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Points de vue

Islam, cet OVNI (ou Objet Voilant Non Identifié) ? Pour un Grenelle de l’islam de France

Par Kamel Meziti*

Rédigé par Kamel Meziti | Jeudi 29 Avril 2010



Kamel Meziti est directeur de l’Aumônerie musulmane de la Marine nationale.
Kamel Meziti est directeur de l’Aumônerie musulmane de la Marine nationale.
Bien des malentendus à propos de l’islam sont liés à des questions de représentations. L’image que l’on peut s’en faire aujourd’hui, en France, n’est certes pas des plus élogieuses eu égard au contexte actuel.

L’affaire de ce Nantais suspecté de polygamie est en train de prendre une tournure tragicomique sur fond d’embarras gouvernemental et d’imbroglio juridique. Après les déclarations de ce dernier, on apprend en outre que l’infidélité serait islamiquement licite. Ainsi, selon ses propos, « si l’on est déchu de la nationalité française pour avoir des maîtresses, beaucoup de Français seraient déchus. Ce n’est pas interdit en France, ni dans l’islam, peut-être dans le christianisme, mais pas en France ». Une telle déclaration ne peut se passer de commentaires.

Une précision s’impose : si effectivement l’infidélité conjugale ne tombe plus sous le coup de nos lois républicaines, la mauvaise foi manifeste de ces propos ou, à tout le moins, l’instrumentalisation doivent être soulignées avec force : aucune des religions abrahamiques ne considère l’infidélité comme une vertu cardinale et l’islam ne fait pas exception à la règle !

Il faut mettre ce monsieur devant ses responsabilités. Soit il est polygame et a contracté des mariages religieux pour être en conformité avec « sa » pratique. Dans ce cas-là, il assume les conséquences pénales qui peuvent en découler, car la polygamie entre en contradiction avec les lois républicaines françaises. Soit il a effectivement des « maîtresses » et non des épouses, et il entre en total désaccord avec les préceptes coraniques et éthiques de la foi musulmane, qui considèrent la fornication et l’adultère (1) comme un péché incompatible avec la morale d’un bon croyant. En outre, il méprise ainsi la condition et la dignité féminines.

Pour une fois, Moïse, Jésus et Muhammad marchent la main dans la main et le consensus est total !

Un « self-made islam » médiatique, qui renforce les clichés

L’islamologue, en premier lieu, tout comme le profane dans le domaine religieux ne peuvent être qu’interloqués par la légèreté d’un discours version « self-made islam », dont les tenants et aboutissants peuvent être lourds de conséquences pour la construction de l’islam de France, dans un contexte politique et social − pour le moins qu’on puisse dire − effervescent.

La singularité est plutôt à rechercher du côté de la surenchère médiatique, il est vrai, encouragée par quelques « illuminés » ayant leurs propres référents idéologiques et adoptant une orthopraxie ultrarigoriste, voire en décalage avec les fondements islamiques empreints de pondération (din alwasat), une telle posture d’« exagération » (al-ghoulou) encourageant des schémas parfois endoctrinants ainsi qu’un repli identitaire.

Le danger est que cet épiphénomène nantais s’érige en « norme » dans l’imaginaire d’une conscience collective nourrie de fantasmes à l’égard d’une religion, qui n’a pas encore trouvé toute sa place dans la Cité. Pour reprendre une expression populaire, on retient plus souvent les trains qui arrivent en retard plutôt que ceux qui arrivent à l’heure. Il en est de même pour les religions en général et l’islam, plus spécifiquement, dont on ne retient que les manifestations archaïques d’une poignée insignifiante : c’est ignorer les quelque 6 millions de concitoyens de confession musulmane dans l’Hexagone, qui n’aspirent qu’à vivre leur foi sereinement dans le respect des lois de la République.

