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Arts & Scènes

« Don’t Panik » - Médine : « Evitons l’entre-soi »

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Lundi 10 Décembre 2012

A mort les préjugés ! C’est tout l’objet de « Don’t Panik », premier livre du rappeur Médine coécrit avec Pascal Boniface. Avec le directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), Médine réussit à entretenir un dialogue des plus constructifs pour battre en brèche les clichés qui se sont distillés au sein de l’opinion publique à propos des musulmans, des jeunes de banlieue ou encore des personnes issues de l’immigration. Interview vérité avec Médine, un homme engagé de tous les instants pour qui la langue de bois n’est pas sa langue.



« Don’t Panik », premier livre du rappeur Médine co-écrit avec Pascal Boniface, est sorti en octobre 2012.
« Don’t Panik », premier livre du rappeur Médine co-écrit avec Pascal Boniface, est sorti en octobre 2012.

Saphirnews : Vous avez collaboré avec Pascal Boniface en 2009 pour la revue de l’IRIS puis vous vous êtes perdus de vue…

Médine : Je change très régulièrement de téléphone, ce qui fait qu’on n’a pas pu garder le contact de façon régulière. J’ai continué à le suivre à travers ses bouquins sans avoir pris contact avec lui. C’est au moment de la sortie de son livre « Les Intellectuels faussaires » que je me suis décidé à le contacter pour ce projet d’écriture « Don’t Panik » que j’avais élaboré en amont.
Je ne voulais pas être dans une démarche communautaire au sens renfermé, où ce livre n’aurait été le produit que de ma propre pensée. Je voulais absolument confronter mes idées avec une personne qui, au premier abord, est très différent de moi.

Ce projet émane de vous. Comment est né ce projet ?

Médine : J’ai commencé concrètement à écrire sur ce projet en janvier 2012. (…) Il est né de la volonté de vouloir coucher sur papier tout ce que le support « Don’t Panik » pouvait contenir en termes de symboles et d’identité. Je voulais absolument que ce slogan ne se cantonne pas à un simple tee-shirt, à un disque ou une chanson de rap. Je voulais clairement le regrouper dans un support qui puisse être expliqué aux lecteurs. Mon but, c’est que les gens se l’approprient et en fasse quelque chose d’autre qu’un simple bouquin.

Comment peuvent-ils se l’approprier ?

Médine : Dans ce livre, il y a déjà certains axes de développement, des pistes que les gens peuvent utiliser pour inciter au débat dans le monde associatif et militant, qu’ils aient des arguments ou renforcent certaines de leurs idées pour pouvoir faire tomber les préjugés. C’est comme cela que je veux que « Don’t Panik » serve.

« Don’t Panik » - Médine : « Evitons l’entre-soi »

Vous avez à cœur de déconstruire les préjugés sur les musulmans, les banlieusards, les immigrés... A qui attribuez-vous la faute de leur propagation ?

Médine : Il y a une responsabilité très partagée dans cette atmosphère nauséabonde qui ne cesse de grandir et d’exacerber les peurs. La responsabilité des politiques qui ont déserté certains secteurs et qui se rendent auteurs de maladresses répétées de rhétorique est très claire, ils jettent parfois de l’huile sur le feu. On le voit avec Copé dernièrement (l’histoire du pain au chocolat, ndlr)…

Les médias y sont pour beaucoup dans la mesure où ils participent à véhiculer des idées qui ont clairement servi à ceux qui manipulent la peur à des fins électoralistes. Et même si, aujourd’hui, les médias prennent beaucoup plus de précautions qu’il y a une dizaine d’années, le mal est fait. Il est difficile de réparer ce que les médias ont pu perpétrer dans leur ligne éditoriale pendant de longues années et les dégâts qu’ils ont causés dans pas mal de communautés.

La responsabilité revient aussi à la communauté musulmane, aux jeunes de banlieue et aux personnes issues de l’immigration parce qu'il existe des dérives de comportements. Il y a des prises de position de la part de représentants d’une certaine idéologie qui nuisent à toute la communauté.

Est-ce en l’organisant qu’elle arrivera à mieux se faire entendre ?

Médine : La question est clairement posée dans le dernier chapitre du livre « Faut-il organiser la communauté musulmane ? ». L’islamophobie est au cœur du livre, car Pascal (Boniface) et moi pensons que c’est le sujet qui crée le plus de peurs sur le territoire français et même à l’échelle internationale. La question est clairement posée, il ne s’agit nullement d’une affirmation adressée aux auteurs de ceux qui créent la peur et à ceux qui la subissent. Le but est de réfléchir ensemble sur cette question à travers un débat entre les musulmans, les responsables politiques, des intellectuels et des artistes qui apportent leur pierre à l’édifice.

