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Points de vue

Islam-christianisme : l’activité missionnaire évangélique dans le monde musulman

Rédigé par Olivier Moos | Mercredi 19 Juin 2013

Portée en premier lieu par des étrangers, l'activité missionnaire évangélique dans le monde arabo-musulman devient de plus en plus l’œuvre d’autochtones. Dans l'entretien qu'elle a accordé à Religioscope, Fatiha Kaouès revient sur l'histoire des missions évangéliques, à travers les exemples du Liban et de l'Egypte, et en explique l'évolution.



Les missionnaires sont à l’origine de la fondation d’institutions universitaires prestigieuses, comme l’Université américaine de Beyrouth (qui s’appelait à l’origine le Collège protestant syrien).
Les missionnaires sont à l’origine de la fondation d’institutions universitaires prestigieuses, comme l’Université américaine de Beyrouth (qui s’appelait à l’origine le Collège protestant syrien).
Fatiha Kaouès a consacré ses recherches à l’activité missionnaire évangélique dans le monde musulman. Elle a récemment terminé à Paris une thèse de doctorat à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) sous la direction de Jean-Paul Willaime (et la codirection de Farhad Khosrokhavar à l'EHESS).

Votre thèse analyse le déploiement du protestantisme évangélique au Liban et en Egypte depuis le XIXe siècle. Quels sont les principaux jalons historiques de ces missions ?

Fatiha Kaouès : On peut distinguer deux moments dans la genèse du développement protestant au Moyen-Orient. Le début du XIXe siècle voit l’arrivée des premiers missionnaires protestants venus des Etats-Unis pour fonder les premières églises autochtones. En 1818, les premiers missionnaires protestants de l’American Board of Commissioners for Foreign Missions (ABCFM) sont au Liban. En Egypte, la Mission presbytérienne installe son premier poste missionnaire en 1854. Il s’agit là du protestantisme mainline ou historique, à présent bien intégré dans le paysage religieux de la région. Le second moment se produit un siècle plus tard avec l’essor proprement évangélique. D’abord baptiste, ce développement met en scène les pentecôtistes à la fin du siècle dernier. Dans les années 2000, ce développement pentecôtiste a connu son essor le plus dynamique.

L’aventure missionnaire a une évolution spécifique à chaque pays en fonction de son histoire propre, et parfois des convergences. Associés aux Britanniques de la Church Missionary Society (CMS) en Egypte, les presbytériens américains ont profité de l’occupation de ce pays par la Grande-Bretagne en 1882 pour y développer leurs activités missionnaires, à l’ombre de l’impérialisme britannique. Mais lorsque la résistance anti-impérialiste s’est organisée en Egypte, les missionnaires ont logiquement été ciblés comme le bras spirituel des forces occupantes. On sait que la Grande-Bretagne a continué à imposer son joug sur l’Egypte bien après l’indépendance officielle de cette dernière (en 1922). Ainsi, les missions ont vu peu à peu leurs entreprises défaites concomitamment à la progression du nationalisme arabe.

Mais les missionnaires ont eu l’intelligence de nationaliser l’Eglise protestante égyptienne, qui n’a cessé depuis de se développer. Au Liban, la situation était quelque peu différente. Le pays était sous mandat français de 1920 à 1943. Les missionnaires protestants américains ont su jouer des sentiments nationalistes arabes contre la France. La meilleure illustration de ce fait est l’exemple de l’Université américaine de Beyrouth, création des missions, qui est demeurée durant de nombreuses années le cœur de l’activisme nationaliste et panarabe.

La création de l’Etat d’Israël a certainement été l’événement qui a déterminé le plus dramatiquement l’opposition de plus en plus massive des populations comme des politiques arabes à l’activité missionnaire évangélique. Ce rejet a été accru par le développement de l’islamisme politique. Depuis le milieu des années 2000, le protestantisme évangélique connaît des succès relatifs mais indéniables en matière de conversions. Il semble que les révolutions arabes aient un effet plutôt encourageant pour leur développement, mais l’avenir nous dira si cela se confirme ou non.

Quelles sont les Eglises qui ont été impliquées dans cet élan ?

Fatiha Kaouès : Au début du XIXe siècle, les missionnaires sont donc envoyés au Liban par l’American Board of Commissioners for Foreign Missions (ABCFM). Il s’agit de la plus vaste organisation missionnaire au monde. Par la suite, la plupart des missionnaires à l’origine du développement baptiste sont issus de la Convention baptiste du Sud ,qui rassemble environ 16 millions de fidèles aux États-Unis. Enfin, les pentecôtistes engagées dans la région à partir des années 1960 sont affiliés à l’organisation internationale des Assemblées de Dieu, dont l’Église principale se situe aux États-Unis, à Springfield.

