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Points de vue

D’un Islam hérité à un Islam mérité

Rédigé par Khaled Bentounès Conversation avec cheikh | Mercredi 4 Juin 2003

« Le maître est à l’image d’une bougie allumée qui se consume en illuminant les autres jusqu’à ce qu’une autre bougie vienne le remplacer ». Ainsi parlait le Cheikh Ahmed Al-Alawi, arrière-grand-père du Cheikh Khaled Bentounès. Elevé dans le soufisme, installé dans le sud de France, maître actuel de la confrérie Alawiya, le Cheikh Bentounès est aussi membre du CFCM. Il y représente l’Islam du Cœur. Infatigable voyageur et partisan inconditionnel du dialogue, le Cheikh s’est beaucoup impliqué dans le processus d’installation d’une représentativité des musulmans en France. C’est donc avec enthousiasme qu’il nous livre ses motivations, ses priorités et ses espoirs pour un Islam pleinement vécu en France et en Europe au moment où le processus aboutit.



« Le maître est à l’image d’une bougie allumée qui se consume en illuminant les autres jusqu’à ce qu’une autre bougie vienne le remplacer ». Ainsi parlait le Cheikh Ahmed Al-Alawi, arrière-grand-père du Cheikh Khaled Bentounès. Elevé dans le soufisme, installé dans le sud de France, maître actuel de la confrérie Alawiya, le Cheikh Bentounès est aussi membre du CFCM. Il y représente l’Islam du Cœur. Infatigable voyageur et partisan inconditionnel du dialogue, le Cheikh s’est beaucoup impliqué dans le processus d’installation d’une représentativité des musulmans en France. C’est donc avec enthousiasme qu’il nous livre ses motivations, ses priorités et ses espoirs pour un Islam pleinement vécu en France et en Europe au moment où le processus aboutit.

SaphirNet.info : Permettez que nous vous présentions SaphirNet.info… Nous nous intéressons à l’actualité générale, mais nous avons aussi l’ambition de donner la parole aux musulmans, toutes tendances confondues...

 

Cheikh Khaled Bentounès : Vous pouvez être un « trait-d’union » entre les membres de la communauté. Il faut pouvoir laisser s’exprimer tout le monde. C’est ainsi que nous arriverons à un Islam d’émancipation, un Islam d’ouverture, un Islam de tolérance. Les musulmans doivent apprendre à dialoguer entre eux. Parce que, malheureusement, les musulmans ne se connaissent pas. C’est l’ignorance des uns et des autres qui crée des tensions. Avec une meilleure connaissance mutuelle, les tensions s’atténuent pour devenir des points de vue. Il n’est pas possible de construire quelque chose « contre l’autre », mais il est possible de bâtir quelque chose « avec l’autre ». En écoutant l’autre, on s’aperçoit qu’il n’a pas totalement tort. On peut trouver qu’il n’a pas raison à 100%, mais il n’a pas tort à 100% non plus. C’est ainsi qu’un équilibre se dessine à l’intérieur de la communauté.

Cette écoute mutuelle donne aussi une certaine image au reste de la société. Car, de nos jours, l’Islam est une préoccupation commune. On observe à la fois un attrait de l’Islam et a un rejet de l’Islam. Il y a une peur, une crainte de l’Islam et il y a aussi une grande soif de connaissance de l’Islam. D’aucun s’interroge sur son fonctionnement, sur ce que cette religion possède de particulier et surtout l’on voudrait savoir comment, au niveau spirituel, elle a pu rester vivante alors qu’elle n’a ni Eglises ni Clergé. Comment se fait-il que l’Islam demeure la première religion du monde. Comment se fait-il qu’elle est la religion qui progresse le plus partout, sur tous les continents ? Il y a comme un mystère… Il y a une « barakat » (Ndr : une bénédiction), un flux divin à l’intérieur qui lui donne une sorte de saveur, une vérité qui fait qu’elle est de plus en plus acceptée par un grand nombre d’êtres humains sur Terre. Ainsi les reproches exprimés envers l’Islam, ne relèvent pas de l’Islam. Elles s’adressent aux sociétés musulmanes. Il faut que le musulman accepte de vivre dans la société d’aujourd’hui et non dans la société d’hier. Qu’il ne tourne pas le dos à l’avenir en regardant le passé, mais qu’il se projette sur l’avenir en contribuant à une culture de paix par le dialogue. En construisant une société avec plus de justice, plus de droits. En proposant des alternatives au niveau de la société et de la gestion du monde. La mondialisation procède aujourd’hui à un nivellement à l’horizontal, l’Islam doit avoir le rôle d’amener l’homme à se relier à une verticalité.

