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Points de vue

Dans le monde du sport, de la musique et de l’humour, des discriminations toujours bien présentes

Rédigé par Benjamine Weill et Mehdi Thomas Allal | Mardi 8 Octobre 2019



Dans le monde du sport, de la musique et de l’humour, des discriminations toujours bien présentes
La question des discriminations est souvent une question à double entrée. Derrière le constat de discrimination, qui consiste à séparer un groupe humain des autres, en le traitant négativement par rapport au reste de la société, c’est essentiellement le mobile de cette exclusion qu’il s’agit d’interroger.

En creux, c’est bien la question sociale qui se dessine. D’ailleurs, la définition de Wikipédia précise qu’il s’agit d’un « processus lié au fait d’opérer une distinction concernant une personne ou une catégorie sociale en créant des frontières dites "discriminantes", c’est-à-dire produisant un rejet visant à l’exclusion sociale sur des critères tels que l’origine sociale, ethnique, la religion, le genre, le niveau d’intelligence, l’état de santé ».

Evoquer les discriminations consiste donc d’emblée à questionner son pendant : le vivre ensemble a-t-il jamais été ? Alors que la République se veut une et indivisible, il semble néanmoins qu’elle peine à rassembler ses membres en un seul et même corps… Pour preuve, la prégnance des discours relatifs à la compatibilité ou non de certaines religions avec cette République, qui a perdu beaucoup de sa superbe à force d’interrogations sur sa nature et son identité, qui ne sont qu’évolutives et non en soi.

Des discriminations inscrites dans l’ADN d’un système basé sur la concurrence

Les discriminations existent, n’en déplaisent à ceux qui veulent maintenir l’illusion inverse et nous abreuvent d’une mythologie universaliste qui n’en a que le nom. Nombreux sont les associations qui les constatent, chiffres à l’appui, et les citoyens qui s’y confrontent, au jour le jour, lors de leurs recherches actives d’emploi, de logement ou le choix de leurs études.

Inscrites dans l’ADN d’un système basé sur la concurrence, la compétition et la consommation individuelle, les discriminations ne sont que le reflet de cet état d’esprit qui vise à inscrire chacun dans la lutte de tous contre tous. Dans cette logique, l’Autre n’est plus celui qui me permet, mais celui qui m’empêche et, ainsi, est vécu sur le mode de la méfiance.

Le système concurrentiel libéral ressert le politique à l’aune unique de la réussite financière individuelle et, ainsi, évacue littéralement la question du collectif. Or, cette question est essentielle pour penser le « vivre ensemble », à savoir le « faire société » au-delà de son PIB, qui ne dit absolument rien des relations sociales.

Loin de percevoir ce collectif comme porteur en soi, quelque soit ses membres, c’est le choix des « premiers de cordée » qui est mis en avant, au risque d’en exclure, d’en laisser sur le bas-côté. Qui sont les bons ? Qui sont les mauvais ? On compte les points et, ce faisant, on exclut, on discrimine à tour de bras juste en posant la question.

Sports, musique, humour : des domaines qui n’en demeurent pas moins discriminants

Face à cette tension, qui tente de faire rentrer dans une toute petite case illusoire le plus grand nombre (autrement appelée la force normative), beaucoup restent sur le carreau ou développent des stratégies de compensation. Celles-ci peuvent être de plusieurs ordres, mais visent toutes à intégrer la case de la norme sociale de l’aisance financière, entendue comme la réussite essentielle pour pouvoir consommer librement.

Ainsi, des espaces de contournement sociaux voient le jour et des individus, qui socialement n’étaient pas voués à la réussite, tirent leur épingle du jeu en développant des compétences spécifiques. Ceci est particulièrement mis en avant dans le sport, la musique (et notamment le rap) et le monde de l’humour. Ces trois domaines apparaissent alors comme des espaces d’émancipation sociales, des remparts à la discrimination…

Toutefois, si l’on y regarde de plus près, la discrimination s’y niche en creux, sans dire son nom. Bien que beaucoup s’en soient emparés pour grimper dans l’échelle sociale, avec plus ou moins de conscience politique associée, ils n’en demeurent pas moins discriminants, en ceci qu’ils cantonnent une partie de la population à certaines représentations négatives qui ont la peau dure !

Prenons quelques exemples. Le sport en premier lieu, car le plus ancien et le plus connu. Souvent mis en avant comme l’étendard de la diversité, de l’ouverture, de l’esprit de corps et du collectif, le sport est historiquement un espace de confrontation individuelle au-delà des classes sociales ou encore des relations de pouvoir.

La petite histoire du football comme lieu de l’émancipation sociale, de l’avènement du collectif et de l’esprit du sport n’est finalement pas si claire que ça. Le football et ses matchs ont toujours été l’arène de la catharsis nationaliste ou régionaliste, qui ne va pas vraiment dans le sens d’un collectif indivisible et dépassant les frontières de son entre-soi.

Entre les sports et selon qui les regarde, les différences se font

Aujourd’hui encore, c’est un lieu de discriminations, comme l’a démontré récemment Lilian Thuram, face à nombre de journalistes dubitatifs sur la question du racisme dans les stades, tant ce monde devrait être préservé de tout soupçon (surtout après une victoire de Coupe du monde encore fraîche).