De nos jours, les Eglises impliquées dans ces missions sont très nombreuses et n’appartiennent plus exclusivement à de grandes organisations exerçant un quasi-monopole. Les Assemblées de Dieu disposent d’une organisation missionnaire spécifique. De nombreux missionnaires rattachés à des Eglises plus ou moins grandes exercent leur activité au sein d’ONG missionnaires comme Pioneers, Life Agape (ex-Campus Crusade for Christ), Youth for Christ (YFC), et bien d’autres.

Beaucoup de ressources humaines et matérielles ont été investies dans cet effort de conversion des masses musulmanes à la foi protestante. Peut-on évaluer le succès ou l’échec de cette entreprise ?

Fatiha Kaouès : Selon l’historien Ussama Makdisi, le premier élan missionnaire américain a été sanctionné par un échec. A mes yeux, le bilan est plus mitigé. Il est certain que les missionnaires ont échoué à convertir massivement les Moyen-Orientaux au protestantisme évangélique. Cependant, ils sont parvenus à inscrire le protestantisme dans le paysage religieux de la région et ce n’est pas un petit succès. Dès 1848, le Liban possédait la première Eglise protestante arabophone.

De plus, les missionnaires sont à l’origine de la fondation d’institutions universitaires prestigieuses, comme l’Université américaine de Beyrouth (qui s’appelait à l’origine le Collège protestant syrien) et l’Université américaine du Caire.

Enfin, le dernier mouvement missionnaire qui s’accélère depuis le milieu des années 2000 connaît un succès indéniable bien que mesuré.

Alors que le protestantisme historique a renoncé au prosélytisme, pour les protestants évangéliques le prosélytisme est inséparable de l’acte de foi, explique Fatiha Kaouès, qui a consacré sa recherche de doctorat à l’activité missionnaire évangélique dans le monde musulman.
Alors que le protestantisme historique a renoncé au prosélytisme, pour les protestants évangéliques le prosélytisme est inséparable de l’acte de foi, explique Fatiha Kaouès, qui a consacré sa recherche de doctorat à l’activité missionnaire évangélique dans le monde musulman.

Finalement, on a l'impression que ces efforts missionnaires ont surtout conduit à la conversion à des formes protestantes du christianisme de chrétiens appartenant aux Eglises historiques de ces pays ? Pourrait-on aller jusqu'à parler, paradoxalement, d'un affaiblissement du christianisme en raison de ces efforts missionnaires ?

Fatiha Kaouès : C’est indéniable ! Il faut rappeler qu’en Egypte comme au Liban plus de 80 % des convertis sont issus des Eglises orientales.

En Egypte, ce sont ainsi des coptes qui ont fait pression auprès des autorités égyptiennes afin d’interdire des missions d’évangélisation protestante au sein des prisons. Au Liban, les protestants évangéliques rencontrent des difficultés croissantes pour s’étendre en région maronite. Ainsi, en 2006, le village de ‘Ajaltoun a été le théâtre d’affrontements entre maronites et protestants évangéliques. Les évangéliques ont été violemment agressés et l’église qu’ils venaient d’ouvrir a été saccagée. Depuis, elle est toujours fermée et sous scellés.

En Egypte, on peut parler d’une véritable « protestantisation » d’une partie des Eglises coptes, amorcée dès le début de l’entreprise missionnaire, par des clercs coptes déterminés à combattre les protestants en utilisant leurs propres méthodes. Cependant, la poursuite récente de cette « protestantisation » questionne l’avenir même du christianisme copte dans ses formes traditionnelles. Au Liban, la mouvance charismatique inspirée du pentecôtisme connaît pareillement un grand développement au sein des églises autochtones.

Quels sont les effets sur le long terme de ces investissements « religieux » dans la région ? La conversion de masse espérée n’a pas eu lieu mais l’impact social, institutionnel et politique a été inversement important et se fait encore sentir de nos jours.

Fatiha Kaouès : Cela est juste. Des protestants arabes, comme le Libanais Boutros Boustani, ont participé, au XIXe siècle, au réveil arabe, la Nahda. Cet impact n’a cependant pas toujours été dans le sens de l’ouverture.

Ainsi, en Egypte, l’Eglise copte a largement œuvré à la rigidification communautaire en bonne part en réaction à l’activité missionnaire, un phénomène de repli accentué par l’essor de l’islam politique. La situation, en termes d’effets durables est contrastée.

