Connectez-vous S'inscrire






Points de vue

Jérusalem, capitale de la rupture

Rédigé par Quartiers Libres | Vendredi 31 Octobre 2014



Jérusalem, capitale de la rupture
Depuis cet été, la tension monte à Jérusalem. Aujourd’hui seulement, les médias occidentaux s’y intéressent, ne creusant bien entendu jamais sur les causes de ces violences : l’occupation et ses méthodes perverses.

Suite au kidnapping et au meurtre de Mohammed Abu Khdeir, adolescent brûlé vif par des colons assoiffés de vengeance, les habitants de Jérusalem-Est ont eu un véritable électrochoc. Ce meurtre qui demeure impuni a été un déclic dans la société jérusalémite qui vit depuis une dizaine d’années une accélération de la colonisation des quartiers arabes ainsi qu’une montée d’un racisme décomplexé, de violences physiques et verbales aussi bien de la part des forces de l’ordre que des colons d’extrême droite.

Contrairement aux Palestinien-ne-s vivant en Cisjordanie, les habitants de Jérusalem possèdent une carte de résidents et sont censés avoir les mêmes droits et devoirs que les Israéliens : liberté de mouvement (dans toute la Palestine historique), paiement de la taxe d’habitation à la municipalité (qui devrait se traduire par un accès aux services publics municipaux), droit de vote aux élections municipales (que beaucoup boycottent), accès à l’assurance maladie nationale… mais dans les faits, les discriminations envers les Palestinien-ne-s de Jérusalem n’ont jamais été aussi flagrantes et assumées par les colons comme par les autorités israéliennes.

Jérusalem, capitale de la rupture

Une longue série de discriminations

Comme toujours avec les Israéliens, il y a la loi et puis il y a son application, à des années-lumière de là. Dans la réalité, les 350 000 Palestinien-ne-s de Jérusalem-Est ne bénéficient d’aucun service public digne de ce nom, les quartiers arabes sont à l’abandon, alors que les taxes ne cessent de s’accroître. Pour exemple, dans le quartier de Shuafat d’où est partie cet été la révolte, les installations endommagées n’ont pas été réparées, ainsi les grandes artères n’ont toujours pas retrouvé feux de circulation ni éclairage public, les stations de tram détruites n’ont pas non plus été remplacées…

Autre discrimination, cette fois, à l’embauche, étant donné qu’il faut être citoyen israélien pour accéder aux postes dans la fonction publique, les résidents de Jérusalem ne peuvent donc pas y accéder, n’étant officiellement citoyen-ne-s d’aucun pays.

Il est d’ailleurs de plus en plus difficile pour les Palestinien-ne-s de conserver leur carte de résident-e de Jérusalem. Précisons que les détenteurs de cette carte n’ont ni passeport israélien ni passeport palestinien, ils n’ont pas de citoyenneté et sont officiellement « résidents » dans leur propre pays. S’ils souhaitent voyager à l’étranger, ils doivent obtenir un « laisser-passer ». De plus en plus d’entre eux se voient supprimer leur carte de résident, au moindre défaut d’impayé d’impôt, ou s’ils résident plus d’un an en dehors de Jérusalem. Une mesure discriminatoire de plus, qui ne s’applique qu’aux Palestiniens de Jérusalem. A l’inverse, n’importe quel détenteur du passeport israélien peut résider à l’étranger autant de temps qu’il veut, il ne se verra jamais refuser l’entrée dans le pays ni être déchu de sa nationalité.

Entre 1967 et 2013, l’Etat israélien a supprimé la carte de résident à 14 309 Palestinien-ne-s de Jérusalem. Les sorties du territoire des Jérusalémites sont contrôlées par les autorités israéliennes, certains sont interdits de voyager pour des « raisons de sécurité », d’autres obtiennent parfois la permission de sortir, à condition de rester en dehors du territoire durant plusieurs mois minimum.

