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Points de vue

Interreligieux : Il n’est pas vain de dialoguer

Rédigé par Mustapha Cherif | Jeudi 31 Octobre 2013



Il y a 20 ans, avec des compagnons de route, nous avons fondé le Groupe d’amitié islamo-chrétien (GAIC) pour contribuer au vivre-ensemble. Les sages n’excluent personne, ne s’estiment pas supérieurs, ne méprisent jamais l’autre. Ils appliquent « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » et savent que la foi va avec les œuvres : « Vous n’atteindrez la piété qu’en faisant don des biens que vous aimez le plus » (Coran).

Être obligé de défendre le dialogue, l’amitié et le pluralisme est symptomatique de l’état critique du monde. Il est temps de donner la parole aux médiateurs plutôt qu’aux pyromanes. L’humanité paraît spirituellement pauvre, marquée par la détresse. Malgré des efforts d’éducation à l’interculturel et à l’interreligieux par nombre d’acteurs comme l’UNESCO et des associations pour établir des mesures de confiance, les haines s’amplifient.

Le sentiment antimusulman se banalise. En Orient, des chrétiens et des musulmans souffrent, compte tenu des bouleversements politiques. L’opinion soumise aux manipulations voit en l’autre une source de menace. Il nous faut témoigner, faire notre examen de conscience. Le combat est intérieur, pour faire reculer la méfiance.

Le pluralisme

Le Coran dialogue, critique, polémique, s’adresse aux autres religions, prévient les idolâtres, les négateurs et les auteurs de comportements répréhensibles, mais n’exclut pas. Il avertit. Il rappelle et dépasse, sans annuler, les Révélations antérieures. Il exige le respect du mystère. Il se présente comme la religion du vrai, cependant il n’est pas exclusiviste. Il reconnaît la part de vérité chez autrui et rend possible le salut aux non-musulmans qui croient en « Dieu » et pratiquent le bien.

Cette dimension ouverte a fait dire à Ibn Arabi : « Mon cœur est apte à recevoir tous les êtres » ; et à l’émir Abdelkader : « Si les chrétiens et les musulmans m’écoutaient, je ferais d’eux des frères. »

L’histoire du monde musulman montre que le respect du pluralisme était une réalité, malgré des écarts entre théorie et pratique. Il fut une terre de refuge en particulier pour les juifs persécutés, mais aussi pour les chrétiens qui ont préservé les églises d’Orient. La symbiose a fait éclore une civilisation islamo-judéo-chrétienne, gréco-arabe, berbéro-africaine, irano-turco-indienne.

Dans une époque désorientée, passant d’une posture areligieuse à une posture antireligieuse d’une partie du monde moderne, les luttes entre religions sont absurdes, contraires à nos références. Les défis sont communs. Le devenir des uns dépend en partie de celui des autres.

Mustapha Chérif avec le pape François. (photo : D.R.)
Mustapha Chérif avec le pape François. (photo : D.R.)

Mis à l’épreuve

Ce qui est inadmissible est la diabolisation. Nous ne disons pas que l’inquisition est dans l’Évangile ni que le sionisme extrémiste est dans la Thora, ne dites pas que l’extrémisme est dans le Coran. Il faut en finir avec l’amalgame. L’extrémisme n’a pas de visage, ni de religion, ni de nationalité.

Dénoncer ceux qui discriminent au nom de l’islam, du christianisme, du judaïsme ou de la laïcité est un devoir. Des chrétiens en Orient et des musulmans en Europe sont soumis à de graves épreuves. Les causes sont politiques, que rien ne peut justifier.

La majorité des croyants éprise de liberté, de paix et de justice souffre d’assister à des dérives commises au nom de la religion. Dans le monde, le nombre de victimes musulmanes de la violence est supérieur de mille fois à celui des non-musulmans. Cela ne nous empêche pas d’être solidaires des chrétiens d’Orient qui sont une partie inséparable de l’identité culturelle des musulmans. Ce n’est pas parce que l’islamophobie enfle en Europe que nous allons être sélectifs en solidarité. Les chrétiens d’Orient et les musulmans d’Europe ne sont pas comptables des errements de ceux qui dévoient leur religion ou leur culture.

Nous nous opposons aux délires d’où qu’ils viennent. Il est inadmissible que l’on puisse s’en prendre à des citoyens en raison de leurs convictions. Il y a 150 ans, l’émir Abdelkader, au nom de l’humanisme musulman, sauvait des milliers de chrétiens à Damas face à la folie sectaire. Notre dénonciation de l’intégrisme qui usurpe le nom de la religion ou de la sécularité est radicale.

Le pape François, proche des pauvres, la prise de conscience autour de la Méditerranée et la relation islamo-chrétienne permettent d’espérer. En ces temps d’incertitudes, il n’est pas vain de dialoguer.

Article rédigé à l'occasion des 20 ans du Groupe d’amitié islamo-chrétien (GAIC) célébrés en cette année 2013. Lire l’intégralité de cet article sur www.legaic.org

Mustapha Cherif est l'ancien premier coprésident et cofondateur du GAIC. Lauréat 2013 du prix de l’UNESCO pour le dialogue interculturel, il est l'auteur de nombreux ouvrages, traduits en plusieurs langues. Dernière publication : Rencontre avec le pape (Ed. Al Bouraq, 2013).

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