« Si les nazis sont le mal incarné, alors moi, je suis quoi ? » Mardi 13 octobre, L'Écran, à Saint-Denis, affichait complet comme il ne l’est pas souvent. Le cinéma associatif a accueilli lors d’une séance unique une sortie exceptionnelle : Naza n'était visible en France que le lundi 12 et mardi 13 octobre. Une sortie éclair, et un public venu en nombre pour ne pas la manquer.
La scène s'est répétée dans tout le pays. Selon mk2, distributeur du film, Naza a réalisé 40 000 entrées dès le lundi, soit environ 200 spectateurs par séance. C'était le film le plus vu de France ce jour-là, et il est resté en tête le mardi pour cumuler au total 82 262 entrées. En comparaison, No Other Land, Oscar du Meilleur documentaire, a totalisé 42 275 entrées lors de son exploitation entre novembre 2024 et février 2025 en France. Naza a presque égalé ce chiffre en une seule journée.
La scène s'est répétée dans tout le pays. Selon mk2, distributeur du film, Naza a réalisé 40 000 entrées dès le lundi, soit environ 200 spectateurs par séance. C'était le film le plus vu de France ce jour-là, et il est resté en tête le mardi pour cumuler au total 82 262 entrées. En comparaison, No Other Land, Oscar du Meilleur documentaire, a totalisé 42 275 entrées lors de son exploitation entre novembre 2024 et février 2025 en France. Naza a presque égalé ce chiffre en une seule journée.
Un mot qui dit beaucoup du massacre de masse systémique à Gaza
Naza est un acronyme. Dans le jargon du renseignement militaire israélien, il désigne les « dommages collatéraux » : le nombre de civils dont on estime la mort probable avant de valider une frappe. Tout le film tient dans ce glissement : un enfant, une grand-mère, un voisin deviennent une ligne de calcul. La déshumanisation à son comble.
Pendant 1 h 17, Yuval Abraham interroge 24 membres ou anciens membres de l'armée et du renseignement israéliens. Ils sont filmés de nuit, sur les toits de Tel-Aviv, visages dans l'ombre et voix modifiées. Beaucoup ont travaillé derrière des écrans. Ils décrivent la surveillance de masse, les systèmes de ciblage assistés par intelligence artificielle, le nombre assumé de victimes civiles provoqué par les opérations militaires, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Le documentaire prolonge des enquêtes publiées depuis 2023 par la presse internationale dont The Guardian, qui a coproduit Naza avec Jonathan Glazer, réalisateur de La Zone d'intérêt, comme producteur exécutif.
La mise en scène refuse le spectaculaire. Peu d'images de Gaza, presque pas de violence à l'écran. Les cinéastes expliquent aussi avoir renoncé à fouiller les remords, la fierté ou les opinions politiques de leurs témoins, de peur de « détourner l'attention des victimes ». Leur note d'intention, signée à deux, pose la question qui hante le film : « Comment un groupe humain permet-il la déshumanisation totale d'un autre ? » Ils disent l'avoir faite leur en se sentant obligés, en tant que cinéastes et journalistes israéliens, d'examiner un système dont leur pays est responsable. Au micro de France Inter, Yuval Abraham la reformule plus sèchement : « Que se passe-t-il quand sciemment tuer des civils devient un système ? »
Pendant 1 h 17, Yuval Abraham interroge 24 membres ou anciens membres de l'armée et du renseignement israéliens. Ils sont filmés de nuit, sur les toits de Tel-Aviv, visages dans l'ombre et voix modifiées. Beaucoup ont travaillé derrière des écrans. Ils décrivent la surveillance de masse, les systèmes de ciblage assistés par intelligence artificielle, le nombre assumé de victimes civiles provoqué par les opérations militaires, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Le documentaire prolonge des enquêtes publiées depuis 2023 par la presse internationale dont The Guardian, qui a coproduit Naza avec Jonathan Glazer, réalisateur de La Zone d'intérêt, comme producteur exécutif.
La mise en scène refuse le spectaculaire. Peu d'images de Gaza, presque pas de violence à l'écran. Les cinéastes expliquent aussi avoir renoncé à fouiller les remords, la fierté ou les opinions politiques de leurs témoins, de peur de « détourner l'attention des victimes ». Leur note d'intention, signée à deux, pose la question qui hante le film : « Comment un groupe humain permet-il la déshumanisation totale d'un autre ? » Ils disent l'avoir faite leur en se sentant obligés, en tant que cinéastes et journalistes israéliens, d'examiner un système dont leur pays est responsable. Au micro de France Inter, Yuval Abraham la reformule plus sèchement : « Que se passe-t-il quand sciemment tuer des civils devient un système ? »
De « No Other Land » à « Naza »
Impossible de voir Naza sans penser à No Other Land. Yuval Abraham et Rachel Szor étaient deux des quatre coréalisateurs de ce documentaire oscarisé en 2025, signé avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal. Pendant plus de cinq ans, le collectif avait filmé la destruction des villages de Masafer Yatta, en Cisjordanie, et l'amitié née entre Basel, l'activiste expulsé, et Yuval, le journaliste qui rentre chaque soir dans un pays où il est libre.
