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Points de vue

D’Abu Bakr aux Ottomans : 13 siècles de califat

Rédigé par Seyfeddine Ben Mansour | Mercredi 26 Février 2014



D’Abu Bakr aux Ottomans : 13 siècles de califat
Voilà bientôt 80 ans, le 3 mars 1924 précisément, les députés de la jeune République turque votaient l’abolition du califat. Ce faisant, ils mettaient fin à une institution vieille de 13 siècles. Abdülmecit II, dernier calife de l’histoire de l’islam, mourra en exil, à Paris, en 1944.

Tout commence à la mort du Prophète, en 632, à Médine. Le jeune Etat islamique se trouvait brutalement sans chef. Il fallait qu’un successeur – sens étymologique du terme khalîfa, « calife » – soit désigné, Muhammad n’ayant laissé aucune consigne à ce sujet, et encore moins établi de règles de succession. Institution créée ad hoc, pour répondre à une nécessité politique, le califat n'est pas évoqué dans le Coran – dans lequel figure bien le concept de khalîfa, « calife », mais dans un sens non politique, qui fait de l'Homme en général le lieutenant de Dieu sur la terre (II:30). C’est cette nécessité historique qui définira la fonction du calife et, dans le même temps, fondera sa légitimité : maintenir l’unité du monde islamique, assurer sa défense et son extension, gouverner et administrer l’empire, préserver le dogme, et enfin, appliquer, respecter et faire respecter la Loi.

Les « Bien-Guidés »

Cette fonction, dans la mémoire sunnite, sera incarnée de manière exemplaire par les quatre premiers califes, que la tradition nommera d’ailleurs les « Bien-Guidés » (ar-Râshidûn) : Abu Bakr (632-634), Omar (634-644), Othman (644-656) et Ali (656-661). Seul le dernier est reconnu comme légitime par les chiites. C’est en effet sous son califat, à l’issue de la bataille de Siffin (657), que naîtront les fractures qui diviseront – jusqu’à nos jours – les musulmans en sunnites, chiites et kharijites, fruit de l’opposition de différentes branches familiales pour la conquête du pouvoir temporel et spirituel. Les partisans des Omeyyades, parents du calife Othman (les sunnites), l’emporteront sur ceux de ‘Ali et de sa descendance (les chiites) et sur ceux qui les auront renvoyés dos à dos, les kharidjites (de kharaja, « sortir »).

S’ouvre alors une ère de califats dynastiques marquée géographiquement par le déplacement du centre du pouvoir vers les marges des empires que l’Islam allait supplanter : l’empire byzantin d’abord, avec Damas, capitale des Omeyyades (661-750), puis l’empire perse avec Bagdad, capitale des Abbassides (750-1258).

Le déplacement du centre du pouvoir

La chose ne sera pas sans influence sur la culture politique des nouveaux conquérants. Le califat, fonction d’essence démocratique, puisque en principe accordée par la communauté – via ses grands électeurs – à celui qu’elle reconnaît comme le plus capable et le plus digne, glisse vers le modèle absolutiste et théocratique des empereurs byzantins et sassanides.

Cette forme de pouvoir ira néanmoins en s’affaiblissant et les Abbassides auront tôt fait de devoir ici et là abandonner de leurs prérogatives proprement politiques au profit de sultans, gouverneurs et autres monarques provinciaux de fait, qui ne leur reconnaissent qu'une autorité formelle, voire de califats concurrents qui nient leur légitimité : Omeyyades de Cordoue (929-1031) en Europe et Fatimides chiites en Ifriqiyya (Tunisie actuelle) et en Égypte (909-1171).

Après l’immense traumatisme du sac de Bagdad par les Mongols en 1258, l’autorité des califes abbassides n’est plus que nominale. Les Mamelouks (1261-1517) veilleront néanmoins à la perpétuer au Caire afin d’assurer leur propre légitimité (1261-1517). Enfin; en 1517, l’institution suprême de l’islam se déplace à Istanbul, capitale du puissant Empire ottoman, où elle se maintiendra plus de quatre siècles, avant d’être abolie par le régime laïc de Mustafa Kemal Atatürk.

Première parution de cet article dans Zaman le 22 février 2014.