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Religions

« Le nouveau CFCM est arrivé », le mantra d’Anouar Kbibech

Un dynamisme sur fond de déjà-vu

Rédigé par | Vendredi 31 Juillet 2015

Le 23 juillet se tenait la première conférence de presse de la nouvelle équipe dirigeante du Conseil français du culte musulman (CFCM), emmenée depuis juillet par Anouar Kbibech. Bien que le discours se soit voulu incisif, insistant sur le mode de « décision collégiale » qui prévaudrait désormais et la « culture du résultat » qui primerait, le dynamisme affiché n'a pu masquer entièrement les difficultés à venir.



Durant son mandat 2015-2017, le nouveau bureau du Conseil français du culte musulman espère redorer le blason de l'institution. De g. à dr. : Taoufiq Sebti, vice-président ; Anouar Kbibech, président ; Abdallah Zekri, secrétaire général. (Photo : © Saphirnews)
Durant son mandat 2015-2017, le nouveau bureau du Conseil français du culte musulman espère redorer le blason de l'institution. De g. à dr. : Taoufiq Sebti, vice-président ; Anouar Kbibech, président ; Abdallah Zekri, secrétaire général. (Photo : © Saphirnews)
« Le nouveau CFCM est arrivé ! », lance, convaincu, Anouar Kbibech, jeudi 23 juillet, en ouverture de sa première conférence de presse en tant que président du Conseil français du culte musulman (CFCM), ayant pris cette nouvelle fonction en tout début de mois. Celui qui est également président du Rassemblement des musulmans de France (RMF) et fut vice-président du CFCM lors du premier mandat 2013-2015 y croit ferme : la nouvelle équipe dirigeante, en ayant « défini de nouveaux axes », sera « en rupture mais dans la continuité ». « Le nouveau CFCM ne renie en aucun cas ce qui a été insufflé », mais il cherchera à « enclencher une nouvelle dynamique », revendique M. Kbibech.

Nouvelle équipe ? Ce sont de bien grands mots… Rappelons que les membres de l’équipe dirigeante du CFCM pour la période juillet 2015 - juin 2017 sont exactement les mêmes que durant le mandat précédent. Dalil Boubakeur et Mohammed Moussaoui sont bien évidemment présidents d’honneur ; Chems-Eddine Hafiz (Grande Mosquée de Paris) et Ahmet Ogras (Comité de coordination des musulmans turcs de France) demeurent, eux aussi, vice-présidents tandis que Yusuf Ozcan (CCMTF) exerce toujours comme secrétaire général adjoint.

Ce qui change ? Abdallah Zekri (GMP), ancien trésorier, devient secrétaire général ; Taoufiq Sebti (RMF), ancien secrétaire général, devient vice-président ; enfin, l’ex-trésorier adjoint Hassan El Alaoui Talibi (RMF) est promu trésorier. Un savant jeu de chaises musicales à somme nulle…

Si les personnes ne sont pas nouvelles, la méthode le sera, affirme le président, faisant sien l’adage bien connu : « Dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit. » À partir de septembre, le CFCM publiera sa « feuille de route », s’engageant à « traiter trois ou quatre dossiers par trimestre » et à « faire un état des lieux périodique avec la presse ». Parmi les axes de travail cités par le nouveau bureau : « l’ouverture vers les femmes », car « la religion musulmane est régulièrement appelée sur l’égalité hommes-femmes » et, même si cette question a déjà été traitée dans l’article 3 de la convention citoyenne des musulmans de France, du CFCM, rendue publique en juin 2014 ‒ et qui n’a eu, comme on pouvait le présager, qu’un très faible écho ‒, cela ne saurait suffire… « Un groupe de réflexion sur la question des femmes » sera donc mis en place. Même intention à l’égard des jeunes, avec qui le CFCM doit « avoir un dialogue », notamment via « les réseaux sociaux », et à l’égard des convertis « plutôt que de se retrouver entre blédards ».

De nouveaux « espaces d’échange » voulus

Mais là où le CFCM se veut plus novateur, c’est dans la création, d’une part, d’un « conseil théologique » et, d’autre part, d’un « cercle d’intellectuels musulmans » qui serait une sorte de « think tank du CFCM ». Avec ces « deux espaces d’échange », Anouar Kbibech veut « gérer le présent et préparer l’avenir en ayant une vision prospective ». Pas question de parler de « réforme de l’islam » car « il n’y a qu’un seul islam valable en tout temps et en tout lieu », prévient-il ; mais il s’agit de s’attacher au « renouveau de la pensée islamique et des pratiques musulmanes » en contexte français.