 

Il se trouve que ces vertus de l’Islam sont peu souvent évoquées. Mais le débat se déroule autour de questions comme le hijab…

 

Le hijab ne fait pas partie des cinq piliers de l’Islam. Dans le monde musulman, l’on compte près de vingt-cinq sortes de hijab. Entre le jilbab, le tchador le nikab le hafal etc… Lequel est le bon hijab ? Nul ne saurait le dire, à moins de reconnaître clairement que le hijab fait partie des cultures et traditions propres à chaque pays…

Dans le Sahara, nous avons les touaregs appelés les « hommes bleus », où ce sont plutôt les hommes qui portent un voile et non les femmes. Et, pour eux, le port de ce voile est une exigence « islamique ». Ils le vivent de cette façon. Pourtant l’Islam n’a pas demandé que l’homme porte le voile. Seulement cela est entré dans leurs mœurs et leurs coutumes et il n’est pas question de leur faire accepter autre chose. 

Il en va de même de l’excision pour l’Afrique Noire notamment en Afrique de l’Est : la Haute Egypte, la Somalie, le Soudan. Dans ces régions, l’excision est pratiquée comme une exigence de l’Islam. Pourtant l’Islam n’exige rien de tel. Mais si vous allez en Haute Egypte et que vous soutenez que l’excision n’est pas une exigence islamique, l’on vous jettera des pierres ou l’on dira que vous n’êtes pas musulman. Il y a donc besoin aujourd’hui en Europe, notamment en France, que l’on ouvre le débat. Et que l’on puisse aller à l’essence même de la religion. Ce qui nous évitera de perdre notre temps avec des choses qui ne sont, après tout, que secondaires par rapport à ce que l’Islam véhicule d’essentiel.

Avant d’être une religiosité, l’Islam est un état de conscience. Il vient conscientiser l’être. Il n’est pas un catalogue de prescriptions comme le code de la route, même si certains le voudraient ainsi. L’Islam est avant tout un acte de foi, une conviction intérieure, une spiritualité vivante. L’Islam est pour que l’homme atteigne des degrés de conscience de plus en plus évolués pour pacifier son ego, apaiser son ego pour vivre comme l’a désiré Le Divin en faisant de lui Son lieutenant, le lieu-tenant de Dieu sur Terre : le « khalife » de Dieu.

Pour parvenir à cette notion de khalifat, il faut que l’homme transcende les choses. La question fut posée au prophète : « Ô prophète de Dieu, résume-nous ce qu’est un musulman ». Sa réponse fut que : « Le musulman est celui dont on ne craint ni la main ni la langue ». Il n’a défini le musulman ni par le jeûne, ni par la prière. Ce sont là de précieux outils qui nous sont offerts pour que nous travaillions sur nous-mêmes afin de parvenir à un éveil intérieur de conscience. Ce sont des exercices spirituels qui permettent d’évoluer. Mais ce ne sont pas des « contraintes ». La plupart des musulmans vivent cela comme une contrainte. Car leur Islam est un « Islam d’héritage » et non un Islam d’expérience. Ce n’est pas un Islam que nous avons recherché. Mais un Islam dont nous avons hérité de nos parents. Un tel Islam est vécu en bloc avec ses coutumes et ses traditions qui sont soit africaines, soit turques, soit asiatiques. Mais elles n’ont rien à voir avec l’essence même de la religion.

 

D’où la nécessité dans les pays d’Europe d’avoir des structures qui permettent de retransmettre le patrimoine authentiquement islamique débarrassé des traditions.

 

Il faut nous débarrasser de tout ce que le temps et les habitudes humaines ont ajouté à l’Islam pour dégager l’essence de cette loi de soumission à Dieu dans l’acte, la parole, la pensée, les agissements dans le monde. Pour rendre cette présence divine réelle et effective à tout instant. « Il est présent avec vous où que vous soyez » (Ndr : verset Coranique). Avons-nous seulement conscience qu’ici même, au moment où nous parlons, cette Présence divine est parmi nous ? Ou bien avons-nous un double visage qui fait que nous sommes musulmans à la mosquée et que nous ne le sommes plus en dehors de la mosquée ? Le comportement doit être dicté par notre conscience. Et, plus notre conscience guide notre comportement, plus notre conscience s’élève.

