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Points de vue

Femmes musulmanes : pour une égalité des chances

Par Noura Jaballah*

Rédigé par Noura Jaballah | Mercredi 5 Octobre 2011



Avant d’entrer dans le cœur du sujet, il faut rappeler une évidence parfois oubliée : les femmes musulmanes ne forment pas un bloc monolithique. Malgré leur appartenance à une même religion, elles sont diverses tant dans leur rapport à celle-ci que dans leur rapport à leur culture d’origine. À cela s’ajoutent évidemment les différences liées aux origines sociales et professionnelles de ces femmes.

Aussi erronée que celle du bloc monolithique, l’image bipolaire simpliste, souvent utilisée par les médias, tend à opposer deux catégories très minoritaires dans l’espace européen : d’un côté, des femmes musulmanes intransigeantes et refusant de faire le moindre effort d’adaptation à la réalité européenne et, de l’autre côté, des femmes de culture musulmane mais qui ont un rapport inexistant, voire hostile, à la religion.

Cette vision est soutenue par des franges radicales avec, d’une part, certaines femmes intégralement voilées et au discours provocateur et, d’autre part, des associations, telles que Ni putes ni soumises, qui sont déconnectées du terrain et qui entretiennent une approche manichéenne et stigmatisante à l’encontre des femmes qui souhaitent concilier intégration et pratique de leur religion.

Diagnostic de la réalité des femmes musulmanes en Europe

Les femmes musulmanes sont donc plurielles et chacune est unique dans la construction de son identité, qui est le résultat de son histoire, de son éducation, de son rapport à la religion, au monde…

Cela étant dit, il n’en demeure pas moins des sujets qui concernent une grande partie des femmes musulmanes en général. Ainsi, face à l’égalité des chances, des études et des recherches dans beaucoup de pays européens montrent qu’elles subissent le fléau du racisme et de la discrimination – particulièrement à l’embauche – en raison de leur origine ethnique et/ou de leur pratique religieuse.

Ainsi, malgré un haut niveau d’éducation, censé leur faciliter l’insertion professionnelle, seule une minorité parvient – non sans difficultés – à s’insérer, tandis que la majorité se trouve obligée de renoncer à son ambition professionnelle.

Pour beaucoup, cette renonciation les conduit à rester dans leur foyer, à se replier sur elles-mêmes ou au sein de leur communauté. Toutefois, d’autres font preuve d’imagination et d’innovation et créent leur propre entreprise, devenant à leur tour employeurs comme le révèle, par exemple, une recherche de thèse en France sur les femmes musulmanes face à l’emploi (1).

Loin des fantasmes et des caricatures, pour l’écrasante majorité de ces jeunes musulmanes européennes, dans leur diversité, elles se réclament citoyennes européennes et essayent de plus en plus de prendre une part active à la vie sociale, comme l’a démontré une recherche (2) sur la participation politique et civique des femmes de culture musulmane en France et en Grande-Bretagne. Ces travaux révèlent un important taux de participation de ces femmes en France et un taux supérieur à la moyenne nationale en Grande-Bretagne.

Il est vrai que des difficultés subsistent, dont certaines sont directement liées à la culture d’origine ou à une certaine perception de l’islam qui est inadaptée à notre réalité. Ce sont précisément ces obstacles que les organisations comme la nôtre cherchent à lever, en veillant toujours à associer les femmes musulmanes pour qu’elles soient parties prenantes des initiatives qui vont dans le sens de leur émancipation.

Mission et réalisations du Forum européen des femmes musulmanes

En effet, la mission du Forum européen des femmes musulmanes (European Forum of Muslim Women – EFOMW) est d’accompagner les femmes musulmanes dans leur quête d’autonomie et de confiance en elles.

Les actions que nous entreprenons se fixent un objectif double : d’une part, la promotion des droits de la femme au sein même de la communauté musulmane et, d’autre part, l’émergence d’un dialogue constructif avec la société pour lutter contre le racisme et la discrimination, déconstruire les préjugés et apaiser les peurs et les tensions.

La finalité de ces actions est de parvenir à un meilleur vivre-ensemble dans nos sociétés, reposant sur le partage de valeurs essentielles et sur le respect des diversités culturelles et religieuses.

Concrètement, depuis sa création en 2006, l’action du Forum suit trois grands axes :

• La formation de leaders et de porte-voix au sein des associations membres (séminaire autour du développement personnel, de l’administration, de la communication, des relations publiques…).

• Le partenariat et la coordination avec des organismes de la société civile, des intellectuels et des politiques. Ainsi, le Forum est membre de la Social Platform, organisation européenne de référence qui regroupe plus de 50 associations.

