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Points de vue

Une bougie à souffler pour le Cfcm

Rédigé par Bouzar Entretien avec dounia | Vendredi 7 Mai 2004

Ca fait déjà un an : le 3 mai 2003, 200 délégués Musulmans venus de toutes les régions de France, se sont retrouvés dans le XVe arrondissement de Paris pour signer l’acte de naissance officiel du Conseil Français du Culte Musulman. Chercheuse, anthropologue, Dounia Bouzar siège au Conseil en tant que personnalité qualifiée. C’est avec beaucoup de modestie qu’elle a bien voulu souffler pour SaphirNet.info cette première bougie d’une expérience passée au cœur du Cfcm.



Dounia BouzarCa fait déjà un an : le 3 mai 2003, 200 délégués Musulmans venus de toutes les régions de France, des représentants des fédérations musulmanes, des grandes mosquées ainsi que des personnalités qualifiées se sont retrouvés dans le XVe arrondissement de Paris pour signer l’acte de naissance officiel du Conseil Français du Culte Musulman (Cfcm). Les statuts issus des négociations de Nainville-les-Roches (Essonne) le 20 décembre 2002 avaient permis les élections du 6 et 13 avril 2003 avec un taux de participation de 88,5%. Il y a de cela un an. Chercheuse, anthropologue, Dounia Bouzar siège au Conseil en tant que personnalité qualifiée. C’est avec beaucoup de modestie qu’elle a bien voulu souffler pour SaphirNet.info cette première bougie d’une expérience passée au cœur du Cfcm.

 

 

SaphirNet.info : Il y a un an, l’Etat français a soutenu le processus de création du Cfcm parce qu’il voulait un interlocuteur pour les Musulmans en France. Où en sommes-nous aujourd’hui par rapport à cet objectif annoncé ?

 

Dounia Bouzar : Le Cfcm a effectivement travaillé afin de devenir un interlocuteur de l’Etat. C’est même l’un de ses objectifs les mieux réussis après un an d’existence : il est aujourd’hui devenu un interlocuteur à part entière pour l’Etat. Sur l’affaire du foulard par exemple, cela a été de la haute voltige pour garder le lien à la fois avec les Musulmans qui étaient heurtés de plein fouet et avec l’Etat. Si la communication avec ce dernier s’était rompue, le Cfcm n’aurait plus servi à rien. Ceci dit, garder la communication est une condition nécessaire mais pas suffisante, cela ne veut pas dire qu’on est entendu…

 

En pratique, comment travaille le Conseil ? Quel est le rythme de vos rencontres, par exemple ?

 

Dounia Bouzar : Le rythme de réunion est très soutenu. Les principaux responsables se réunissent plusieurs fois par semaine parce qu’il y a une quantité énorme de travail à faire. Officiellement, nous avons une journée de réunion par semaine. Mais cette journée ne suffit pas à abattre tout le travail. Si bien qu’en dehors de cette réunion officielle, ce sont de longues discussions au téléphone, des messages électroniques à longueur de journées pour s’informer auprès des politiques et informer les autres membres. A cela s’ajoutent les réunions des différentes commissions sur des dossiers souvent très techniques. Personnellement, il y a des moments où je suis bien absente : je ne peux pas toujours suivre…

 

Mais le Cfcm n’a pas de bureaux. Où tenez-vous donc toutes ces réunions ?

 

Dounia Bouzar : Le manque de bureaux en rajoute à la difficulté du travail. Selon le cas, nous nous réunissons à la Grande Mosquée de Paris, à la « Mosquée turque », place de la Nation ou bien dans les locaux de l’Uoif (Ndr : Union des organisations islamiques de France, dont le secrétaire général est vice-président du Cfcm.)… On tourne… Nous sommes un Cfcm nomade… Cela a des bons côtés, nous goûtons à toutes les hospitalités…

 

En tant que femme siégeant au Cfcm, quel rôle spécifique jouez-vous ?

 

Dounia Bouzar : Je ne crois pas jouer un rôle particulier en tant que femme à ce Conseil. Le rôle que j’y joue est fonction de ma personnalité. Je pense qu’il en est de même pour les autres membres. Dans ce travail, chacun de nous apporte ce qu’il est, ce qu’il sait, selon son expérience, selon sa personnalité. Mon expérience professionnelle de chercheuse me semble bien plus intervenir que mon appartenance sexuelle. Il se trouve que j’ai eu à mener des recherches sur les femmes. Cela peut aussi influencer mon rôle dans le travail que nous faisons. Mais ce n’est pas en tant que femme que cela s’exprime. C’est souvent en tant que citoyenne, ou en tant que chercheuse.