Les deux films se répondent comme un champ et un contrechamp. No Other Land était tourné de jour, caméra à l'épaule, du côté de ceux qui subissent. Naza est tourné de nuit, en plans fixes, du côté de ceux qui exécutent. Le premier donnait des visages aux victimes. Le second donne une voix, déformée, aux oppresseurs. Le premier était coécrit par des Palestiniens ; dans le second, la parole entendue à l'écran est exclusivement israélienne.
Leurs destins se ressemblent aussi. No Other Land n'avait trouvé aucun distributeur aux États-Unis et ses auteurs avaient dû l'y sortir eux-mêmes. Après l'Oscar, Hamdan Ballal avait été agressé puis arrêté par les forces israéliennes. Naza, lui, n'a trouvé aucune salle en Israël, et ses auteurs y sont aujourd'hui menacés.
Les deux films se répondent comme un champ et un contrechamp. No Other Land était tourné de jour, caméra à l'épaule, du côté de ceux qui subissent. Naza est tourné de nuit, en plans fixes, du côté de ceux qui exécutent. Le premier donnait des visages aux victimes. Le second donne une voix, déformée, aux oppresseurs. Le premier était coécrit par des Palestiniens ; dans le second, la parole entendue à l'écran est exclusivement israélienne.
Leurs destins se ressemblent aussi. No Other Land n'avait trouvé aucun distributeur aux États-Unis et ses auteurs avaient dû l'y sortir eux-mêmes. Après l'Oscar, Hamdan Ballal avait été agressé puis arrêté par les forces israéliennes. Naza, lui, n'a trouvé aucune salle en Israël, et ses auteurs y sont aujourd'hui menacés.
Un film nécessaire mais qui révèle une hiérarchie des voix
Les exactions de l’armée israélienne contre le peuple palestinien, aussi bien à Gaza qu'en Cisjordanie, sont très loin d’être nouvelles ; elles sont même documentées par plusieurs ONG. Plusieurs ressorts expliquent tout de même l’engouement autour du film. D'abord, la nature du témoignage : ce sont des militaires israéliens qui parlent, contre leur propre armée. Leur parole est plus difficile à balayer d'un revers de main comme de la propagande. Ensuite, le crédit accumulé : l'Oscar de No Other Land, le nom de Jonathan Glazer ou encore l'appareil d'enquête du Guardian. Enfin, la rareté organisée. Quarante-huit heures en salle, cela crée un rendez-vous, presque une manifestation. Les attaques du gouvernement israélien, à la veille de la sortie, ont fait le reste.
Ce succès pose pourtant une question dérangeante. Les Palestiniens n'ont pas attendu Naza pour filmer ce qu'ils vivent. Le projet « From Ground Zero », initié par le cinéaste gazaoui Rashid Masharawi, réunit des courts métrages de 22 réalisateurs vivant dans la bande de Gaza, tournés sous les bombes. De jeunes journalistes formés par le programme MOJO Gaza ont signé 17 courts documentaires sur le quotidien de la guerre, projetés au Forum des images à Paris, en décembre 2025. Aucun n'a connu une telle exposition en salles. Le monde ne commencerait-il à écouter les Palestiniens qu'à partir du moment où des Israéliens décident de parler ? Le reproche ne vise pas tant le film et ses réalisateurs, mais révèle une hiérarchie des voix. Naza documente ce que les Gazaouis racontent depuis trois ans ; il a fallu que leurs bourreaux le confirment pour que les salles se remplissent. Ce qui n'enlève rien à la qualité du film en lui-même : il est nécessaire.
Ce succès pose pourtant une question dérangeante. Les Palestiniens n'ont pas attendu Naza pour filmer ce qu'ils vivent. Le projet « From Ground Zero », initié par le cinéaste gazaoui Rashid Masharawi, réunit des courts métrages de 22 réalisateurs vivant dans la bande de Gaza, tournés sous les bombes. De jeunes journalistes formés par le programme MOJO Gaza ont signé 17 courts documentaires sur le quotidien de la guerre, projetés au Forum des images à Paris, en décembre 2025. Aucun n'a connu une telle exposition en salles. Le monde ne commencerait-il à écouter les Palestiniens qu'à partir du moment où des Israéliens décident de parler ? Le reproche ne vise pas tant le film et ses réalisateurs, mais révèle une hiérarchie des voix. Naza documente ce que les Gazaouis racontent depuis trois ans ; il a fallu que leurs bourreaux le confirment pour que les salles se remplissent. Ce qui n'enlève rien à la qualité du film en lui-même : il est nécessaire.