Bref, le sport, et notamment le foot, n’est pas exempt de représentations discriminantes, certains allant jusqu’à déplorer le manque de joueurs blancs… Rien que de poser la question est discriminant, puisqu’il s’agit de considérer que la couleur de peau prime alors sur la qualité du joueur, ce qui est la base de la discrimination.

Autre exemple sportif, le basket. Très populaire dans les quartiers dits populaires, il incarne une façon de vivre « à l’américaine », qui a fait rêver toute une jeunesse. Néanmoins, ce sport, qui est bien moins bien vu dans les milieux aisés que le football, est très peu relayé sur les grandes chaines françaises, ne fait pas la une des journaux généralistes et génère moins de publicité, alors qu’il représente une grande part de marché, parfois même plus que le rugby qui, lui, est relayé.

Entre les sports et selon qui les regarde, les différences se font et les amateurs de basketball posent des jours de congés pour pouvoir assister aux matchs qu’ils attendent depuis un an… Tant que le monde du sport continuera de se faire croire qu’il est le lieu de l’avènement citoyen et républicain, il ne verra pas qu’il produit des impensés qui viennent autoriser les récentes dénonciations du « racisme anti-Blancs ».

Enfin, cette conception du sport conçu comme l’avènement des classes populaires occulte totalement une autre forme de discrimination, qui consiste à considérer que ces classes populaires, ne pouvant pas compter sur leurs capacités intellectuelles, misent tout sur leurs compétences physiques. Pour s’en sortir, lorsque l’on n’est pas né avec une petite cuillère en argent, autant compter sur ses muscles, son corps, sa force de travail… Toujours cantonné au statut d’ouvrier, de prolétaire dirait Marx, voir d’esclave, c’est bien une discrimination qui ne dit pas son nom qui s’opère.

Valoriser la pensée partout où elle existe

De même pour le monde de l’humour. Au-delà du fait que ce monde semble avoir pris la voix de la discrimination, en jouant quasi systématiquement cette carte dans les différents sketchs, sans voir qu’ils favorisent ainsi le véhicule de ce qu’on appelle le racisme ordinaire, cette voie d’émancipation cantonne aussi l’individu à être le clown de service.

Autrement dit, quand on est né dans des quartiers populaires, si on veut s’en sortir (autrement dit, vivre comme ceux qui réussissent, comme ceux qui excluent justement) mieux vaut avoir des muscles ou de l’humour. On retrouve ici les deux caricatures du gladiateur d’un côté et du bouffon de l’autre. Finalement, pas si joli que ça…

Le monde du rap aurait pu faire exception. Il avait même vocation à l’être et certains ont pu l’expérimenter. L’objectif initial était de montrer que ces classes populaires avaient de la pensée, du verbe, de l’intelligence en somme. Ce fut le cas et cela l’est encore, quand on voit les travaux et les mises en scène de Kery James (dont le film Banlieusards, réalisée par Leïla Sy sort sur Netflix le 12 octobre), le travail d’ouverture et de transmission de Sofiane tant vers l’audiovisuel, le théâtre que la création de concept novateur comme Le Cercle, la pièce de théâtre d’Abd Al Malik, les productions récentes d’Arte…

Toutefois, ce monde continue d’incarner un certain nombre de clichés qui favorise des discriminations. Ces clichés ne sont, en tant que tels, pas des vérités, mais des représentations erronées à partir d’images véhiculées et non vérifiées. En vrac, le monde du rap est souvent décrit aujourd’hui comme acculturé, bête et méchant.

Autrement dit, ce serait une musique d’ignares, construite par des dealers, qui n’auraient rien d’autres à vendre que de la bêtise. En soi, faire du rap serait donc en soi discriminant. Par ailleurs, on taxe le milieu d’être sexiste, homophobe, anti-Blanc. Bref, autant dire que les discriminations seraient surtout présentes là-bas et surtout pas chez nous !

Étendard actuel du contraire de la bien-pensance, le rappeur devient une espèce d’icône de la bêtise, uniquement mue par la volonté de puissance financière, refusant toute forme de culture et de savoir, misant tout sur sa force et non sur son talent. Booba l’incarne désormais assez bien. Toutefois, réduire le monde du rap à cette incarnation est non seulement faux, mais surtout discriminant, car il renvoie à l’idée que le jeune de cité n’aurait rien à proposer en termes de discours que, par principe, il ne pense pas, ne veut pas penser, ne sait pas penser. C’est une discrimination que le show-business et l’industrie musicale (mais aussi les médias mainstream) relaient allègrement.

Tant que la pensée ne sera pas valorisée partout où elle existe, et aussi dans les quartiers populaires, notamment par le rap, l’émancipation ne sera que financière et les discriminations réelles persisteront. C’est à partir du moment où l’on pourra enfin démontrer sans rougir que la pensée n’est pas réservée à une élite, qu’un rappeur peut être mu par autre chose que la réussite financière, qu’un footballeur est capable d’avoir un discours politique cohérent et qu’un humoriste n’est pas dans l’obligation de jouer des clichés pour mieux se faire connaître, que nous pourrons enfin peut être commencer à parler du collectif et donc des discriminations.

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Benjamine Weill est philosophe. Mehdi Thomas Allal est enseignant.

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