De nos jours, des institutions évangéliques, comme le séminaire libanais ABTS (Arab Baptist Theological Seminary) manifestent au contraire un grand dynamisme dans le domaine intellectuel et en faveur du dialogue interreligieux.

Vous décrivez dans votre travail une nouvelle phase d’évangélisation à l’œuvre depuis quelques années. La mouvance pentecôtiste, qui connaît à l'échelle mondiale un très grand succès, a en effet commencé à se développer au Moyen-Orient. A-t-elle plus de succès que de précédents efforts, ou débouche-t-elle plutôt sur des transferts d'appartenance de populations chrétiennes affiliées précédemment à d'autres Eglises ?

Fatiha Kaouès : Le pentecôtisme, à l’exemple des autres mouvances protestantes, cible en priorité des chrétiens orientaux. Toutefois, ces convertis autochtones évangélisent à leur tour des musulmans. Ils partagent avec leurs compatriotes musulmans la même langue, la même culture, la même histoire, et ces références communes sont de nature à favoriser le travail de prédication. Les missionnaires autochtones peuvent être redoutablement efficaces à cet égard. C’est là une grande nouveauté.

Car si les premiers convertis arabes ont participé au mouvement de nationalisation du protestantisme, ils n’ont pas cherché à convertir, dans leur majorité. Ainsi, le protestantisme historique a renoncé au prosélytisme. Mais pour les protestants évangéliques, le prosélytisme est inséparable de l’acte de foi.

Peut-on observer une évolution des méthodes d'évangélisation ?

Fatiha Kaouès : Absolument. Les premiers missionnaires ne s’embarrassaient guère des cultures autochtones, au prétexte de l’universalité du message biblique. Les agences missionnaires ont développé tout au long du XXe siècle et au début de ce siècle une vaste réflexion intellectuelle sur les méthodes d’évangélisation, mettant en évidence leurs limites et cherchant à apprendre de leurs échecs. Une très importante conférence des missions évangéliques s'est tenue à Lausanne, en Suisse, en 1974, réunissant 2 500 évangéliques du monde entier, signalant un tournant dans la pensée évangélique.

Signe fort du changement des temps, les missionnaires évangéliques réunis à Lausanne ont tourné le dos à l'impérialisme chrétien, affirmant leur désir de dépouiller la prédication du bagage culturel occidental. Cette méthodologie nouvelle, que l'on appelle « contextualisation », est particulièrement destinée aux régions les plus hostiles à l’évangélisation, parmi lesquelles le monde musulman tient une place de choix.

L’approche contextuelle consiste à recourir aux catégories culturelles spécifiques aux populations locales dans le procès d’évangélisation, afin d’en faciliter la meilleure réception que possible. Cette nouvelle approche a eu à l'évidence un impact dans le développement évangélique mesuré mais bien réel qui est à l'œuvre dans cette région.

A côté de médias classiques tels que les émissions radiophoniques et télévisées, l'accès à Internet change-t-il aussi la donne ?

Fatiha Kaouès : Internet et les télévisions évangéliques occupent une part essentielle dans le développement du protestantisme évangélique. Par exemple, la chaîne SAT 7 rayonne dans de très nombreux pays de la région et ses programmes sont accessibles également par Internet. Les programmes évangéliques proposés touchent des populations isolées ou fermées, que les missionnaires n’auraient jamais pu rencontrer.

Certaines, à l’opposé de la consensuelle SAT 7, adoptent un ton très polémique. C’est le cas d’Al Hayat, une chaîne satellitaire basée aux Etats-Unis, où le prédicateur égyptien controversé Zacharia Boutros a animé des programmes aux accents islamophobes affirmés durant de longues années. Là encore, ces programmes sont accessibles via internet, où les prédicateurs dispensent des conseils personnalisés par e-mail ou par Skype.

La plupart des organisations missionnaires disposent de leurs sites Internet traduits dans de nombreuses langues, qui proposent témoignages de conversion, ouvrages en téléchargement gratuit, librairie en ligne, prêches de prédicateurs en podcast, forums de discussion, etc. L’avantage de ces médias est de toucher une très vaste population avec peu de moyens, en contournant qui plus est la censure et le contrôle social qui peuvent s’exercer sur elle.

Ce mouvement est-il porté par des autochtones ou des étrangers ? Comment s’opèrent les nouvelles implantations ? Les greffes prennent-elles ? Peut-on identifier des facteurs expliquant le succès ou l’échec ?