Un débat qui devrait être initié par les musulmans eux-mêmes…

Médine : Il est important que la communauté ait d’abord ce débat en son sein, que les responsables musulmans puissent mettre en place des sessions de réflexion pour réfléchir clairement à cette question, en accord avec les principes de la foi tout en restant très modernes dans la façon de s’organiser. C’est ensuite qu’elle pourra dialoguer sainement avec les autres, politiques, médias ou intellectuels, à la seule condition qu’ils soient capables de dépasser les préjugés qu’ils peuvent avoir des musulmans.

La plupart des thèmes abordés dans ce livre ont fait l’objet de titres ou d’albums de votre part, faisant de vous un des seuls artistes à avoir fait du rap un vecteur de messages constructifs. Est-ce cette conception du rap que vous avez eue dès le début de votre carrière ?

Médine : Ce n’était clairement pas ma vocation au départ. Je voulais rapper pour rapper, car j’aimais ce style. Des rappeurs m’ont beaucoup inspiré et je voulais leur ressembler, utiliser un certain jargon, faire valoir mon département, mettre en avant mes origines sociales. Au fur et à mesure qu’on grandit, nos ambitions changent au contact des sujets d’actualité ou de personnes. Le rappeur est censé ne pas être un prêcheur, un vendeur de rêves, mais il a la prétention d’être un des plus fidèles parmi les artistes.
Du fait que mon parcours d’homme a évolué, je me suis davantage engagé et cela s’est ressenti dans mon art. J’ai décidé alors d’être connu comme étant un artiste engagé et non en tant qu’artiste tout court.

Comment êtes-vous perçu dans le milieu du rap ?

Médine : En général, je suis très bien perçu parce que le rap français a cette dimension d’engagement, de responsabilité et ça, depuis les pères fondateurs du rap comme IAM, NTM, Lunatic, Arsenic… Tous ont eu des engagements sociaux, des combats qu’ils ont menés à travers leurs albums. C’est une tradition française que de perpétrer, à travers ses textes, un message, qu’il y ait dans l’écriture un discours qui véhicule de l’exhortation à faire le bien.

Maintenant, cela pose problème à certains de mes confrères parce que cela les met face à leurs contradictions et à leur irresponsabilité. Certains ne conçoivent la musique que comme un outil de divertissement, alors quand j’apporte un discours construit et documenté, des confrères sont déstabilisés, ils me l’ont fait remarquer dans des morceaux. Ce sont des petites crottes de nez mais ça fait partie du jeu et ça m’arrange car ils m’installent exactement là où j’en envie d’être, à savoir dans le rap utile. C’est tout ce qui m’intéresse.

Vous bénéficiez d’une reconnaissance claire du public. Les critiques les plus virulentes à votre égard viennent de quel bord ?

Médine : J’ai grandi avec les critiques venant de confrères du rap français, de journalistes mais aussi de coreligionnaires, car mon activité génère un débat très sensible. La pratique d’une activité artistique tout en étant un homme de foi génère des polémiques au sein de la communauté musulmane. Je suis régulièrement confronté à des critiques mais j’ai appris à y voir clair en elles. Quand elles sont constructives, je les accepte et les intègre même mais, quand elles sont méchantes, je les dépasse.
D’ailleurs j’ai écrit un morceau avec Sinik, qui s’appelle « Les 16 vérités », un autoclash dans lequel on fait tout un listing des critiques qui nous sont faites pour mieux les dépasser.

En tout cas, ces critiques ne vont ont pas empêché d’avancer. Quel message final souhaitez-vous faire passer ?

Médine : S’il y a un message à retenir du livre, sur le fond comme sur la forme, c’est d’éviter l’entre-soi. On peut très bien produire des choses entre personnes de même origine sociale ou ethnique, de même opinion politique ou religieuse. Maintenant, je crois qu’il est important aussi à un certain moment d’aller dans la discussion et le dialogue avec des gens qui sont en apparence très différents de nous mais qui vont, au final, nous faire évoluer et apporter une autre sonorité à notre discours.
Evitons l’entre-soi et les préjugés et entrons dans un dialogue et un débat sain.


* Médine et Pascal Boniface, Don’t Panik, Ed. Desclée de Brouwer, 2012, 224 p., 17,90 €.






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