Toutefois, ces belles intentions risquent déjà de se faire doubler. Un Conseil théologique musulman de France a vu le jour en mai dernier, comprenant imams, théologiens et professeurs. « Nous-mêmes avons été surpris » par cette annonce, avoue M. Kbibech qui entendait entreprendre une « démarche collégiale » pour créer le conseil théologique du CFCM. « Ce conseil est celui de l’UOIF », tacle d’emblée Abdallah Zekri. « Pour gagner en crédibilité, le conseil théologique doit intégrer toutes les tendances. Or l’UOIF a sa propre vision », complète Taoufiq Sebti. Anouar Kbibech tempère cependant, affirmant que l’Union des organisations islamiques de France, même si elle ne fait pas partie du CFCM à la suite de son boycott aux élections de 2013 soutient l'instance et « exprime sa volonté de participer aux actions du CFCM ».

Une manière sibylline de rappeler le rapprochement qui eut lieu entre l’UOIF et la Grande Mosquée de Paris via l’ex-président du CFCM à la dernière Rencontre annuelle des musulmans de France, mais surtout de marquer la solidarité entre les grandes fédérations musulmanes qui craignirent durant les six premiers mois de 2015 de perdre leur leadership à l’occasion de la mise en place de l’instance de dialogue avec l’islam initiée par Bernard Cazeneuve.

Au passage, le ministre de l’Intérieur a d’ailleurs eu son lot de louanges pour sa « grande capacité d’écoute et son grand respect vis-à-vis des musulmans ». En 2003, lors de la création du CFCM, il était dit que « les musulmans étaient invités à la table de la République », se souvient Anouar Kbibech ; en 2015, à l’instance de dialogue avec l’islam, le discours du ministre avançait que « la République doit accueillir dans ses bras tous ses enfants » : « Avant les musulmans étaient des invités, maintenant on fait partie de la famille ! », estime M. Kbibech, un brin amusé.

« Le nouveau CFCM est arrivé », le mantra d’Anouar Kbibech

La formation des imams en première ligne

Pour contrer l’extrémisme, « à chacun son rôle ! », tonne, pour sa part, Abdallah Zekri. « On veut nous faire tenir le rôle de policier et de justicier », critique le secrétaire général du CFCM, mais c’est au CFCM de représenter le culte et à l’État d’identifier et de surveiller les 80 à 120 mosquées prônant un « salafisme violent » avec qui il est « hors de question de dialoguer ».

Le conseil théologique du CFCM aurait ainsi vocation à délivrer un certificat aux imams qui auront suivi une formation théologique dispensée par l’un des instituts de formation dirigés par les grandes fédérations musulmanes. L’idée serait, d’une part, d’avoir « un socle commun des connaissances » pour ces instituts et, d’autre part, d’élaborer « une charte de l’imam » comprenant une déclaration de principes auxquels l’imam aspirant devra souscrire.

Même si elles ne règleraient en rien la « problématique à part » de la centaine de mosquées dites salafistes repérées, cette formation et cette charte ‒ que les imams déjà en place seraient fortement « incités » à suivre et à signer et qui viendraient en sus des formations à la laïcité préconisées par l’État ‒ serviraient d’« actions préventives » dans les 2 500 lieux de culte musulman afin d’« éviter les imams autoproclamés ».

Porter une voix sur les questions de société

Au-delà de la radicalisation d’une partie de la jeunesse musulmane, à laquelle le CFCM est souvent acculée à réagir, l’instance espère être davantage présente sur les questions de société. Opposition au mariage pour tous au nom de la préservation de la famille et de la filiation, opposition à l’euthanasie au nom de la sacralité de la vie… elle entend être une force de proposition. Sur le terrain de l’écologie par exemple, en vue de la Conférence internationale des Nations unies sur le changement climatique (COP21) en décembre 2015. « Nous sommes heureux des prises de position du CFCM », se félicite Anouar Kbibech, « cela nous sort des questions de radicalisation et des procès d’intention, qui nous prennent une énergie folle dans la réaction alors qu’il nous faut être dans l’action. »

