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Points de vue

Sociologie de l’Algérie, d’hier à aujourd’hui : merci à la manne pétrolière !

Lecture de la société algérienne, selon Malek Bennabi

Rédigé par Djilali Elabed | Lundi 6 Octobre 2014



Sociologie de l’Algérie, d’hier à aujourd’hui : merci à la manne pétrolière !
Voilà près de cinq années que je n’étais plus retourné en Algérie et je redécouvre un pays avec un continuum sévissant depuis plusieurs décennies. La société algérienne au niveau culturel (au sens anthropologique) n’a que très peu évolué, connaissant les mêmes carences et la même inefficacité, alors même que les opportunités et les ressources sont disponibles avec une telle abondance qu’elle rendrait envieux la plupart des pays du monde.

Mais on observe aussi un important changement tant par son ampleur que par sa généralisation : en Algérie, l’argent coule à flot. Pour étouffer dans l’œuf la grogne sociale et empêcher la contagion du printemps arabe, le pouvoir accorde des aides et finance à tour de bras, et les Algériens en profitent souvent sans contrepartie : primes aux fonctionnaires, subventions à l’achat de voitures ou de construction immobilière, subventions à la création d’entreprises, aides à la formation professionnelle… Merci à la manne pétrolière !

Une anomie collective

À côté de cela, l’Algérie souffre des mêmes maux et les Algériens n’ont pas opéré les changements culturels et psychologiques nécessaires pour entamer une nouvelle ère de développement économique et sociale, voire civilisationnel.

Comme l’a si souvent rappelé le penseur algérien Malek Bennabi, le problème est d’ordre culturel − ensemble de normes et de valeurs qui orientent les comportements et forgent une réelle cohésion sociale. « De la culture, c’est cette synthèse d’habitudes, de talents, de traditions, de goûts, d’usages, de comportements, d’émotions, qui donnent un visage à une civilisation, et lui donne ses deux pôles, comme le génie d’un Descartes et l’âme d’une Jeanne d’Arc » (Malek Bennabi, Les Conditions de la renaissance, Éd. El Bourhane, 1954, p. 101).

À travers son ouvrage Les Conditions de la renaissance, publié en 1954, on peut s’apercevoir que les maux dont souffre la société algérienne sont restés les mêmes. Il est inutile de se voiler la face : la décolonisation n’a pas produit de transformations profondes de l’être post-almohadien qui, depuis la période d’Ibn Khaldoun, erre puisque ayant perdu les racines qui ont fait sa grandeur passée, racines qui fondent une identité individuelle et collective.

En effet, en Algérie, et contrairement au discours souvent simpliste et à l’image trompeuse, il n’existe pas de conscience collective, ou du moins n’est-elle que superficielle, de même que la solidarité, au sens durkheimien, fait défaut. Une véritable anomie largement perceptible par l’observateur s’ancre dans la vie des individus à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la vie économique et sociale.

Il n’y a qu’à observer l’anarchie dans la construction immobilière pour s’en rendre compte, où chaque famille bâtit sa maison sans normes réglementaires ni esthétiques ; les maisons se côtoient sans aucune harmonie qu’il s’agisse de la taille, de la couleur, de la finition ou des matériaux utilisés. « Quand le sens éthique disparaît d’une société, celle-ci se disloque, se désagrège, s’émiette. Cette dislocation a sa cause dans la réapparition chez les individus d’instincts antisociaux » (Idem, ibidem, p. 105).

La solidarité : une idée morte

On note de même que la notion d’intérêt général n’a que très peu de résonance et ne structure nullement les comportements individuels : l’individualisme prime. L’absence de conscience collective − et sa matérialisation qu’est l’intérêt général − se manifeste clairement au regard du relatif manque de propreté dans les villes comme dans les campagnes. Le même constat peut être fait au niveau de la conduite automobile où le plus fort domine, en prenant le risque d’engendrer des accidents mortels pouvant décimer une famille entière.

S’il existe une solidarité celle-ci n’est pas institutionnalisée ni rationalisée, mais apparaît comme un ensemble de rituels que la norme religieuse impose ou qui naît d’un mouvement spontané et émotif (par exemple, lors d’émissions télévisées) sans pour autant que cela transforme les individus en profondeur. C’est ainsi qu’il est n’est pas rare de croiser des individus errant dans les rues sans qu’aucune institution ne prenne en charge ces personnes abandonnées de tous.

Cette solidarité reste du domaine de la théorie et n’a que peu d’application concrète ; il s’agit pour reprendre Malek Bennabi d’« idées mortes ». Ce qui ressort de cette société, c’est aussi le renoncement et la passivité face à une forme de décadence ; chaque Algérien se déculpabilise alors en alimentant une constante rhétorique faisant porter sur les pouvoirs publics la responsabilité de son malheur.

Corruption et népotisme érigés en système

Cette attitude et cette construction mentale conduisent à une complète démobilisation contribuant ainsi à maintenir et même à aggraver la situation. Cette ambiance générale, synonyme plus ou moins de culture chez Bennabi, étouffe la moindre bonne initiative. C’est ainsi qu’en côtoyant les Algériens de tout bord et de toutes « classes » on peut se rendre compte que ce pays est aussi peuplé de personnalités extraordinaires et d’une grande honnêteté mais que cette ambiance et ce système broient au quotidien.

Bien évidemment, on ne peut omettre d’évoquer la corruption et le népotisme érigés en système puisqu’ils n’épargnent personne, qu’il s’agisse des puissants ou des petites gens. Le « mal » est tellement répandu qu’il en devient une norme ; norme destructrice qui sape la confiance et empêche tout développement. C’est un véritable renversement de valeurs.

« À ce stade de l’évolution − le stade laïque −, le vol inspire non pas le repentir, mais la peur ou tout au plus la honte. Cependant, il y a encore un degré au-dessous de ce stade, quand le vol acquiert une place reconnue et presque honorable dans le folklore. Cela arrive généralement dans une société dissoute, où le réflexe religieux a disparu, ainsi que son résidu laïque et la contrainte sociale, avec les institutions originelles » (Idem, ibidem, p. 106). « On voit encore en Algérie des cas qui marquent ce stade d’évolution dans lequel le vol n’est ni immoral ni amoral, mais est une simple plaisanterie, une facétie que le voleur lui-même raconte complaisamment disant amplement “J’ai volé” » (Idem, ibidem, p. 106).

Ainsi, Malek Bennabi montre dans plusieurs de ses ouvrages que l’islam ne joue plus le rôle de catalyseur d’idées comme ce fut le cas par le passé, il n’est plus cette énergie, ce souffle qui transforme les raisons et les cœurs. « On dit que la société musulmane vit selon le précepte coranique. Il serait cependant plus juste de dire qu’elle parle selon le précepte coranique, parce qu’il y a absence d’une logique dans son comportement islamique » (Idem, ibidem, p. 111).

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Djilali Elabed est enseignant en sciences économiques et sociales.