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Vivre ensemble

Les musulmans en Europe

Mustapha Cherif est islamologue

Rédigé par Mustapha Chérif | Vendredi 20 Octobre 2006



Les musulmans en Europe
Le musulman apparaît comme un réfractaire au progrès. Pourtant, 15 siècles d’histoire prouvent le contraire. Les citoyens européens de confession musulmane, qu’ils soient originaires du Sud ou de souche, sont une chance pour l’Europe en crise. Et pour les pays islamiques, les musulmans d’Europe sont aussi une chance. Leur façon de réinterpréter leur foi en conformité à leur contexte sera bénéfique pour tous.

Sur le plan de l’autocritique, chez certains musulmans, faute de renouvellement suffisant de la compréhension de la religion, et à cause des interprétations idéologiques, on enregistre des réactions qui se replient dans la religion refuge et les pratiques fermées. Actes qui donnent de l’eau au moulin aux détracteurs de l’Islam.

Les problèmes politiques, économiques et sociaux, d’injustices, engendrent des comportements qui instrumentalisent parfois la religion. Des groupes minoritaires, usurpent le nom de l’Islam et participent à la confusion. Dans les sociétés où la marchandisation du monde domine, les musulmans légitimement résistent face à la rupture des liens sociaux, aux dérives de la modernité, aux formes de déshumanisation. Cette résistance, si elle est pacifique et réfléchie, sera salutaire pour l’Europe. Elle obligera à revoir la place du spirituel dans la vie, la question du droit à la différence et la nécessité du vivre ensemble, dans le respect réciproque. Le problème se complique du fait, d’une part, des interprétations fermées qui contredisent le sens.

Et aussi, commencent à apparaître l’influence du mouvement de la dilution, des lectures de type positiviste, qui, sous prétexte de modernisme, abordent de manière réductrice le Coran et la tradition du Prophète. D’autre part, l’air du temps en Occident, est à la xénophobie, à l’islamophobie et à la haine de l’étranger. Pourtant, l’immense majorité des citoyens musulmans reste attachée à la modernité, à la ligne du juste milieu et au respect des lois des pays d’accueil. Ni intégrisme, ni assimilation, dépersonnalisation ou occidentalisation effrénée. Les citoyens de confession musulmane recherchent l’alliance entre leur foi et le moderne. Ils ne comprennent pas que certains leur refusent cette possibilité, alors que rien n’empêche que la question de l’être moderne se conçoive à partir des possibilités propres à une foi. Nous devons rester ferme quant à ce droit.

Les citoyens musulmans en Europe sont, en général, de nouveau résidents, des nouvelles minorités dans la Cité. Moins, d’un siècle de présence et pour la plupart moins de cinquante ans, suite à la décolonisation et aux mouvements modernes de migrations. Mais, il y a plus de points communs entre les européens, d’origines et de confessions diverses, que de différences.

Comme tous les autres groupes, les musulmans ne sont pas un bloc, ni marqué par un seul aspect de leur histoire et religion, mais par l’interaction entre une multitude de valeurs, influences et expériences. L’injustice la plus flagrante n’est pas matérielle mais morale. Ce qu’ils refusent, avant tout, c’est le racisme. Les discriminations qu'ils subissent en matière de logement, de formation, de travail, d'accès à la culture, sont liés à la haine, que certains cultivent envers l’Islam. On les accuse injustement d’êtres la cause du chômage, d’êtres ingrats ou déloyaux et d’êtres incapables de mobilité et d’intégration. Alors qu’ils représentent environ le quart de la population d’origine, les citoyens musulmans sont accusés d’êtres incapables de s’intégrer. La problématique de l’intégration politique et culturelle reste en friche, des clichés sont mis en avant.

Les systèmes de valeurs anciens et les références de bases des européens musulmans issus de l’émigration sont méconnus par la majorité des autres citoyens. Pourtant l’articulation, la synthèse et l’évolution entre les valeurs anciennes et les valeurs nouvelles s’opèrent en permanence. La ressemblance avec les autres européens est plus importante que la dissemblance. Même si des spécificités se font jour, notamment l’attachement légitime à des pratiques religieuses et des choix politiques plus proches des revendications de justice. Les traits particuliers, de la religion, de l’origine, ne sont pas des obstacles à l’européanisation, au sens de la transformation dans la citoyenneté.

Le fossé n’est pas infranchissable. Car, d’un coté, se manifestent des efforts étatiques, ou de l’Union Européenne, ou privés, pour l’égalité des chances, prouvant que tout n’est pas à l'abandon, et, d’un autre côté, nombre d’habitants non-musulmans, notamment des religieux chrétiens ou des militants humanistes, des quartiers, témoignent de formes de solidarité. Les citoyens de confession musulmane revendiquent, en général, une intégration, qui respecte leur intégrité, c'est-à-dire qui ne soit ni assimilation, ni ghettoïsation. Ils considèrent que leurs parents et eux-mêmes, de par leurs sacrifices et leur patience, ont prouvé leur européanité, leur capacité à êtres des citoyens européens. Ils savent qu’ils sont capables d’assumer la marche du temps. Les enfermer dans le ghetto, les communitariser, du fait de leur pauvreté, de leurs origines ethniques ou religieuses, les poussent parfois à la réaction inverse de ce qu’ils veulent: partager, les valeurs communes à la société et apporter leur contribution dans le chemin des métamorphoses.

L’indifférence, ou la hargne à leur encontre, sont significatives de la méconnaissance de leurs aspirations. Ils se plaignent de l’attention disproportionnée que manifestent les politiques, les médias et partant l’opinion publique, aux phénomènes marginaux qui peuvent caractérisés leur catégorie. Les valeurs des citoyens européens de confession musulmane semblent encore aujourd’hui inconnues au reste de la société. Ces citoyens regrettent que certains veulent faire croire que l’attachement au modèle séculier, républicain et moderne serait plus faible chez eux, ce qui est une contre-vérité. L’immense majorité revendique, l’attachement au vivre ensemble, malgré les verrouillages, les propagandes, de certaines des politiques et des discours dominants. Si on sait être à leur écoute, les citoyens musulmans s’affirment perméables à l’adaptation, à la sécularisation et aux modes évolutifs de la citoyenneté. Ils sont capables de réinventer leur comportement.

Cependant, il leur manque des directeurs spirituels, crédibles et compétents, qui, du dedans de la société de chacun des pays européens, les orientes sur le plan cultuel et culturel, et partant les libères des influences extérieures et des clivages. Mais surtout, le problème se situe au niveau des questions sociales : lutter contre les discriminations et œuvrer à l’égalité.

La présence, des musulmans en Europe est une double épreuve. Pour les Européens qui doivent mettre en pratique leurs principes théoriques de démocratie et pour les citoyens musulmans qui ont pour tâche de réussir la synthèse entre le moderne et l’authentique. C’est non seulement possible, mais vital. Etre musulman c’est témoigner en paix.




www.mustaphacherif.com





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