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Monde

Amzat Boukari-Yabara : « Que Macron déclare l’esclavage en Libye "crime contre l’humanité" n’est pas sans arrière-visées »

Rédigé par | Mardi 5 Décembre 2017

L’esclavage est un vieux phénomène dans le monde qui a cependant resurgi dans l’actualité ces dernières semaines avec des images choquantes d’une vente aux enchères de Noirs en Libye. Qu’en était-il de la question noire en Libye sous l’ère Kadhafi ? Que peuvent apporter les mobilisations disparates contre l’esclavage qui ont suivi le reportage de CNN ? Comment analyser les réactions politiques en France et en Afrique qui ont suivi les images ? L’historien Amzat Boukari-Yabara, l’auteur de « Africa Unite », fait part de son analyse sur Saphirnews.



Amzat Boukari-Yabara : « Que Macron déclare l’esclavage en Libye "crime contre l’humanité" n’est pas sans arrière-visées »

Saphirnews : Qu’en était-il de la question noire en Libye sous l’ère Kadhafi ?

Amzat Boukari-Yabara : On ne mesure pas à quel point la guerre de Libye a été racialisée, mais de tout temps, la condition noire a été difficile dans ce pays. J’ai eu des proches qui ont vécu en Libye, qui y sont morts, et y passer fut toujours une expérience. La question noire, et plus particulièrement la lutte contre la négrophobie, n’étaient pas une préoccupation centrale du régime de Mouammar Kadhafi, mais il semblait y avoir une forme de protection tacite envers les Noirs et il n’y a pas eu d’appel à cibler les Noirs comme bouc émissaires.

A partir des années 1990, Kadhafi surmonte l’embargo en faisant de son pays un pôle d’attractivité économique pour les migrants subsahariens tout en investissant des fonds, notamment au Mali et au Niger. L’image de Kadhafi est assez positive auprès d’une grande partie de l’opinion subsaharienne sans que l’on puisse se satisfaire de la réalité, car la société libyenne, durant les quatre dernières décennies, ne semble pas avoir fait de la question noire un enjeu, y compris dans le domaine de la promotion des cultures subsahariennes. Quant la guerre éclate en 2011, les Noirs sont assimilés aux soutiens de Kadhafi, à des mercenaires étrangers, y compris les Libyens noirs, et font l’objet de pogroms.

Il y a en revanche une utilisation de la question noire internationaliste. Quand Kadhafi prend le pouvoir en 1969, il mène une politique révolutionnaire et indépendante grâce aux revenus du pétrole, tout en construisant des réseaux sur une grande partie du continent africain. Le panafricanisme de sa fin de vie est plus connu que son action africaine dans les années 1970. Certains de ses réseaux sont liés à des trafics ou des opérations jugées « terroristes », à des conflits comme celui l’opposant à la France et au Tchad, ou à des faits controversés comme l’assassinat de Thomas Sankara. Kadhafi soutient les mouvements de libération, et d’ailleurs tous les pays nord-africains ont soutenu la lutte contre le colonialisme portugais et l’apartheid sud-africain en donnant notamment l’exil à des militants subsahariens.

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Que peuvent apporter les mobilisations disparates contre l’esclavage qui ont suivi le reportage de CNN ?

Amzat Boukari-Yabara : Les mobilisations sont un moment de solidarité, de partage d’émotion et de recueillement avec une volonté de faire changer les choses. Les manifestations publiques, ce sont des centaines ou des milliers de personnes qui bougent ensemble et, en cela, c’est une démonstration de force, mais ce sont toujours des forces qui sont tenues en respect.

(...) Il y a donc ceux qui disent, sans avoir forcément lu grand-chose sur le sujet : « On a trop parlé, trop fait de conférences, etc. Il faut agir maintenant ! » Mais que font-ils ou que peut-on leur proposer ? Doit-on se mobiliser pour demander une intervention, mais de qui ? Est-ce à ceux qui ont tout détruit de tout réparer ? Le plan de la guerre de Libye prévoyait dès le départ la destruction totale du pays pour s’assurer que le régime qui viendrait après Kadhafi serait contraint de négocier la reconstruction sans aucune marge de souveraineté face à Bouygues, Total ou Chevron. C’est aussi cela qu’il faut comprendre pour voir où nous pourrions frapper.