Fatiha Kaouès : Porté en premier lieu par des étrangers, ce phénomène est désormais de plus en plus l’œuvre d’autochtones. Le développement évangélique prend plusieurs formes. L’action sociale et humanitaire d’ONG évangéliques est l’une de ses modalités d’action les plus classiques. Le church planting, ou fondation d’églises, demeure au cœur de l’œuvre missionnaire.

Enfin, la prédication est prise en charge par des membres d’Eglise avec l’appui logistique et financier d’ONG évangéliques ou de riches donateurs. Les Etats-Unis sont particulièrement engagés à cet égard, ainsi que d’autres pays dans une moindre mesure (la Suisse, l’Allemagne, la Corée du Sud de façon plus récente, etc.).

Parmi les facteurs expliquant ce succès récent, on peut citer le phénomène que j’ai déjà cité de contextualisation du message évangélique. Le caractère transnational des réseaux évangéliques facilite largement les circulations des personnes et les flux financiers, dans un contexte de mondialisation accélérée. Sur le plan endogène, la pluralisation des sociétés arabes, la diversification des modes de vie, l’accès de plus en plus large aux médias et l’emprise moindre des systèmes normatifs (parmi lesquels les religions instituées) participent de cet essor

Des publications évangéliques évoquent aujourd'hui la multiplication de nouvelles figures de « crypto-chrétiens » dans la région, c'est-à-dire des musulmans qui accepteraient le Christ comme leur Sauveur, tout en ne s'engageant pas publiquement dans des communautés chrétiennes, par crainte des conséquences sociales et familiales. Cela correspond-il à une réalité ?

Fatiha Kaouès : Ce phénomène existe bel et bien, surtout dans des pays comme l’Egypte où le contrôle social et familial sur les individus demeure prégnant. Un intellectuel syrien, Mazhar Mallouhi, lui-même ancien musulman converti, a même théorisé la notion de « musulmans disciples de Jésus ». Cette notion a fait l’objet de nombreux débats dans le monde évangélique, relayés par le magazine Christianity Today.

Dans le monde arabe, le modèle de la kénissa beytiya (l’église de maison) est encore le lieu idéal de conversion et de rencontre des musulmans devenus chrétiens. L’Eglise évangélique Kasr el-Dobara, située au Caire (la plus grande megachurch du monde arabe), dispose de réunions et de programmes spécifiques pour les anciens musulmans convertis. Au Liban, un nombre important de convertis anciennement musulmans demeurent aussi cachés.

Dans beaucoup de pays majoritairement musulmans, à l’image de l’Egypte, la définition de la citoyenneté passe souvent par son islamité. La thématique des conversions, et singulièrement des dites « conversions éclairées », ainsi que des résistances révèle quelque chose des rapports islamo-chrétiens. Que révèlent-elles des mutations dans cette période transitionnelle des printemps arabes dans un pays comme l’Egypte ?

Fatiha Kaouès : C’est là certainement un des aspects les plus passionnants de ce développement évangélique. Le lien citoyen, bien souvent subsumé par l’islam (en Egypte) ou la communauté (au Liban), est en effet questionné par ces conversions. Pour beaucoup, la liberté de se définir soi-même, à l’abri de toute imposition sociale et politique est au cœur du processus conversionnel.

Au Liban, de nombreux convertis témoignent de leur lassitude d’un système politique et d’une démocratie à leurs yeux bridés, voire dénaturés, par le jeu confessionnel.
En Egypte, l’église Kasr el Dobara s’est beaucoup mobilisée dans la révolution. On a vu ses membres manifester sur la place Tahrir au cri de « Musulmans, chrétiens, une seule main, un seul cœur ». L’église a aussi installé un hôpital de campagne pour soigner les manifestants blessés lors des affrontements avec les forces policières.

S’agissant de la révolution, les avis sont partagés. Beaucoup se félicitent de la fin du pouvoir autocratique de Moubarak et de la moindre présence policière et sécuritaire qui s’exerçaient à l’encontre des Egyptiens et de leurs lieux de culte. Ainsi, lorsque le raïs a été chassé du pouvoir, on a assisté à une frénésie d’activités missionnaires, profitant de la déliquescence des appareils de renseignement et de sécurité.

Cependant, l’accession au pouvoir des Frères musulmans génère quelques inquiétudes quant au devenir des libertés religieuses (déjà fort précaires sous le règne de Moubarak), y compris celle pour les musulmans de se convertir au christianisme. Il faut noter cependant que le représentant des protestants égyptiens, Safwat el Bayadi, est une personnalité consensuelle et ouverte au dialogue avec les Frères musulmans.