Israël secoué
La brièveté de la sortie française n'a rien d'une censure. Elle tient à une règle bien française, la chronologie des médias, qui impose de longs délais entre la sortie en salle d'un film et sa diffusion gratuite. Or les réalisateurs voulaient que Naza soit vu en ligne, sans payer, le plus vite possible. Pour concilier les deux, le film a obtenu un visa exceptionnel limité à 500 séances sur deux jours. Ce dispositif autorise une sortie en salle suivie d'une mise en ligne rapide. C'est le même mécanisme qui avait permis au film documentaire Kaizen, retraçant l'ascension du mont Everest par le Youtubeur Inoxtag, de passer par les cinémas avant YouTube.
Ailleurs, rien de tel n'oblige à compresser le calendrier. Le Guardian et mk2 Films, chargé des ventes internationales, ont trouvé des distributeurs dans 56 pays, avec des sorties étalées depuis fin septembre. Sauf en Israël, où le film n'y a trouvé ni distributeur ni salle. Les producteurs ont proposé de le fournir gratuitement aux cinémas israéliens qui oseraient le programmer. À ce jour, aucune ne s'est lancée. Le Guardian dit aussi chercher des moyens de le montrer dans les Territoires occupés palestiniens.
Il faut dire qu'en Israël, la riposte a été immédiate. Après sa présentation en septembre dernier, à la Mostra de Venise, au cours de laquelle Naza avait reçu une standing ovation de 25 minutes, la plus longue jamais enregistrée dans un grand festival de cinéma, le ministre de la Culture, Miki Zohar, avait annoncé vouloir déchoir les deux réalisateurs de leur nationalité pour « trahison envers l'État ».
Le 11 octobre, à la veille de la sortie française, Benjamin Netanyahou est monté d'un cran. Le Premier ministre a demandé au chef d'état-major, au chef du Shin Bet et à la procureure de l'État d'enquêter sur les participants au film et de les poursuivre. Il réclame aussi des poursuites contre les cinéastes pour « atteinte aux intérêts diplomatiques et sécuritaires d'Israël ».
Ceux qui ont manqué les deux jours de salle n'ont pas tout perdu. Naza sera mis en ligne gratuitement, dans le monde entier, sur le site du Guardian, fin novembre 2026. Aucun jour précis n'a encore été annoncé. Yuval Abraham a promis un accès sans aucune limite de durée, pour que chacun puisse entendre ces témoignages. Ce sera aussi, pour beaucoup d'Israéliens, la seule façon de voir le film.
Lire aussi :
La voix de Hind Rajab, pour que les voix de Gaza ne s'éteignent pas face à l'impunité
From Ground Zero : la guerre à Gaza sous le regard de ses talents artistiques
Voyage à Gaza, contre l'entreprise de déshumanisation des Palestiniens
Ailleurs, rien de tel n'oblige à compresser le calendrier. Le Guardian et mk2 Films, chargé des ventes internationales, ont trouvé des distributeurs dans 56 pays, avec des sorties étalées depuis fin septembre. Sauf en Israël, où le film n'y a trouvé ni distributeur ni salle. Les producteurs ont proposé de le fournir gratuitement aux cinémas israéliens qui oseraient le programmer. À ce jour, aucune ne s'est lancée. Le Guardian dit aussi chercher des moyens de le montrer dans les Territoires occupés palestiniens.
Il faut dire qu'en Israël, la riposte a été immédiate. Après sa présentation en septembre dernier, à la Mostra de Venise, au cours de laquelle Naza avait reçu une standing ovation de 25 minutes, la plus longue jamais enregistrée dans un grand festival de cinéma, le ministre de la Culture, Miki Zohar, avait annoncé vouloir déchoir les deux réalisateurs de leur nationalité pour « trahison envers l'État ».
Le 11 octobre, à la veille de la sortie française, Benjamin Netanyahou est monté d'un cran. Le Premier ministre a demandé au chef d'état-major, au chef du Shin Bet et à la procureure de l'État d'enquêter sur les participants au film et de les poursuivre. Il réclame aussi des poursuites contre les cinéastes pour « atteinte aux intérêts diplomatiques et sécuritaires d'Israël ».
Ceux qui ont manqué les deux jours de salle n'ont pas tout perdu. Naza sera mis en ligne gratuitement, dans le monde entier, sur le site du Guardian, fin novembre 2026. Aucun jour précis n'a encore été annoncé. Yuval Abraham a promis un accès sans aucune limite de durée, pour que chacun puisse entendre ces témoignages. Ce sera aussi, pour beaucoup d'Israéliens, la seule façon de voir le film.
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