Enfin, j’estime que créer un collectif spécialement sur cette question plutôt que d’appeler à rejoindre ou à soutenir des structures qui tentent déjà de faire modestement le travail n’est pas un signe rassurant. Dans le cas de nos communautés africaines et afro-caribéennes, si nous entrons dans les mobilisations sans en ressortir avec un renforcement des maigres structures qui militent déjà sur ces questions, ce sera un échec.

Ce qui devrait émerger, pour donner un sens concret à ces mobilisations, serait la création d’une vraie organisation humanitaire panafricaine en Europe qui irait soutenir les migrants qui arrivent par bateau sur les rives de l’Europe, qui dorment dans les rues des villes européennes ou qui croupissent dans des centres de rétention. C’est très important car, plus qu’en France, c’est tout le climat politique et idéologique de l’Europe qui s’est considérablement droitisé et qui impose dans un délai court le défi pour les populations noires de se constituer en une communauté politique qui ne saurait se fonder sur une religion commune mais précisément sur une histoire de compassion panafricaine.

Comment analysez-vous les réactions politiques, que ce soit de la France qui parle de « crime contre l’humanité », ou de pays africains faisant des déclarations d’accueil comme le Rwanda, ou de rapatriement de leurs ressortissants comme la Côte d’Ivoire ?

Amzat Boukari-Yabara : La notion de « crime contre l’humanité » a une lourde histoire depuis les procès de Nuremberg, et le problème est que la France a fait couler le sang un peu partout, au Rwanda, en Libye, et que les présidents français savent faire des déclarations en se pensant exonérés au regard de l’histoire. Paris a joué un rôle majeur dans la guerre de Libye, qui a détruit tout un pays et son économie, avec des répercussions directes au Mali et dans toute la bande sahélienne. En octobre dernier, le Front international de société civile panafricaine a déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale (CPI) contre l’ancien président Nicolas Sarkozy pour « crime de guerre et crime contre l’humanité » pour la guerre menée en Libye. Elle est là, l’actualité judiciaire sur laquelle nous devons demander des comptes, et Emmanuel Macron n’a aucune décence puisqu’il détourne cela à son avantage, dans un temps politique qui est celui de la mise en place de sa « politique africaine » avec le voyage à Ouagadougou (au Burkina Faso, ndlr) puis à Abidjan (en Côte d'Ivoire, ndlr) fin novembre.

Tout d’abord, l’opportunisme de Macron donne une relecture terrifiante et renversée de la loi Taubira dans ce qu’elle définissait l’esclavage comme un « crime contre l’humanité », avec, on s’en souvient, la réaction d’intellectuels reprochant à cette loi de ne pas indexer la contribution du monde arabe à ce crime. On peut lire dans certains éditos la jouissance des milieux conservateurs et négrophobes, réactionnaires et islamophobes, de voir ce qualificatif de « crime contre l’humanité » surgir dans le cadre d’un cas de servitude relevant du monde arabe.

Ensuite, dès le lendemain de la manifestation du 18 novembre (à Paris), la France a annoncé l’accueil d’une petite vingtaine de réfugiés de Libye réinstallés au Niger en attente d’être conduits en France. C’est symboliquement violent, car l’Etat Français aurait pu feindre d’écouter les manifestants et les associer à une action positive au lieu de les infantiliser. N’oublions pas que Macron a organisé une rencontre à Paris l’été dernier (en juillet 2017) entre Khalifa Haftar (à la tête de l'autoproclamée armée nationale libyenne, qui s'est imposée dans l'est libyen, ndlr) et Fayez al-Sarraj (chef du gouvernement d'union nationale en Libye, ndlr) pour réconcilier les deux factions libyennes qui revendiquent le pouvoir, et qu’il veut garder la main sur ce dossier en dépit des critiques africaines. Que Macron déclare ensuite l’esclavage comme « crime contre l’humanité » pour demander que le cas libyen soit examiné en réunion du Conseil de sécurité n’est donc pas sans arrière-visées, tout comme l’annonce du président Paul Kagamé d’accueillir 30 000 migrants au Rwanda laisse perplexe.