 

Au niveau du culte, le Conseil a réussi à harmoniser le début et la fin du mois de Ramadan cette année.

 

Dounia Bouzar : Oui, et cela fait partie de son rôle. La normalisation de l’Islam en France est la mission du Cfcm. J’ai souvent entendu parler de « représentation des Musulmans ». Mais je pense que, sorti du processus électoral, le Cfcm n’est pas là pour « représenter » qui que ce soit mais pour œuvrer à ce que chaque Musulman vivant en France puisse pratiquer librement et dignement sa religion. Là aussi, dans le domaine du culte, il s’agit de conditions minimales dans des domaines très « terre à terre », si je puis m’autoriser cette expression : déroulement du Ramadan, viande Halal, mosquées, formation des imams, carrés musulmans dans les cimetières… C’est cela son rôle… C’est à la fois peu et immense…

 

Concernant la question des imams nous savons qu’une commission a été créée sans plus.

 

Dounia Bouzar : Cette question est l’une des premières à avoir été discutée au sein du Cfcm, bien des années avant que je n’y rentre. Une commission a effectivement été mise en place et je sais qu’elle travaille. Je ne suis pas la personne la mieux indiquée pour vous parler d’une commission dont je ne suis pas membre. Le responsable de la commission ou un de ses membres vous donnera plus de détails sur le travail effectué. Cependant, je n’ai pas besoin de les consulter pour savoir qu’il va falloir du temps pour parvenir à une régularisation satisfaisante de la situation. Le sujet est vaste et sensible. La formation des imams touche à des croisements de différents domaines : historiques, idéologiques (interprétations des textes religieux), politiques (relations entre pays), et j’en passe… Ce n’est pas le genre de problème que l’on peut résoudre en une année. Le décalage entre la vision du monde de certains imams et celle de certains jeunes né(e)s en France qui recherchent leur spiritualité ressemble à un gouffre… Sur la question des femmes, on n’en parle même pas… Heureusement qu’on a quelques grandes pointures ici et là, mais qui ne font pas toujours parti du Cfcm. Ceci dit, le Cfcm s’ouvre et a besoin de toutes les compétences. Il est prévu que les commissions fassent appel à des personnes extérieures : soit des « experts », soit des personnalités ayant une expérience à partager, qui pourraient nous éclairer… Il faut utiliser toutes les lumières…

 

Nous avons conscience de l’ampleur de ce travail. Mais de votre expérience personnelle, après une année passée au Cfcm, quelle observation pouvez vous faire ? En entrant au Cfcm, c’est avec enthousiasme que vous souhaitiez faire entendre la voix des jeunes Musulmans nés en France. Avez-vous le même enthousiasme aujourd’hui ?

 

Dounia Bouzar : J’ai gardé le même enthousiasme pour faire comprendre qu’il y a une « recomposition du croire musulman » par les jeunes nés en France et socialisés à l’école de la République, mais pour le moment, ce sujet abstrait n’est vraiment pas la préoccupation du Cfcm. Nous en sommes encore à nous battre contre des stéréotypes de base : faire passer l’idée, par exemple, que les Musulmans pratiquants ne sont pas des extrémistes, etc. De cette année au Cfcm, je constate que les trois quarts de nos énergies sont engloutis par cet aspect des choses : la question des représentations, des images. Nous sommes, pour le moment, confrontés à des représentations fondées sur les productions historiques, notamment issues des relations entre la France et les pays anciennement colonisés. Le tabou sur ce passé entraîne quantité de non-dits qui entachent les relations et les représentations entre Musulmans et non musulmans, dans un sens comme dans un autre. Nous avons beaucoup de travail à faire sur le plan politique, dans ce sens-là. L’Islam est devenu un tel enjeu de société qu’on ne peut pas, pour rester interlocuteur, ne pas tenir compte de cette dimension. Les Musulmans doivent toujours prendre des positions par rapport aux représentations que l’on se fait d’eux.  Du coup, nous n’en sommes pas au stade où nous avons du temps pour disserter sur les particularités de ceux qui sont nés ici, de la compréhension des textes quand on a grandi en France, etc. Nous devons être efficaces sur des questions pratiques. Cette réflexion, je continue à la faire pour mon travail, mais le bureau du Cfcm n’est pas le lieu adéquat. Peut-être que ce serait plus le cas dans les commissions de travail, qui elles sont des espaces de réflexion. Actuellement, le bureau du Cfcm doit rassurer la société puisque nous avons toujours le sentiment que nous devons « rendre compte » et cela finit par confisquer le débat sur l’Islam. C’est pourquoi je dirai, comme certains collègues chercheurs, qu’il va falloir un de ces quatre « rendre le débat sur l’Islam aux Musulmans ». Pour qu’il y ait une véritable pensée, une liberté de pensée comme diraient certains, il faut une sécurité minimale, de respect de la liberté de conscience. Sans liberté de conscience, pas de liberté de pensée… Tant qu’on est dans une position où l’on doit rendre des comptes à la société pour la rassurer sur le fait qu’on est des êtres humains comme les autres, cela prend toutes les énergies !