 

Dans une interview que vous avez donnée, vous évoquiez la nécessité d’assister les musulmans en milieu carcéral.

 

 Nous avons travaillé durant trois à quatre mois uniquement sur les questions d’aumônerie. La commission des aumôneries va démarrer. Il y aura ensuite une formation des aumôniers musulmans pour les prisons. Mais aussi pour les hôpitaux, les armées. Nous devons avoir nos représentants partout. Il y a des besoins à ce niveau. Pourquoi ne fêterait-on pas le Mawloud dans les prisons ? C’est à nous de créer des structures, c’est à nous de créer des postes.

 

Concrètement, comment cette formation va-t-elle se dérouler.

 

Il y a une Commission de Formation qui gère le dossier. Elle s’occupe en même temps du dossier de formation des imams. Car d’ici un certain temps, les imams doivent venir de France. Ils doivent être français, ils doivent parler français. Leur culture doit être la culture d’ici. Il y a donc besoin d’ouvrir un institut pour la formation des imams. Et aussi pouvoir avoir des écoles libres comme les autres communautés. Des écoles où nous pouvons enseigner cette tradition, cette spiritualité, cette philosophie à nos enfants. Car l’Islam est aussi une culture.

 

 

Il y a déjà, à Château Chinon dans la Nièvre, un centre de formation qui a vocation de former des Imams. Mais il reste encore très arabophone.

 

La structure que vous évoquez est affiliée à l’UOIF. Il faut donc envisager une collaboration avec cette structure, puis avec la Mosquée de Paris et aussi avec le ministère de l’Education Nationale. Notre souhait est de sortir l’Islam du conflit des tendances. L’Islam ici en France doit être identique pour tout le monde. Il doit être libre de toute tendance et de toute puissance extérieure de n’importe quel pays. Nous souhaitons donc qu’il existe un institut reconnu par le ministère de l’Education National. Cet institut élaborera un cursus universitaire ouvert à tous avec un programme adapté et reconnu par l’Education National offrant plusieurs filières. Il doit permettre à la fois la formation d’imams, la formation de chercheurs, la formation d’islamologues… Les étudiants qui suivront la filière de Imamat auront par exemple des cours spécifiques au sein de l’institut. Mais tous les étudiants suivront un tronc commun avec l’enseignement de l’exégèse coranique, l’Histoire et le hadith.

 

Une autre tentative a déjà été faite dans ce sens à Strasbourg.

 

En effet, un projet à été déposé aux temps du président Mittérand pour une faculté de théologie à la faculté de Strasbourg. Mais le projet n’a pas abouti. Il n’y avait pas une structure représentative des musulmans. C’était un problème. Avec quel interlocuteur l’Etat devait-il dialoguer ? Il y a plusieurs associations et l’Etat ne pouvait pas privilégier une association par rapport aux autres. Aujourd’hui ce problème est résolu : il y a une représentativité. Nous avons une structure à l’échelle nationale mais aussi des délégués à l’échelle régionale. Et cela est très important. Car les problèmes ne seront plus concentrés uniquement sur Paris. Les problèmes de permis de construire des mosquées, les questions de cimetière, les aumôneries. Nous nous adaptons à l’environnement. Nous sommes des citoyens comme les autres. Pourquoi ce particularisme ? Pourquoi cette marginalisation ? L’Islam ne doit pas nous amener à être des citoyens à part. Nous sommes des citoyens à part entière tant au niveau des devoirs qu’au niveau des droits.

 

Question représentativité, il y a peu de femmes qui siègent au CFCM.

 

Cela est exact. Et il faut espérer que d’ici deux ans, le nouveau conseil sera plus équitable à ce niveau, dans la répartition des responsabilités. Il faut aussi que la femme musulmane se manifeste davantage. Il faut qu’elle se batte sur le terrain. Il ne faut pas qu’elle reste en retrait. Les hommes ne les rejettent pas. Moi j’invite les femmes à venir et à s’instruire dans l’Islam. Qu’elles travaillent et deviennent des islamologues, qu’elles deviennent des exégètes du Coran, qu’elles étudient la Charia et qu’elles viennent se battre au sein de ce Conseil.

 

La sœur Betoule Fekkar-Lambiotte a démissionné du Conseil en exprimant des reproches à certains membres.