• La recherche, avec la mise en place en 2009 de la CERIF (Commission d’études et de recherches islamiques sur la question de la femme).
D’une part, cette commission a pour mission d’effectuer des études sur les fondements islamiques qui prônent l’égalité hommes-femmes afin de lutter contre les interprétations abusives des textes religieux à l’encontre des droits des femmes. Il s’agit donc de favoriser une lecture contextuelle qui tienne compte de la réalité de notre époque et de notre société. À ce titre, nous ne manquons pas une occasion pour rappeler que la diversité d’opinions et d’interprétations des textes est tolérée en islam et que les efforts en la matière sont même recommandés.
D’autre part, la CERIF est destinée à mener des enquêtes de terrain, afin de mieux connaître la réalité des musulmanes en Europe, leurs aspirations et les difficultés qu’elles rencontrent dans le cadre de l’égalité des chances. Cela doit également nous permettre, ainsi qu’à nos partenaires institutionnels, de bénéficier de données issues d’enquêtes sérieuses menées sur le terrain.

Recommandations

Notre première recommandation – que nous nous efforçons d’ailleurs de suivre nous-mêmes – concerne la méthode et prend la forme d’un appel à la nuance. Le traitement de la question des femmes musulmanes ne saurait en effet faire l’économie de la compréhension de la diversité et de la complexité d’une population qu’on a trop souvent tendance à caricaturer et à appréhender suivant le seul prisme religieux.

Comme l’expliquent certains intellectuels (3), une telle lecture stigmatise une facette – en l’occurrence l’identité religieuse – de l’identité de ces femmes, avec le risque de radicaliser cette facette au détriment de toutes les autres.

Nous sommes convaincues que la stigmatisation, les restrictions et les lois liberticides – même lorsqu’elles sont motivées par une volonté sincère et louable d’émancipation des femmes – n’apportent pas de solutions efficaces. Il faut, au contraire, soutenir et accompagner les femmes musulmanes qui œuvrent en faveur de l’égalité et du vivre-ensemble en dépit des difficultés. Ces femmes sont une chance pour l’Europe et doivent être associées aux initiatives des institutions que ce soit à l’échelle locale, nationale ou européenne.

Notre seconde recommandation découle directement de la première et vise à donner aux associations de terrain, aux pouvoirs publics et aux médias les moyens d’une meilleure connaissance de la réalité de nos concitoyens musulmans en Europe. Nous pensons en effet que le manque d’études, de recherches et de données explique en partie la perception négative de l’islam et en particulier des musulmanes en Europe. Cette ignorance est un terreau extrêmement favorable pour tous ceux qui souhaitent manipuler l’opinion publique en érigeant des menaces marginales, voire inexistantes.

Pour ces raisons, nous estimons nécessaire de multiplier à l’échelle européenne des enquêtes et des études pour rendre compte des actes discriminatoires et islamophobes mais aussi pour mettre en lumière la réalité des femmes musulmanes en Europe. Au cœur de la mission de notre association comme en atteste la création de la CERIF, cet impératif gagnerait à être soutenu par les instances européennes qui pourraient, par exemple, décider de la mise en place d’un observatoire européen des discriminations contre les minorités.

Un tel observatoire pourrait bénéficier de synergies intéressantes avec des associations comme la nôtre ou comme l’European Netwotk Against Racism (ENAR) ou le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Il faut, selon nous, capitaliser sur les nombreuses bonnes volontés qui militent en Europe pour une coexistence pacifiée de tous les citoyens, car nous partageons l’idée formulée par Gandhi que « c’est à la manière dont une majorité traite ses minorités que l’on juge le degré de civilisation d'une société ».

Conclusion

Pour conclure, je souhaite, Mesdames et Messieurs les parlementaires, vous faire part de nos remerciements pour cette initiative d’audition mais je souhaite également vous faire part de notre souhait de voir votre travail aboutir et donner lieu à des initiatives concrètes. Enfin, j’aimerais vous donner l’assurance que vous nous trouverez toujours à vos côtés en faveur des droits des femmes musulmanes et plus largement encore en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes en Europe.

Notes
1. Recherche de thèse de Fatiha Ajbli qui sera soutenue en décembre 2011.
2. Financée par The Economic and Social Research Council, en collaboration avec le Centre d’analyses et d’interventions sociologiques (CADIS) de l’École des hautes études en sciences sociales.
3. Voir notamment l’ouvrage d’Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998.


Texte rédigé dans le cadre de l’audition de Noura Jaballah (EFOMW), vendredi 9 septembre 2011, à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, devant la Commission sur l’égalité des chances pour les femmes et les hommes.


* Noura Jaballah est présidente du Forum européen des femmes musulmanes ( European Forum of Muslim Women – EFOMW).