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Points de vue

L’égalité des musulmans et des musulmanes, en théorie seulement

Rédigé par Fatima Adamou | Lundi 24 Février 2014



On pourrait moquer notre pays, la France, pays qui se revendique comme étant celui des droits de l’homme, d’en être encore à renforcer la lutte contre les formes de discrimination hommes-femmes au XXIe siècle. La lutte contre les inégalités entre filles et garçons est l’argument avancé par le ministère de l’Éducation pour la mise en place du programme « ABCD de l’égalité » dans un certain nombre d’écoles de la République, et que d’aucuns accusent d’être un cheval de Troie pour introduire un enseignement de la « théorie du genre » parmi les plus jeunes…

Cependant, bien peu, parmi les accusateurs, font état de cette nécessaire lutte contre les aprioris sexistes. Il est vrai que cette égalité nous a été octroyée, à nous musulmans, plus d'une dizaine de siècles auparavant avec l’islam. Nous en sommes tous très fiers : il est devenu l’argument choc aux moindres critiques sur la situation des femmes musulmanes à notre époque.

Néanmoins, de la même façon que le sens de l’égalité dans la Déclaration des droits de l’homme est bien peu présent dans la réalité de nos sociétés, l’esprit d’égalité du Coran s’est, lui aussi, évaporé avec le temps, laissant place à la théorie de la supériorité de l’homme sur la femme.

Les traditions, les cultures ont certainement favorisé l’assignement des rôles : celui de la femme se cantonnant à la sphère familiale et celui de l’homme à la sphère sociopolitique quasi interdite aux femmes.

L’épisode récent de la Grande Mosquée de Paris est assez symbolique des situations des femmes dans la sphère sociopolitique. Ce ne sont pas toujours pour des raisons de « nuisances sonores » que les femmes sont reléguées dans des sous-sols. Ce sont souvent leurs places réservées : des petites salles adjacentes, des bâtiments en retrait ou, pire, aucune place réservée pour elles, les excluant et les privant de vivre et d’assister à l’esprit fraternel qui doit régner au sein des mosquées. Nous, les femmes, sommes réduites à l’invisibilité, nous ne sommes pas partie prenante dans les décisions relatives à la vie au sein des mosquées.

Il convient de se demander si l’« oubli » de l’enseignement de la présence des femmes dans la sphère publique est à l’origine de l’acceptation des femmes, elles-mêmes, de leur statut d’infériorité. L’on accepte cet état de fait, bien que notre Livre saint ne nous donne aucune indication dans ce sens.

L’on ignore souvent que, autrefois, des hommes voyageaient pour apprendre les sciences religieuses auprès de femmes. L’on oublie la place des femmes musulmanes dans les mosquées, les cours auxquels elles assistaient avec les hommes aux premiers temps de l’islam. Aujourd’hui, nous, les femmes, mettons en doute ce qu’une autre, une cheikha, enseigne : on s’enquiert plutôt auprès de l’homme qui lui a enseigné.

Par ailleurs, aucune responsabilité spécifique domestique n’est attribuée à l’homme ni à la femme. Toutefois, chacun-e de nous comprend que les tâches exclusives de la femme sont l’éducation des enfants, la cuisine, l’entretien de la maison. Or il n’est nulle part fait mention du bricolage ou de la plomberie dédiés exclusivement aux hommes ! Ces derniers sont décrits comme « occidentalisés » ou « ouverts d’esprit » lorsqu’ils entreprennent des tâches ménagères. L’on aime pourtant donner l’exemple du Prophète Muhammad qui reprisait ses vêtements, lavait ses affaires, portait sa fille sur ses épaules durant sa prière… Un exemple à suivre ou à citer seulement comme une litanie ?

Cette répartition des rôles ancrée dans les cultures est transmise dès les plus jeunes âges dans certaines communautés musulmanes, où les parents perpétuent cette distribution discriminatoire des responsabilités dans la cellule familiale. Les jeunes filles sont préparées à leur rôle de bonnes épouses, où elles doivent exceller dans le domaine culinaire et domestique. À l’opposé, rien n’est fait pour la préparation des garçons pour tenir leur foyer, auxquels les traditions ont octroyé toutes les responsabilités liées à la société.

Cette répartition inégale est en totale contradiction avec la finalité du message spirituel de l’islam insistant sur l’égalité de l’homme et de la femme. Quelle serait la situation en rétablissant la place des femmes dans l’Histoire ? Celles-ci aspireraient sans doute à faire partie des corps décisionnaires liés aux affaires des musulmans. Les hommes et les femmes ne se poseraient pas la question au sujet d’un apprentissage sous la direction d’une cheikha… Et cela n’est que le premier pas…

Il est plus qu’impératif de combattre les stéréotypes nés des traditions, de redonner à l’homme son devoir et son rôle de partenaire dans la sphère familiale mais également à la femme son devoir et son rôle de partenaire dans la sphère sociale. Et de revenir au sens profond de notre Texte spirituel, fondé sur la justice et l’égalité.

Tutrice de français en Grande-Bretagne, Fatima Adamou est également researcher bénévole à l'association Christian Muslim Forum.