 

Vous mentionnez là une situation qui a échappé aux opposants au Cfcm. Ils avaient plutôt insisté sur le risque de dépendance du Cfcm par rapport à des chancelleries étrangères. De telles attitudes sont-elles perceptibles au sein du Conseil ?

 

Dounia Bouzar : Dans la gestion du quotidien, non. Rien de cela n’est perceptible de ma place en tous les cas. Peut-être que si l’on discutait sur le fond, cela le serait plus, au niveau des positionnements idéologiques. Mais comme je vous l’ai expliqué, vu qu’on est à l’étape N°1 – faire admettre que l’on puisse être « à la fois Français et Musulman - , nous sommes finalement tous sur les mêmes bases, quelles que soient nos idées politiques, notre mentalité, nos origines, nos interprétations de l’Islam, etc. Il y a bien, de temps en temps, quelques petits heurts, mais c’est plus lié à une question de places, de pouvoir, de confiance aussi, surtout avec les pressions de la presse qui attend chaque petit évènement au tournant… Des histoires d’hommes, quoi ! Au-delà de la plaisanterie, c’est vrai que Fatiha et moi, nous sommes en recul sur cette question parce qu’étant les deux seules femmes, nous sommes d’emblée bien écoutées. C’est peut-être nous qui bénéficions le plus de liberté de paroles, et même de pensée justement. Ceci dit, je ne suis peut-être pas au courant de tout… Seul Dieu est témoin.

 

Comment voyez-vous donc l’avenir du Cfcm ?

 

Dounia Bouzar : Le rôle du Cfcm est de bâtir, aux Musulmans en France, les conditions pour pratiquer dignement et librement leur religion. C’est un travail à la fois humble et énorme, vu l’histoire et les « trous de mémoire ». Il demande du temps et des moyens aussi. Si le Cfcm se tient à ce rôle, il a un bel avenir. Car les responsables sont tous très motivés par leur travail. Mais il faut que le Cfcm reste bien à cette place, et ne soit pas utilisé par tel ou tel responsable politique à d’autres fins. Se servir du Cfcm pour des objectifs sociaux ou politiques serait complètement malsain : ce serait enfermer une partie des Français dans leur « facette religieuse ».

 

Qu’entendez-vous par-là ?

 

Dounia Bouzar : J’entends que les Musulmans sont des gens comme les autres. Il n’y a pas que leur religion qui les définit, il y a leur niveau économique, social, leur histoire, etc. Il ne faut pas réduire des individus à leur dimension religieuse. Et c’est pourtant comme cela que cela fonctionne. Soit l’on essaye de nier la dimension musulmane de quelqu’un, soit on la reconnaît mais on se met à définir le comportement de la personne uniquement en fonction du fait qu’il est Musulman. Tout va se lire à travers ce prisme : il dit ceci parce qu’il est Musulman, il fait cela parce qu’il est Musulman… Non, on doit être embauché en fonction de ses compétences professionnelles comme les autres. L’attitude de certains garçons de certains quartiers n’est pas le « résultat de l’Islam » mais de la politique sociale de ghettoïsation menée depuis des années. Et si le jeune lui-même met « son Islam » en avant pour justifier ses comportements, il faut se poser la question « pourquoi ? ». De la négation du religieux, on définit tout par le religieux ! C’est très grave : cela réduit un individu à sa facette musulmane. Ca l’assigne à une définition toute prête… Cela empêche de se poser les « bonnes questions »… Qu’on ne nous fasse pas croire que le Cfcm puisse avoir un rôle auprès des jeunes qui ont des problèmes de comportements, de places, d’existence!!! Qu’on ne se serve pas de nous pour faire l’impasse sur une politique ratée pendant des années !! Qu’on ne détourne pas le problème de fond : la question sociale des exclusions, des discriminations !

Chaque individu vivant en France doit pouvoir faire ses choix pour se construire librement, y compris dans sa dimension spirituelle : un peu, beaucoup, pas du tout… Et pour cela, le Cfcm doit finir de « normaliser »  l’Islam et faire comprendre que ce n’est plus « la religion des autres ». 

 

Propos recueillis par Amara Bamba