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Points de vue

Réhabiliter la vocation de l’enseignement de l’islam

Pa Mohamed Mestiri*

Rédigé par Mohamed Mestiri | Samedi 28 Mai 2011



L’information sur l’islam envahit aujourd’hui de plus en plus nos écrans, nos serveurs et même nos bibliothèques. Cependant, cette inflation de la transmission ne transforme pas pour autant notre comportement ni même notre rationalité. Paradoxalement, plus le flux des connaissances sur l’islam est abondant, plus le discours islamique est confus et moins il influe sur notre quotidien. Nul ne peut nier la fluidité de la circulation de l’information sur l’islam, malgré le déficit en matière de liberté d’expression et les multiples formes de censure politique ou dogmatique. La question fondamentale demeure celle de la méthode, capable d’articuler ces informations dans les procédures didactiques liées à la transmission et à la réception.

Or la course vers le mode de transmission quantitatif, justifiée par des considérations commerciales et par la loi de l’offre et de la demande, finit par occulter la vocation spirituelle de l’enseignement islamique et son esprit éthique, qui exigent tous deux une démarche fondamentalement éducative. « La finalité du savoir est de le vivre », disait le pionnier des finalités de la shari‘ah al-Shatibi. Cela implique nécessairement non seulement une vision intellectuelle propre au projet de l’enseignement, mais aussi une stratégie pédagogique lui permettant de faire évoluer graduellement l’acquisition du savoir, et celui-ci vers le savoir-être spirituel et le savoir-vivre éthique islamique.

Transmettre le savoir islamique dans le cadre de sa voie éthique universelle exige cette double méthode conceptuelle et didactique, garantissant ainsi sa rigueur et son humanité. Les musulmans viendront moins vers leur islam animés par la recherche d’un abri identitaire, de réconfort culturel, quand le leadership islamique ira vers eux avec plus de vision sociétale voulu par la transmission de l’islam. La quête du savoir de l’islam, qui doit animer la « demande » du public et l’« offre » de l’élite, doit se croiser dans l’envie de contribuer au bien-être de la civilisation humaine et, à travers elle, de la umma. La quête des lettres muettes est une illusion de savoir. Même le Coran, figure de l’insaisissable par l’entendement humain, interpelle dès ses premiers versets l’« intellect croyant » pour que son Verbe soit lu, interprété et compris dans l’inspiration de la grâce de Dieu : « Lis au nom de ton Seigneur » (Coran, s. 96, v. 1).

Le Verbe coranique n’est nullement muet, il nous parle pour nous faire parler du sens qui nous habite et qui nous entoure par création, et qui doit susciter en nous le goût de la méditation. Le savoir islamique est un savoir de rappel (dhikr), vers ce devoir originel de méditer notre responsabilité sur Terre. La finalité spirituelle voulue par ce savoir doit dévoiler en nous notre éthique sociale d’entraide, de justice et de vérité.

Toutes les sciences ‒ dites islamiques ‒ qui ont été construites dans l’histoire de l’islam sont des sciences méthodologiques qui ont permis d’inventer des clés, des procédures philosophiques et techniques afin d’aborder les sources de l’islam, le Coran et la Sunna, dans un contexte variable et dans une perspective civilisationnelle. Ces sciences ne sont que le fruit de la méditation humaine, à partir de possibilités de connaissance historique et sur le Verbe divin ; ce Verbe divin qui demeure, pour un croyant, la Connaissance par excellence, source, guide et lumière de toute connaissance humaine.

Cependant, dans l’ère de la marginalité de la civilisation musulmane et de la stagnation de l’esprit islamique aujourd’hui, les sciences islamiques ont cessé de réinventer un sens à la vie et à la responsabilité du croyant. Dans cette inaction et ce fatalisme prédominants, l’esprit islamique contemporain a abandonné sa responsabilité de relire ses Textes fondamentaux pour reproduire de nouvelles approches méthodologiques capables de continuer la créativité au sein des sciences islamiques.

Seules les sciences patrimoniales, inventées dans les premiers siècles de l’islam, pour répondre au besoin de l’homme musulman de leur époque, celui de comprendre les sources de l’islam, monopolisent aujourd’hui le domaine des sciences islamiques. Ces sciences, surgissant d’une lointaine Histoire, ne suffisent évidemment pas pour relire le Coran à la lumière de notre temps moderne complexe. Mais, lorsque l’incapacité de l’esprit islamique aujourd’hui à rénover, voire à refonder, les sciences islamiques du passé se dévoile, elle ne peut qu’impulser du traditionalisme et pousser à adopter celui-ci comme « doctrine islamique ».

