pas pour cette association. Mais je partage son avis sur cette question.

SVJ, une revue destinée aux jeunes !

Il s'agit ici de SVJ, destiné à des ados, à nos élèves. Est-ce que le public à qui est destinée cette revue possède les outils indispensables pour la lire avec ce deuxième degré et le recul nécessaire pour ne pas généraliser ? Je ne crois pas, comme en témoigne cet élève cité ci-dessus. Nos élèves saisiront-ils les nuances et le vocabulaire avant/après : « admirable », « raffinée » contre « cachées dans des sacs », « vol », « colère », « interdisant tout », « voleur multirécidiviste »... ? Aucune autre religion n'a été traitée de la sorte dans les derniers numéros (vérification rapide et question posée à Science et Vie Junior).

A l'heure où l'islamophobie galope, pouvons-nous laisser faire sans rien dire ? Le Conseil de l’Europe a publié un guide à destination des gouvernements et des éducateurs afin d'éviter les discriminations islamophobes.

Pourtant, malgré ces mises en garde, cela continue ! C’est exactement tout le contraire qu’a fait Science et Vie Junior en publiant cette BD sans avertissement à ses lecteurs, sans un dossier didactique et pédagogique pour l’accompagner.

Quelle attitude avoir quand on est enseignant ?

Déjà faire en sorte que cette BD ne soit pas lue sans les avertissements nécessaires. La revue est, depuis sa réception, posée sur mon bureau, disponible pour ceux qui la demanderaient. Je respecte le droit d’expression, je ne déchirerai pas la page, ni ne la collerai.

Ensuite, continuer à enseigner l’esprit critique. Je reprends ici des éléments d'un précédent billet. Voilà maintenant plusieurs mois que je mesure les enjeux d'enseignement pour nous, professeurs documentalistes, sur les sujets de controverses et sur l'éducation aux médias. Cette publication sur fond d’islamophobie vient encore me le confirmer.

J’amène mes élèves à se questionner sur les sources qu’ils utilisent pour leurs recherches scolaires ou personnelles. Le travail sur les sources permet d'identifier et de clarifier les éléments d'un débat, les thèmes de ce débat. Les enjeux citoyens de compréhension de ces mécanismes me paraissent essentiels dans notre environnement médiatique et numérique, d’autant plus sur des sujets à débat dont fait partie l’islamophobie.

Quels objectifs viser pour les élèves ?

Les objectifs sont nombreux quand je demande à mes élèves de mesurer la pertinence d’un site, ou plus généralement d’un document :
- Proposer aux élèves une activité d'évaluation de l'information permettant d'augmenter leur exigence vis-à-vis de l'information ;
- Comparer plusieurs sources d'information ;
- Comprendre sur quoi se fonde la validation d'une information ;
- Décoder les arguments en fonction des points de vue et de la source et interroger la crédibilité d’une source ;
- Développer la capacité à construire une opinion personnelle, réfléchie et argumentée ;
- Être capable de construire son propre discours sur un sujet donné.

Il est important d’amener les élèves à savoir argumenter lors de débats : savoir déterminer si la question est tranchée et savoir exprimer son avis personnel sur la question. L'argumentation fait partie du programme de français en 3e mais je crois qu'on peut tout à fait l'aborder avant.

Face à un document, les élèves n'ont pas encore acquis tous les réflexes que nous, adultes et enseignants, pouvons avoir. Le premier d'entre eux est inhérent à la culture générale. Par exemple, pour la réputation d'une organisation ou d'un auteur, nous n'avons pas à réfléchir quand nous sommes sur les sites de Greenpeace ou sur Agoravox. Les élèves, eux, si. Alors quand je mets à disposition une revue comme Science et Vie Junior, dont l’autorité n’était plus à démontrer, je ne voudrais pas avoir à me poser de questions.

Comment ne pas être révolté et en colère, dans un premier temps, de ce traitement médiatique qui agit sur notre pensée collective ? Comment penser une seconde qu'on ne serait pas concerné parce que n'étant pas musulman ?

Comment, lorsque les musulmans sont comparés à des blattes, ne pas être tenté de faire un parallèle avec les juifs des années 1930 qui étaient qualifiés de « vermines » ? Si cela avait été des papillons, sans doute aurais-je été interpellée sur le fond et moins sur la forme. Mais là les deux se cumulent… Et pourtant, il nous faut garder espoir dans notre éducation pour la rendre positive et constructive. C'est ce que j'essaie de faire au quotidien.

* Hélène M. est professeur-documentaliste. Son blog L'Odyssée, consultable ici.