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Points de vue

Islam : visibilité/lisibilité, se conformer ou se démarquer ?

Par Fethallah Otmani*

Rédigé par Fethallah Otmani | Vendredi 19 Juillet 2013

La visibilité du religieux dans les sociétés laïques pose la question du rapport à l’espace public. Suite de la réflexion de Fethallah Otmani, avec ce troisième article d'une série de quatre textes consacrés à la problématique de la visibilité de l'islam/en islam.



En réalité, il nous faut bien cerner les notions de muwafaqa (se conformer) et de mukhalafa (se démarquer) pour appréhender au mieux la notion de visibilité en islam.

Ibn Taymiyya donne un exemple simple qui, pourtant, permet de comprendre parfaitement ces concepts. Lors de son arrivée à Médine, le Prophète (PBSL) avait pris pour habitude de s’approprier les traditions des juifs, jusqu’à copier leurs coiffures. Pourtant, lors des conflits avec les tribus juives, il se démarqua jusque dans les moindres détails de leurs habitudes, y compris de leurs coiffures.

Dès lors, il faut s’interroger sur la pertinence d’une visibilité qui devrait « se conformer » ou « se démarquer » et sur la visibilité proposée par nos sociétés modernes. Prenons deux valeurs fondamentales proposées par le système moderne qui peuvent nous sembler universelles : la liberté et le respect.

Liberté

La liberté est une valeur universelle et pourtant, alors qu’elle dit en islam le refus de toute dépendance sauf à Dieu, dans nos sociétés modernes elle dit le refus de toute dépendance à Dieu.

Par ailleurs, il est de plus en plus question de ne pas tolérer dans l’espace public des choses que l’on n’accepterait pas chez soi. Ainsi, au lieu de permettre une expression « libre » et diverse, l’espace public devient un outil de neutralisation. Cette posture pose non seulement le problème de la définition du « on », et donc des rapports de domination, mais également celui de la réelle définition de la notion de liberté dans nos sociétés.

Concernant les rapports de domination qui sont aussi anciens qu’Abel et Caïn, notre société mondialisée a su les étendre notamment par la voie des outils de communications modernes. La culture « américaine », le modèle économique « capitaliste », le système politique « occidental », chacun dans ses variantes mineures sont devenus des modèles de référence qui s’imposent à la planète. Que ce soit par la force, par les médias ou par des procédés d’acculturation, le système assoit sa domination sur les peuples et proposent une visibilité en apparence libre mais en réalité enfermée dans le cautionnement du système idéologique libéral.

La liberté moderne est individualiste et se préoccupe surtout des droits de l’homme à disposer de son corps et de ses biens plutôt que de valeurs sociales et de responsabilités. À l’ère de la marchandisation, nous assistons à une sorte de capitalisation de la visibilité, pour citer N. Heinich. Téléréalité, shows, les héros d’un jour en quelque sorte sont devenus des moyens de consommation de la visibilité, où élite, excellence et visibilité se confondent.

La majorité des élites valorise une certaine forme de liberté, de bonheur et de beauté où ce n’est plus l’œuvre ni la pensée mais l’individu qui devient visible. Ce leurre nous propose même une démocratisation de l’accès à la visibilité, à l’élite, à l’excellence. Mais il nous propose en réalité une démocratisation qui dit inégalité, car seule une élite restera en haut de l’affiche.

Ce système propose une visibilité superficielle, alors que l’islam exige une visibilité qui dit la profondeur. Partant du principe que ce qui fut le fruit des postures modernistes relève du siècle des Lumières et donc d’une posture à l’égard de l’Eglise et par voie de conséquence de Dieu, pouvons-nous, nous contenter de proposer simplement des formes de visibilité différente qui disent la liberté, sans dire pourquoi et au nom de qui ?

Dire que Dieu libère et dire comment Il libère est un impératif dans une société qui trahit chaque jour ce concept en prétendant « se libérer de Dieu ».

Respect

Le respect et la tolérance dans sa compréhension moderne sont profondément politico-religieux. La tolérance se concentre fondamentalement sur l’idée que la croyance ne peut s’imposer aux autres et que l’État est garant de cela. Sauf que si de plus en plus de voix se lèvent pour rappeler que la spiritualité peut être agnostique, elles oublient de rappeler que la croyance n’est pas toujours religieuse.

Ainsi, si cette valeur paraît universelle, dans notre société, elle est davantage la traduction d’une forme d’autocensure qui permet de conserver dans la sphère privée ce qui pourrait nuire à l’autre et qui relève de l’intime. Par le procédé de globalisation, l’autre est devenu la représentation du communément admis. Ce n’est, en effet, plus tant le souci du voisin qui détermine le degré de visibilité admissible mais bien plus ce que l’espace public et les pouvoirs qui le compose peuvent tolérer.

Par ailleurs, la définition a également évolué sur un autre plan. Il n’est en effet aujourd’hui plus problématique de faire apparaître des éléments de l’intime, tel que la nudité, par exemple.

L’intimité est acceptée dans l’espace public dès lors qu’elle ne remet pas en cause l’ordre établi. Ce système qui véhicule une pensée a défini son cadre de fonctionnement et il ne tolère pas même la remise en cause de ce dernier car ce serait le préalable à sa propre chute. Ce n’est donc pas le fait de dire Dieu qui pose problème, mais bien de le dire dans l’espace public au vu de ce que cela induit.

Dire Dieu dans l’espace public deviendrait donc un manque de respect à nos concitoyens puisqu’ils réfutent cette idée dans leurs espaces privés. La culture dominante qui prône l’athéisme nous impose donc, au nom du respect, de ne plus dire Dieu dans l’espace public. Si nous avons l’obligation collective du respect d’un cadre commun qui permet la vie en collectivité, nous avons aussi la responsabilité de nous assurer que ce cadre ne se pervertit pas à des fins anti-universalistes sur la forme comme au fond.

Ce système dominant en permettant à « l’opposition » une visibilité accessoire qui ne touche pas aux débats d’idées, garde en réalité sous contrôle cette dernière qui ne peut ainsi s’exprimer selon son propre référentiel. C’est ici la question de la cohérence entre le fond et la forme, comme la question de vendre du commerce équitable en grande surface ou que Goldman Sachs propose des produits de la finance islamique qui se pose à nous. Pouvons-nous accepter de débattre dans un cadre qui dit respect, sans respect ? Pouvons-nous dire uniquement les valeurs dans un monde qui les trahit chaque jour au nom de son sécularisme ?

N’oublions pas que les formes de la visibilité ont souvent été l’expression d’une contreculture, d’une résistance. N’est-il pas temps de dire stop, de dire : souvenez-vous de dire Dieu ?

* Conseiller en gestion d’organisation et spécialiste de la question du halal , Fethallah Otmani est directeur du Centre d’enseignement et d’éducation Shatibi et membre de l’UFCM.