Il est dans la nature humaine de prendre la partie pour le tout, tant dans le sens de la dépréciation que dans celui de la valorisation. En l’espèce, les associations lexicales et sémantiques à connotation souvent négatives ont encore certainement de beaux jours devant elles et toute construction à l’avenir passera inéluctablement par une déconstruction mentale préalable : on aura beau répéter que « islam » et « salam » (la « paix ») ont une base étymologique commune, il faudra s’armer de persévérance et de pédagogie pour combattre les clichés.

Les extrêmes se nourrissent les uns les autres

Ce fait divers sordide a contribué assurément à rendre encore un peu moins lisible le débat sur le voile intégral et la pertinence de légiférer quant à son interdiction dans l’espace public.

Décidément, tout concourt à brouiller la vision de nos concitoyens, soucieux de cohésion sociale et d’un vivre-ensemble mis à mal tantôt par des logiques électoralistes confortant amalgames et préjugés, tantôt par quelques défenseurs de thèses obscurantistes. S’adaptant à l’État de droit, ces derniers n’hésitent pas à adopter des stratégies de détournement, quitte à se retrouver en contradiction même avec les principes éthiques d’une grande religion, qui, de l’Andalousie à Bagdad, a transmis ses valeurs de tolérance et de respect de la dignité humaine à l’Europe des Lumières, à travers une capacité d’adaptation qui trouvait son essence même dans l’ijtihad, cet effort d’interprétation des Textes sacrés qui a donné ses fruits en son temps, sur le plan théologique mais aussi civilisationnel.

Il est urgent de disqualifier les thèses huntingtoniennes (2) et leurs plus grands adeptes, les tenants des visions passéistes et révolues, les fervents défenseurs de concepts obsolètes divisant le monde, dans un schéma manichéen avec une rhétorique bien connue des spécialistes (« Dar al-islam » versus « Dar al-kûfr ». Or le monde complexe globalisé dans lequel nous évoluons ne saurait être réduit à ces deux camps ennemis : « la demeure de l’islam » versus « la demeure de la mécréance ».

Force est de constater que l’islam de France, peut-être du monde, manque du souffle revivifiant d’un Ghazâlî (3), allié au dynamisme d’un Jamal ad-Dîn al-Afghani, la profondeur d’un Muhammad Abduh (4) ou encore le pragmatisme d’un Ben Badis et d’un Ibrahimi (5).

Une règle universelle établie dans de nombreux domaines (sociologie, histoire et politique) veut que les extrêmes se nourrissent les uns les autres. À cet égard, de nombreuses profanations de lieux de culte musulman ont mis en lumière une recrudescence de l’islamophobie ces derniers mois, et le chef du gouvernement a exprimé aux représentants du CFCM « sa vive émotion et de son soutien » à la suite des tirs criminels qui ont visé ce week-end la mosquée d’Istres (Bouches-du-Rhône).

Les politiques invoquent les fatwas ; les salafistes, l’État de droit

L’examen de conscience, l’introspection et le sens de la responsabilité à laquelle l’islam invite ses fidèles tendent aussi vers la promotion de ce vivre-ensemble, qui ne peut se décliner en dehors du respect de la dignité humaine. L’islam ainsi que les lois de la République ne sauraient être instrumentalisés par les uns et les autres : le risque étant de faire apparaître la deuxième religion de France sous l’angle du « singulier », de la différenciation, bref de ce qui est « proche de nous » mais décidément « pas comme les autres ».

L’un des paradoxes, et non des moindres, en effet, dans cette « affaire de la burqa » est l’appropriation de la rhétorique théologique par nos politiques s’appuyant sur des « fatwas » pour expliquer, sur les plateaux télévisuels, que ce mode vestimentaire n’est pas une prescription islamique. Aux antipodes, les discours salafistes insistent, de leur côté, sur les ressorts juridiques de l’État de droit pour rejeter les accusations de « polygamie » et évoquer des « maîtresses » pour se prémunir ainsi d’éventuelles poursuites pénales !