 

Moi aussi je peux avoir plusieurs raisons de quitter le Conseil. Mais le problème aujourd’hui est de pouvoir, malgré les différences, rester au sein de ce Conseil, se battre à l’intérieur et parvenir à construire quelque chose. Se mettre à l’extérieur ne résout pas les problèmes. Il faut faire confiance, il faut accepter les compromis. Je préfère que toutes les tendances musulmanes soient réunies autour d’une même table. Chacun exprimant ses idées et laissant la communauté juger. Si la communauté veut un Islam intégriste, elle aura un tel Islam. Si elle veut un Islam d’ouverture, elle aura un Islam d’ouverture. Après tout, nous sommes tous des musulmans. Si nous avons des points qui nous séparent, nous avons aussi beaucoup de points qui nous unissent.

 

Vous pensez donc que le CFCM peut jouer le rôle de creuset où s’expriment les différents courants qui existent au sein de la communauté musulmane ?

 

Inchallah, c’est mon souhait. N’oubliez pas que nous instituons une grande première pour l’Islam. Même dans les pays musulmans, vous n’avez pas d’élections démocratiques pour désigner les responsables des musulmans. En France, il n’a pas été demandé aux chrétiens d’élire leurs représentants. C’est la première fois que l’on demande à une religion de désigner ses représentants par les urnes. Les représentants de l’Islam dans n’importe quel autre pays ne sont pas élus. Ils sont désignés ; souvent par l’Etat. Ce que nous vivons est vraiment historique. Je rentre d’Egypte où des savants de l’université Al Azhar suivent très attentivement le déroulement de ces élections. Tout le monde attend de voir ce qui va sortir de cette démarche. Pour eux, notre initiative est révolutionnaire.

 

La presse étrangère est intéressée par ces élections parce qu’elle y retrouve des rivalités régionales entre pays du Maghreb. Et elle insiste sur les affiliations entre les membres du CFCM et des pays étrangers.

 

C’est indéniable qu’il y a des influences venant des pays d’origine que ce soit l’Algérie, le Maroc, la Turquie, les pays du Golfe, l’Arabie Saoudite. C’est une chose que nul ne saurait nier. Mais ces influences ne concernent que la première génération de membres du CFCM. Qui peut dire qu’il en sera de même de la seconde génération de dirigeants du CFCM ? Qui peut dire qu’il en sera de même de la troisième génération et celles qui suivront ?  Nous ne construisons pas que pour aujourd’hui. Nous misons sur le long terme. Ces dirigeants à venir seront des jeunes nés ici, qui auront grandi ici et qui n’auront aucune influence semblable de quiconque. C’est pour ces jeunes qu’il faut travailler, c’est pour eux qu’il faut se battre. Telle est ma conviction.

 

 

Quelles sont les priorités que vous voyez pour le CFCM ?

 

Nous avons énormément de villes qui ont besoin de mosquées. Les permis de construire sont en suspend. Les terrains existent. Le prétexte de certaines autorités est qu’ils n’ont pas d’interlocuteurs valables. Cet argument n’est plus recevable à partir de maintenant. Nous avons des CRCF dans leur région. Ce sont des interlocuteurs valables. Nous devons débloquer ces situations.

Il y a le problème de l’Aïd El Ada que l’on appelle ici la « fête du mouton » et qui est pour nous la « fête d’Abraham ». Comment l’organiser pour éviter de faire le sacrifice dans des conditions d’hygiène déplorables ?

Nous avons déjà évoqué les aumôneries. La population carcérale doit bénéficier d’enseignement durant la période de détention. Elle a aussi besoin de célébrer les fêtes religieuses.

Il y a le dialogue avec la société, le dialogue avec les religions et avec les autres philosophies pour changer l’image de l’Islam. C’est un véritable problème de communication.

J’insiste particulièrement sur l’enseignement qui est la plate-forme sur laquelle repose tout l’avenir. Enseigner l’Islam, le faire connaître dans son universalité, son humanisme, sa philosophie… Car l’Islam n’est pas étrangère à l’Europe. Au moyen âge l’Islam était européen par la Sicile, par l’Andalousie, par la Pologne. On oublie souvent que l’Islam est dans le Nord de l’Europe. Il y a une communauté polonaise qui existe depuis des siècles. L’Islam était présent dans les Balkans. Il y a donc une présence européenne de l’Islam depuis très longtemps.

Propos recueillis par Amara Bamba