Là encore, dès que l’affaire des migrants vendus en Libye s’est imposée dans les réseaux sociaux, nous avons vu des régimes autoritaires avec un palmarès criminel souvent bien doté, se présenter sous un jour humanitaire. En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a eu l’intelligence de faire rapatrier des ressortissants, ce qui lui a permis, pour la première fois depuis plusieurs mois, de recevoir un peu moins d’insultes quotidiennes liées à son soutien aveugle au franc CFA. Au Niger, Mahamadou Issoufou a demandé à la CPI d’ouvrir une enquête et de mettre le sujet au menu du sommet Union Européenne-Union Africaine à Abidjan (fin novembre 2017). D’autres pays sont passés par le jeu de rappel d’ambassadeurs. Que faisaient donc tous ces ambassadeurs africains en Libye ? C’est une question que je me pose à chaque fois que j’y suis passé. Même un pays comme la République démocratique du Congo (RDC), où le pouvoir est pourtant anticonstitutionnel depuis un an, disposait d’un ambassadeur en Libye. Avec quel régime – dans une Libye qui est elle-même divisée entre deux gouvernements – ces ambassadeurs africains travaillaient-ils ?

Pourquoi, avant ce scandale, il y a eu ce silence premier des Etats subsahariens ?

Amzat Boukari-Yabara : Le silence est une forme de réponse à la situation. C’est un aveu d’impuissance quand on ne peut pas s’opposer à une situation ou qu’on ne veut pas froisser l’ancien maître colonial et ses multinationales prédatrices. C’est un encouragement tacite ou une complicité quand on ne dit rien pour empêcher la jeunesse de partir. Sur la crise actuelle des migrants, je trouve que le premier silence est aussi celui des États nord-africains qui sont quand même depuis longtemps indexés pour la négrophobie qu’ils laissent impunément se développer.

Le silence des intellectuels du monde arabe est également révélateur d’un refus d’encourager le débat sur cette question. La présence noire est et sera de plus en plus importante en Afrique du Nord du simple fait que l’on parviendra de moins en moins à traverser et que de plus en plus de Subsahariens seront contraints de s’installer en Afrique du Nord, d’y faire des enfants. Les régimes nord-africains n’ont toujours pas clairement communiqué sur ce qu’ils entendent faire pour lutter contre la négrophobie.

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De l’autre côté, le silence des États subsahariens, notamment ouest-africains, est sidérant dans la mesure où leur marché est convoité par ces mêmes pays nord-africains. On entend parfois la thèse que le silence des États subsahariens serait le résultat d’une solidarité religieuse, d’une solidarité liée au passé colonial commun, ou d’un achat de conscience par des financements venus des pays du Golfe. Qu’en est-il de l’alignement géopolitique des pays subsahariens sur les pays arabes et nord-africains qui sert la thèse d’un impérialisme arabo-musulman ? Une partie de la réponse est dans le rapport de force entre les organisations géopolitiques africaines et arabes autour de pays pivots comme la Mauritanie et le Soudan.

L’Union africaine (UA) peut-elle jouer un rôle dans cette crise ?

Amzat Boukari-Yabara : L’Union africaine a été présidée il y a quelques années par Abdel Aziz, le président d’une Mauritanie où la question de l’esclavage est encore d’actualité. Le pedigree des figures majeures de l’UA lui enlève toute crédibilité médiatique. Le président guinéen Alpha Condé, qui préside cette année l’UA, se contente de déclarations peu engageantes et peu convaincantes.

Comme tous ses compères, il sait que l’Union Africaine n’a pas d’orientation politique, d’indépendance financière ni de pouvoir exécutif. L’UA peut condamner symboliquement une situation, mais elle n’a pas les moyens d’agir et d’imposer de véritables sanctions au-delà des cas classiques d’exclusion d’un pays des instances en cas de changement de régime violent. L’UA ne dispose d’aucune agence humanitaire et pour les opérations sécuritaires, elle s’en remet généralement aux organes des Nations Unies. Il n’existe pas de gouvernement continental, et c’est précisément en voulant relancer ce projet que Kadhafi s’est retrouvé dans le viseur des puissances occidentales. Néanmoins, c’est bien la volonté politique qui manque car l’UA dispose de textes, de chartes et d’organes judiciaires qui, si ils étaient investis d’un réel pouvoir, pourraient agir.

En partenariat avec Africultures et son magazine bimestriel Afriscope.

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