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Cinéma, DVD

Black Panther : l'Afrique peut-elle sauver le monde ?

Rédigé par | Lundi 26 Février 2018

Ryan Coogler nous avait déjà ébloui avec « Fruitvale Station» et « Creed », il récidive là avec « Black Panther », le premier super héros africain de l'univers Marvel. Le casting exceptionnel et l'attente démesurée suscitée par le film provoque de nombreux débats. Saphirnews ajoute sa contribution à la discussion.



Avec Black Panther de Ryan Coogler, Marvel marque l'histoire de plusieurs box-offices à travers le monde en valorisant un super héros africain. © Marvel Studios
Avec Black Panther de Ryan Coogler, Marvel marque l'histoire de plusieurs box-offices à travers le monde en valorisant un super héros africain. © Marvel Studios
Le film Black Panther est la dernière adaptation cinématographique des studios Marvel, qui prospèrent en exploitant la riche galaxie de superhéros des BD comics du même nom. Le personnage de T'Challa, alias Black Panther, un roi issu du Wakanda, contrée imaginaire africaine, est apparu en 1966. Un an après la mort de Malcolm X, en pleine période de radicalisation du mouvement des droits civiques, Stokely Carmichael, président du Comité de coordination des étudiants non violents (SNCC), popularisait l'expression « Black Power ».

L'image de la panthère noire, « un animal noir et magnifique, qui n'attaque pas mais se défend férocement », s'est très vite associée au cri de ralliement « Black Power ». Plusieurs associations de lutte pour la défense des droits des Africains-Americains ont pris le félin comme emblème. Une d'entre elles est sortie du lot, celle qui est présidée par Bobby Seale et Huey Newton, le Black Panther Party for Self-Defense (BPP), à Oakland, en Californie. Difficile de déterminer précisément les liens originels entre le héros Marvel et le BPP mais, de fait, l'association a continuellement été faite.

Un film panafricain ?

Le film de Ryan Coogler fait apparaître le roi T'Challa (Chadwick Boseman) dans notre époque, au moment de son accession au trône. Dans une Amérique désillusionnée par les années Obama et l'élection de Donald Trump, beaucoup souhaitaient voir dans ce film un message politique fort. Une sorte de plaidoyer du mouvement Black lives matter contre le racisme aux Etats-Unis.

On retrouve dans plusieurs critiques du film, ici et là, un focus sur une reproduction de l'opposition entre Malcolm X et Martin Luther King. Une lecture sans doute un peu rapide et simpliste de l'antagonisme entre les deux personnages principaux, T'Challa et Erik Killmonger (Michael B. Jordan). Cette dualité est plus intéressante si on la considère davantage comme une conversation entre l'Afrique et sa diaspora. « La question à laquelle je tente de répondre est : ''Qu'est-ce que signifie vraiment être Africain ?'' », explique Ryan Coogler, au journal Rolling Stones.

T'Challa est tiraillé de questionnements sur la façon d'être un bon monarque. Le Wakanda est une Atlantide prospère grâce au vibranium, un minerai qui lui a permis de développer une technologie plus avancée. Les Wakandais vivent cachés du reste de la planète et en observe les évolutions grâce à des espions surentraînés. Le roi bénéficie des superpouvoirs de « Black Panther », grâce à l'absorption d'une plante rare. T'Challa remet en cause cette autarcie, voulue par ses ancêtres et qui a jusqu'ici préservé le Wakanda de l'esclavage et de la colonisation.

Black Panther : l'Afrique peut-elle sauver le monde ?
De l'autre côté, Erik Killmonger a grandi à Oakland, a passé son enfance dans les ghettos de Noirs ravagés par les années Reagan et le contexte de la guerre des gangs. La flamme du mouvement des droits civiques s'était éteinte, les leaders noirs sont morts et pas de Superman noir à l'horizon pour réprimer les méchants politiciens. Killmonger est présenté dans Black Panther comme un charismatique leader révolutionnaire qui veut utiliser les armes du Wakanda pour renverser l'impérialisme occidental et libérer les populations noires.

Ce personnage fait écho à la longue histoire de militants du continent américain qui voyaient en l'Afrique une mère patrie et qui ont œuvré pour une alliance panafricaine émancipatrice. Il porte aussi en lui un message accusateur sur l'immobilisme (ou l'impuissance ?) des Africains qui ont laissé leurs semblables être mis en esclavage et exploités durant plusieurs siècles.

Bien que revendiquant son appartenance à l'Afrique, Erik Killmonger est néanmoins le produit de son environnement et applique les techniques et les logiques destructrices qu'il a apprise sous l'influence des Etats-Unis. Il s'oppose à la sagesse des ancêtres africains qui ont construit un îlot de paix pour leur descendance. Le film a une portée également plus universelle en mettant en relief la question suivante : peut-on (même avec du vibranium) sauver le monde de sa propre barbarie ?

Du fond vert et des costumes somptueux

D'un point de vue esthétique, certains pourront regretter l'usage extensif du fond vert. Il aurait été certainement intéressant de tourner une partie du film dans les décors naturels africains et faire appel à des figurants du continent.

La production s'est néanmoins attaché les services de trois acteurs africains : la Kenyane Lupita Nyongo (12 years a Slave), qui incarne Nakia ; la Zimbabwéenne Danai Gurira (Walking Dead), dans le rôle d'Okoye ; et l'Ivoirien Isaach de Bankolé (Black Mic Mac), en chef de la tribu de la Rivière. Black Panther rend hommage à différentes cultures en les sublimant. On aurait pu craindre de voir un Wakanda empli de peaux de léopard et d'os dans le nez. Ruth E. Carter, la costumière préférée de Spike Lee, a réussi une prouesse artistique à le raccorder au courant afro-futuriste. Plusieurs sites se sont amusés à recenser les diverses influences utilisées par Carter.

Quelle importance accorder à ce film ?

Il ne faut pas perdre de vue le fait que Black Panther s'inscrit d'abord dans la cosmogonie Marvel. Il est le 18e film d'une très lucrative série lancée en 2008 avec le Iron Man, de Jon Favreau. Ryan Coogler répond d'abord au double cahier des charges de MCU et de Disney, ce qui explique notamment les clins d’œils grossiers au Roi Lion et la présence de l'agent de la CIA Everett K. Ross.

Le jeune réalisateur réussit tout de même ici à distiller une conversation intéressante et à alimenter des débats passionnés au sein des diasporas noires dans les Amériques et en Europe. En espérant que, dans un avenir proche, le natif d'Oakland nous produise un long métrage sur le Black Panther Party for Self-Defense avec, pourquoi pas, Michael B. Jordan en Huey Newton.

Black Panther, film de Ryan Coogler (Etats-Unis, 2h 15min)
Avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong'o
En salles le 14 février 2018