Le nombre d’arrestations de Palestinien-ne-s de Jérusalem, leurs expulsions, la dépossession de leurs terres ou de leurs maisons par des colons, les attaques violentes de colons grandissent et font désormais partie du quotidien des Jérusalémites. Durant l’été, 760 Palestinien-ne-s de Jérusalem ont été arrêtés, dont 260 enfants. Jour et nuit, des drones et hélicoptères de l’armée israélienne sillonnent le ciel des quartiers arabes pour mener une surveillance précise. Sur terre, de nombreux policiers sont déployés en permanence dans les quartiers arabes.

Jérusalem, capitale de la rupture

La confiscation des biens au profit de la colonisation

Dans le quartier de Silwan, deux fois en moins d’un mois, les colons se sont emparés d’appartements, toujours en utilisant la même méthode. Depuis des années, l’association Elad dont l’objectif assumé est d’étendre la colonisation juive à Jérusalem-Est, fait pression sur les propriétaires palestiniens du quartier de Silwan afin de les pousser à vendre leur bien.

Les appartements ont été frauduleusement mais « légalement » vendus, avec la collaboration d’un Palestinien qui a aidé Elad à duper les propriétaires qui pensaient les vendre à des Palestiniens. Une fois, une dizaine d’immeubles extorqués, les colons de l’association Elad, accompagnés par les forces de police envahirent Silwan en pleine nuit. Les soldats alors déployés dans toutes les ruelles du quartier, la voie est libre pour que les colons s’emparent des appartements vides. Une fois l’appartement saisi par les colons, le premier réflexe est d’installer aux fenêtres de larges drapeaux israéliens, afin de revendiquer ces nouvelles prises.

Une colonisation vivement soutenue par le gouvernement israélien, qui a annoncé le 27 octobre la construction de 1 060 logements réservés à des colons à Jérusalem-Est. Une annonce d’autant plus injuste, qu’il est très difficile, voire pratiquement impossible, pour les habitants de Jérusalem-Est d’obtenir un permis de construire ni même d’agrandir leur maison, créant ainsi une crise du logement dans les quartiers arabes, poussant les habitants à quitter Jérusalem pour aller vivre dans les villages alentours.

Une colère transformée en résistance

Provocation redondante des autorités israéliennes et particulièrement symbolique : les restrictions d’accès à l’esplanade des Mosquées se sont multipliées ces derniers mois, en particulier lors des vendredis du Ramadan. Dernièrement, lors de la semaine sainte de Soukkot, l’accès de l’esplanade a été interdit durant plusieurs jours aux hommes de moins de 50 ans. Pendant cette même période, des groupes de colons d’extrême droite avaient le loisir de se rendre sur l’esplanade, entourés de soldats lourdement armés.

Il est primordial de chercher les origines de ce qui se trame à Jérusalem, pour ne pas sombrer dans l’analyse facile des médias occidentaux et des soutiens à la politique sioniste d’expansion de la colonisation d’humiliation d’un peuple, qui nous parlent de « terrorisme ». Si la tension monte à Jérusalem, c’est uniquement en réaction à l’occupation et à l’intensification ces derniers mois des humiliations, spoliations, arrestations et d’une répression violente qui ne peut appeler en réponse qu’une résistance populaire. L’intensité de cette réponse est uniquement dictée par la violence de l’occupation et de la politique d’extrême droite menée par le gouvernement israélien. Cette résistance est un droit légitime et les formes qu’elle prend appartiennent uniquement au peuple sous oppression, ce peuple étant le seul à même de choisir les moyens de lutte et d’action qui lui conviennent pour avancer vers sa libération.

****
Quartiers Libres est un collectif de militant-e-s de quartiers, de journalistes, d’universitaires qui tou-te-s vivent, travaillent, ou militent en banlieue, réuni-e-s au lendemain des révoltes de 2005 lancées à Clichy-sous-Bois après la mort de Zyed et Bouna.