Ainsi et peu à peu, la sacralisation des sciences patrimoniales se confond avec celle des sources divines de l’islam, allant jusqu’à se substituer à elle, faute de compétences islamiques contemporaines habilitées à interroger directement le Coran et la Sunna. Par conséquent, quand la perspective de l’enseignement de l’islam se heurte volontairement aux limites des méthodes passées, formant ainsi un consensus réducteur et minimaliste entre l’élite et le public, l’enseignement perd son âme spiritualisante, son sens responsabilisant et toute sa vocation, pour ainsi devenir l’objet et l’objectif en soi en même temps.

Le savoir islamique est porteur de civilisation. Celle-ci se distingue, dans sa conception, par son humanisme fondé dans l’idée même de la responsabilité ontologique qui renvoie à la création de l’homme vicaire sur Terre (khalifa). Il s’agit d’une responsabilité historique et spirituelle à la fois, qui s’inscrit dans la vocation adorative de l’homme : « Je n’ai créé le djinn et l’homme que pour m’adorer » (Coran, s. 51, v. 56). C’est cette qualité d’homme à vocation spirituelle et historique, qui le rend capable de peupler la Terre de manière bénéfique, que le Coran appelle « i’mar » et qu'Ibn Khaldoun utilise dans le sens de civilisation.

Donc le savoir doit, par définition, éduquer à la responsabilité spirituelle et peut ainsi civiliser à l’humanisme et au respect de l’environnement, comme dépôt moral confié à l’homme par le biais de l’acte originel de sa création. L’homme civilisé et civilisateur dans la conception islamique doit s’inscrire dans une quête de savoir horizontal, enraciné dans ses conjonctures historiques, aussi bien que vertical, transcendant et s’élevant vers l’inspiration divine.

Le savoir ‒ dit islamique ‒ est ainsi le résultat d’une double méditation sur soi et le monde visible, d’une part, et sur Dieu et son Verbe, d’autre part. Il ne peut pas être exclusivement le fruit d’une méditation sur le Verbe divin, à savoir le Coran et la Sunna. Nous devons méditer Dieu à travers toute sa Création, y compris nous-mêmes. I[« Parcourez la Terre et méditez »)]i (Coran, s. 29, v. 20). Tout savoir capable de rappeler la vocation éthique islamique de l’homme et de la réveiller à travers son acte est un savoir islamique.

Paradoxalement, cette vocation civilisatrice, fondamentale dans le savoir islamique, est de moins en moins celle qui est promue ou recherchée conventionnellement aujourd’hui. Le savoir véhiculé semble se limiter à l’aspect rituel, nécessaire pour se conformer aux Textes référentiels du Coran ou de la Sunna, dans la pratique des prières adoratives et sous ses différentes déclinaisons. Ce savoir détaché de ses finalités spirituelles et historiques, peut être acquis par la lecture et n’a nullement besoin d’un enseignement initiatique approfondi et nuancé.

Cependant, la figure pathologique du transmetteur du savoir religieux, sacralisé et figé, se confond avec le médiateur social ou le leader politique communautaire. L’esprit de cette quête ritualiste ne peut que vider le savoir de sa vocation éducatrice et civilisatrice. Son ascension massive est en phase avec le déclin de l’apport civilisationnel de la umma. Le retour du religieux par le biais de ce savoir de consommation ne peut pas être salutaire. Il s’agit du religieux qui s’interdit le savoir qui éveille les sens et qui forme à la production du savoir. Le savoir qui ne génère pas de savoir est non seulement stérile, mais aussi porteur d’ignorance méthodique capable de convaincre, d’influer et d’être partagée.

Tout savoir, « islamique » soit-il, peut reposer sur des certitudes faussées, sur une finalité absente, sinon équivoque, et sur une vision inhumaine du monde. Il peut devenir ainsi l’ennemi de l’homme alors qu’il est censé l’aider à percer les mystères du monde et à se dévoiler tous les jours.

Ainsi, le savoir islamique doit préserver sa vision et son cadre référentiel pour qu’il demeure une ligne de conduite spirituelle et éthique, capable non seulement de guider l’homme vers son humanité, mais de l’élever vers l’Amour divin, source de la miséricorde sur Terre. Notre savoir doit nous questionner au quotidien et nous renvoyer à nos limites dans la connaissance. Il pourrait ainsi nous éduquer à l’humilité et à la dignité.


* Mohamed Mestiri est théologien et philosophe, professeur et chercheur en pensée islamique.