Connectez-vous S'inscrire






Points de vue

Les miracles : une croyance archaïque ?

Rédigé par Yann Schmitt | Mardi 12 Novembre 2013

La croyance aux miracles paraît relever d’une relation superstitieuse et magique à la nature et à ses lois. Les amoureux y croient encore ; mais si l’amour humain est miraculeux, l’amour divin se manifeste-t-il aussi par des miracles ?



Les miracles : une croyance archaïque ?
S’interroger sur les miracles consiste à sonder notre conception du monde, le rôle que les sciences et les scientifiques peuvent jouer, et la possible présence divine dans l’univers.

Nous habiterions un « monde désenchanté » selon l’expression du sociologue allemand Max Weber. Les prophètes du judaïsme, en critiquant la magie au profit d’une foi tournée vers l’avenir et le salut, ont légué à l’humanité européenne une attitude religieuse où l’exigence éthique importe plus que les tours de passe-passe des sorciers et guérisseurs.

L’Église l’a peu à peu compris, elle qui reconnaît maintenant davantage la sainteté des croyants en fonction de leurs vertus morales que de leurs pouvoirs de magicien ou de thaumaturge, toujours valorisés malgré tout.

La peinture de la Renaissance, par son souci de la perspective, nous a aussi appris à voir l’espace et la nature comme des lieux géométrisés où le divin ne peut se représenter que s’il obéit aux lois de la nature et de l’humanité. Le Christ doit être peint selon une taille vraisemblable, tout comme la colombe figurant l’Esprit saint.

Et les sciences de la nature – naissant grâce à Galilée, Descartes et bien d’autres – enfoncent définitivement le clou : tout est soumis à des lois, tout est explicable, sinon de fait, au moins en droit. Un avenir indéfini de progrès des connaissances et de luttes contre l’ignorance s’ouvrait tandis que la croyance aux miracles devait disparaître peu à peu, en silence, honteusement.

Les deux temps du miracle

Hume, philosophe écossais des Lumières, hérite de ce long processus par lequel se transforme notre vision de la nature, de l’humain et de Dieu. Soucieux de prolonger la physique de Newton par une étude minutieuse de l’humain et de sa psycho­logie, il a fourni, jusqu’à aujourd’hui, le cadre de la réflexion philosophique sur les miracles.

Un miracle se définit en deux temps. Tout d’abord, il est une « violation des lois de la nature » : si une personne marche sur l’eau, la loi de la gravité est violée. Une fois ce point reconnu, il faut éventuellement ajouter que cette violation doit être produite « par une volonté particulière de la déité ou par l’intervention d’un agent invisible ».

Car le miracle n’est pas seulement une exception aux lois de la nature, il est le signe que Dieu veut que quelque chose arrive. Si une plume, au lieu de tomber, s’envole sans que le vent la porte, il s’agit bien d’une violation des lois de la nature ; mais si personne ne s’en aperçoit, aucun signe divin n’est manifeste, le miracle n’a pas vraiment eu lieu. On peut supposer que Dieu ne perd pas son temps à ce genre d’enfantillage.

Pour Hume, l’argument contre l’existence des miracles procède en deux temps. Le premier souligne que l’on doit mettre en balance la croyance aux miracles avec notre croyance que le cours de la nature est régulier, ainsi que nous en faisons constamment l’expérience. La fonction des sciences de la nature, mais aussi de la psychologie, est de décrire au mieux ce cours régulier des choses et des humains.

Puisque, par définition, un miracle est une violation de ce cours régulier, croire aux miracles va à l’encontre d’une croyance solidement ancrée en nous, parfaitement légitime qui plus est. Il y a donc une présomption très forte contre la possi­bilité qu’un miracle ait bien eu lieu et il faut être méfiant vis-à-vis de tout témoignage à propos d’un prétendu miracle. Le second temps de l’argument est alors une enquête sur les témoignages. Suffisent-ils à renverser la présomption critique ?

Le besoin de réenchanter le monde

Témoigner d’un miracle, c’est jouer sur la fascination pour le merveilleux, sur le besoin de réenchanter le monde. Le soi-disant témoin en tire un prestige et un pouvoir aisés, car lui seul a vu. Un tel témoignage n’authentifie donc rien car, dans cette situation, le jugement critique et la raison sont mis entre parenthèses par un jeu d’illusions et même d’auto-illusions.

Contre les témoignages de miracles, il existe donc une présomption très forte fondée sur notre expérience et nos sciences ainsi qu’une critique de la psychologie humaine qui nous entraîne si aisément vers la superstition.

L’attention au récit de témoignages est un point essentiel de la réflexion sur les miracles que l’on retrouve par exemple chez l’anthropologue des religions Élisabeth Claverie qui a étudié les apparitions de Lourdes de 1858. Les apparitions de la Vierge sont relayées par Bernadette, une paysanne pauvre et marginalisée.

Que Bernadette soit témoin lui donne un pouvoir que l’autorité cléricale va lui contester. Elle, une très jeune femme, ne doit pas rompre la chaîne hiérarchique qui va des fidèles à Dieu en passant obligatoirement par l’Église et les hommes qui la dirigent.