Reçu à l’Élysée le 1er juillet avec les autres membres de la Conférence des responsables de culte de France (CRCF) pour remettre au président de la République un plaidoyer des religions face à la crise climatique, le CFCM a également assisté au Sommet des consciences pour le climat qui s’est tenu le 21 juillet. Pour la rentrée, il est prévu qu’un clip vidéo sera tourné avec l’ensemble des représentants des cultes de France pour sensibiliser leurs fidèles à la question du réchauffement climatique et qu’une prière œcuménique sera organisée dans la ville de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Assumant le bilan peu glorieux du CFCM, Anouar Kbibech (au centre) veut « assurer la continuité des dossiers » tout en ayant une « vision prospective » et en s'attaquant aux questions de société. À g., A. Zekri ; à dr., T. Sebti. (Photo : © Saphirnews)
Assumant le bilan peu glorieux du CFCM, Anouar Kbibech (au centre) veut « assurer la continuité des dossiers » tout en ayant une « vision prospective » et en s'attaquant aux questions de société. À g., A. Zekri ; à dr., T. Sebti. (Photo : © Saphirnews)
« Le CFCM ne doit pas être un parti politique », insiste Abdallah Zekri, qui n’a visiblement pas digéré la présence des cadres du CFCM à la réunion des Républicains sur l’islam ; et pas question non plus de créer l’équivalent du CRIF pour des « raisons historiques » qui ne sont pas les mêmes que les juifs de France et qui aurait un acronyme bien malheureux : « Le CRIM, pour "Conseil représentatif des instances musulmanes de France", ça ne passe pas ! », plaisante Anouar Kbibech.

En revanche, persuadé que « l’islam sera un enjeu électoral » aux prochaines échéances régionales et présidentielle, le CFCM souhaite publier « un manifeste ou un livre blanc du culte musulman » pour que « les musulmans se prononcent en connaissance de cause ».

De belles intentions... avec quels moyens ?

De belles intentions pour un « nouveau CFCM », se répète-t-on à l’envi. Mais avec quels moyens quand on sait que le CFCM, qui bénéficie heureusement d’un loyer symbolique de la part de la ville de Paris, est toujours sans le sou ?

L’instance espère beaucoup de la Fondation des œuvres de l’islam nouvelle version, annoncée par le ministre de l’Intérieur, alors même que celle qui a vu le jour en 2005 a périclité sous l’inaction notable de ceux qui étaient censés devoir la gérer, à savoir les membres du CFCM... Mais le « nouveau CFCM » ne désarme pas : « La fondation devrait être l’outil financier du culte musulman », laisse-t-on entendre.

Autres pistes évoquées : « la mise en œuvre d’une taxe halal et d’une taxe sur le hajj, qui restent à définir ». Sans remettre en cause « tout de suite les privilèges des trois Grandes Mosquées (Paris, Lyon, Évry), qui ont le monopole de la certification », il s’agit d’« entamer un dialogue avec tous les acteurs du halal (notamment AVS …) » : « Une taxe de 10 à 20 centimes par kilo permettrait de lever les fonds », à l'instar de ce que fait le « culte israélite ». Un dialogue similaire est envisagé avec la Coordination des organisateurs agréés Hajj de France (CHF) pour inviter les agences à reverser au CFCM une somme minime qui serait prélevée sur chaque voyage afin de financer le culte français.

Le CFCM lorgne également du côté des grosses fortunes des pays du Golfe ‒ ce que, jusqu’à présent, il n’a pas réussi à capter : « Que ce soit le Qatar ou l’Arabie Saoudite, on est preneur, on ne fait pas la fine bouche. Mais que les choses soient claires : on recherchera des financements pour réaliser des projets (par exemple, un grand colloque sur la radicalisation) mais pas pour le fonctionnement du CFCM qui ne peut être financé par l’étranger », explique Anouar Kbibech. « On fera le tour de l’ensemble des pays de l’Organisation de coopération islamique (OCI), mais l’indépendance, pour nous, est fondamentale », veut-il rassurer.

Dans la balance ? Au passif : un blason qui reste largement à redorer auprès des musulmans de France, des finances proches du niveau zéro qui plombent la capacité d’action. À l’actif : une expérience de maintenant 12 ans au cours de laquelle les leçons des échecs ont pu être tirées, le soutien de l’État qui considère toujours le CFCM comme son interlocuteur privilégié, une dynamique œcuménique du CRCF qui tire l’instance musulmane vers le haut, une volonté d’ouverture vers les musulmans hors fédérations… « On a gagné en maturité », estime Taoufiq Sebti, vice-président du CFCM. Bilan en 2017.





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