Si à cela on ajoute les glissements sémantiques de certains qui assimilent « les femmes burquées » à des « groupuscules terroristes », la confusion prend encore de la hauteur ! C’est à s’y perdre dans cette tour de Babel, où la clarté du débat impose la sagacité et la sérénité.

Vigilance et courage politique s'imposent

Quelles que soient les suites données à l’affaire nantaise, il est certain que les Français suivront probablement avec intérêt les débats en marge du projet de loi de l’interdiction du voile intégral, même si nombreux sont ceux qui, d’ores et déjà, s’interrogent sur l’opportunité d’un arsenal juridique « ciblé », susceptible d’alimenter la frustration et la stigmatisation, confortant encore un peu plus les camps racistes, islamophobes et extrémistes.

La vigilance s’impose à tous, car nous sommes face à un enjeu sociétal de premier plan : l’intégration de l’islam dans l’espace républicain français, au même titre que les autres cultes.

La création du Conseil français du culte musulman (CFCM), en 2003, ainsi que l’instauration d’une aumônerie musulmane aux armées, en 2006, participent de cette lente normalisation institutionnelle, même si d’autres étapes doivent être franchies.

Ce processus, pour être efficace, doit s’accompagner d’un véritable courage politique destiné à lever le voile des incertitudes sociales et économiques d’une frange importante de notre pays, qui, somme toute, ne plébiscite aucun traitement particulier et souhaite simplement être considérée non plus tels des citoyens entièrement à part mais des acteurs à part entière.

Les Français sont de moins en moins confiants en leur avenir, révèle encore la dernière enquête de l’INSEE. Notre pays a besoin d’une dose d’espoir : attelons-nous − et nos décideurs politiques en premier lieu − à redonner du sens, à tisser du lien. Sans éluder « les sujets qui fâchent », cessons les discours clivants, qui génèrent suspicion et anxiété, qui transforment « l’autre » en bouc émissaire, sans pour autant résoudre les problèmes de fond.

Les déclarations de bonnes intentions ne suffiront plus. Au XIIe siècle, saint Bernard a laissé un célèbre adage qu’il serait bon de méditer : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. »
Il est urgent que nos décideurs politiques ainsi que les responsables du CFCM prennent leurs responsabilités pour œuvrer dans la concertation, avec toutes les forces vives de la nation, afin de dépassionner le débat.

« Mettre à plat » l’ensemble des problématiques sociétales articulées autour de l’islam de France à travers − pourquoi pas − un « Grenelle de l’islam de France », en associant tous les acteurs concernés (CFCM, intellectuels, société civile, politiques…), serait un signe fort donné aux citoyens français et musulmans, qui, dans leur immense majorité, souscrivent à un droit à l’indifférence, quand la parole est plus souvent confisquée par les chantres du droit à la différence.

Notes :
1. La fornication ou al-zina, voir le Coran (s. 17, v. 32) et la Bible (Exode 20 :14).
2 . Samuel Huntington, The Clash of Civilizations, 1993.
3. Abû Hamid Muhammad ibn Muhammad al-Ghazâlî (1058-1111), autrefois connu en Occident sous le nom de Algazel, est un penseur mystique musulman d'origine persane. Auteur notamment de La Revivification des sciences religieuses (Ihyâ’ ‘Ulûm al-dîn et Erreur et délivrance (Al-Munqid min adalâl).
4. Leaders du mouvement réformiste musulman du XIXe siècle.
5. Albelhamid Ben Badis (1889-1940) et Bachir Al Ibrahimi (1889-1965) : fondateurs de l’Association des oulémas musulmans algériens.


* Kamel Meziti est directeur de l’Aumônerie musulmane de la Marine nationale. Docteur en histoire (université Paris-Sorbonne), il est aussi membre du Groupe de recherche islamo-chrétien, à l’Université catholique de Paris, et administrateur des Amis de la paix.