Heureusement, pour assurer la légitimité du témoignage de la jeune femme, la Vierge va parler et confirmer le dogme mis en place par les hommes d’Église, quatre ans auparavant (1854). Que soy era immaculada councepciou (« Je suis l’Imma­culée Conception »). Cela tombe plutôt bien.

Démythologiser textes et témoignages

Face à de telles critiques, les chrétiens peuvent-ils renoncer à la notion de miracle tout en se disant disciples du Christ ? Pour lire ainsi les textes religieux et leurs témoignages, un important travail de démythologisation s’impose, comme le réclamait le théologien Rudolf Bultmann.

Les témoins et les communautés qui transmettent l’histoire du Christ ont surchargé leurs témoignages de représentations trop mondaines, fascinées par le merveilleux que Hume dénonçait. L’interprétation doit refuser cette objectivation, cette réduction de la transcendance divine à des événements magiques.

La tentation de transformer tout récit de miracle en récit symbolique ne conserve qu’un aspect de la définition du miracle. Un miracle est certes un signe divin, il a valeur de symbole, mais il est aussi nécessairement une violation des lois naturelles. Si l’on ne conserve que l’aspect symbolique de manifestation d’une intention divine, c’est de la Providence divine dont on parle, de Dieu agissant dans sa création sans enfreindre de lois.

Point de miracle dans cette présence de Dieu. Or, pour les chrétiens, il y a au moins le tombeau vide, et un mort qui est revenu d’entre les morts. « Si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi votre foi. Il se trouve même que nous sommes de faux témoins de Dieu, car nous avons porté un contre-témoignage en affirmant que Dieu a ressuscité le Christ. » (1 Co 15, 14-15.)

La foi dépend d’un miracle : impossible de croire en Dieu, au moins dans un cadre chrétien, sans croire qu’il y a eu au moins ce miracle originel.

Il faut alors revenir sur la stratégie critique de Hume. Le débat académique contemporain a pointé la faiblesse de la première partie de l’argument humien. Hume indique que toute personne éclairée aura une présomption contre les miracles car cette croyance religieuse est contredite par une croyance naturelle bien mieux fondée, la croyance que la nature suit un cours invariable.

Mais, contrairement à ce que dit Hume, le témoignage à propos d’un prétendu miracle n’est pas nécessairement mis en balance avec la seule expérience de la régularité de la nature. La personne qui a la foi sait que Dieu peut intervenir dans le cours de la nature pour agir et se manifester, y compris contre les lois de la nature. Le croyant accueillera sûrement avec méfiance un témoignage de miracle mais nulle présomption massive contre lui, sa foi lui laisse à penser que des miracles sont possibles.

La question des miracles place donc chacun au cœur de sa représentation du monde. La nature est-elle close sur elle-même, sans aucun signe divin ? La foi engage-t-elle à croire que Dieu peut intervenir dans la nature ? Intervient-il souvent ? Intervient-il au moins une fois ? N’intervient-il jamais ? Nous voilà reconduits aux débats sur la superstition, la foi et le rationalisme athée. 

Miracles et guérisons face aux sciences

Les sciences de la nature sont souvent invoquées pour critiquer la croyance aux miracles. Plutôt que de croire que les eaux de la mer peuvent se soulever et laisser un pas­sage à sec ou bien que le soleil peut arrêter sa course, il faut plutôt considérer ce que les scientifiques disent du fonctionnement régulier et prévisible de la nature.

Mais, actuellement, plutôt que les prodiges dans les astres ou dans la nature, ce sont les guérisons du corps qui constituent l’essentiel des miracles, bien que des statues pleurent encore de l’huile ou du sang, de temps à autre. En admettant que l’on puisse constater une absence d’explication scientifique pour certaines guérisons, quelle attitude scientifique adopter ?

Il convient de recourir à d’autres sciences que la médecine ou les sciences de la nature. Les sciences humaines, ainsi que l’explique l’anthropologue Jean-Pierre Albert, ont un rôle crucial à jouer. Quand l’expli­cation par des lois de la nature n’est plus possible, il reste l’examen des textes et des témoignages ainsi que de nos motivations à y prêter ou non foi. Quand le symbole l’emporte sur le fait et le texte sur l’acte, ce sont les sciences humaines qui doivent analyser la croyance aux miracles. La psychologie, l’anthropologie et les sciences cognitives peuvent éclairer le rapport au corps, la somatisation, l’espérance de guérison.

Les miracles ne sont pas que des événements violant les lois naturelles, ils ont un sens à interpréter afin de comprendre ce qui nous fascine en eux.

Yann Schmitt est professeur de philosophie en classes préparatoires, chargé d’enseignement à l’École normale supérieure. Il a notamment publié Qu’est-ce qu’un Dieu ? (Ed. Vrin, 2013) et « Hume on miracles : the issue of question-begging » (« Hume sur les miracles : la question de la prière d’intercession », Forum philosophicum, n° 17, 2012).