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Points de vue

Faire de la boxe thaï pour des « jeunes de quartier » : entre « masculinité de quartier » et « masculinité respectable »

De Facto

Rédigé par Akim Oualhaci | Vendredi 1 Septembre 2023 à 11:30

           

Par la socialisation à la boxe thaïe, des jeunes hommes racisés de quartiers populaires construisent des masculinités différenciées qui s’articulent et se combinent. Contrairement aux idées reçues qui associent les jeunes de quartiers populaires à la figure de la « racaille », il existe en réalité de multiples manières de performer sa masculinité au sein des groupes sociaux marginalisés. Ce processus invalide la masculinité homogène assignée aux groupes sociaux marginalisés.



Faire de la boxe thaï pour des « jeunes de quartier » : entre « masculinité de quartier » et « masculinité respectable »
Héritiers de l’immigration postcoloniale, appartenant aux classes populaires urbaines, les jeunes hommes racisés de quartiers populaires éprouvent les rapports de domination d’abord via leurs corps, marqueurs de la domination ethnoraciale. L’un des ressorts des rapports de pouvoir consiste à déviriliser ces derniers, par l’exercice d’une violence physique sur les corps, ou au contraire à les surviriliser en les désignant comme des bagarreurs violents par essence et donc à coder leurs corps comme étant inéluctablement source de déviance.

Ces assignations stigmatisantes trouvent un terrain de réactualisation lorsqu’il s’agit de la pratique de la boxe thaïe, qui a longtemps été perçue, depuis les années 1980, comme un « sport violent », apanage de « racailles ». L’enquête ethnographique menée dans un club de boxe thaïe d’un quartier populaire de la région parisienne entre 2006 et 2011 montre la construction et la performance de masculinités différenciées, à la croisée des rapports sociaux.

Du quartier à la salle : trois déclinaisons de la masculinité

Les boxeurs sont producteurs d’une culture physique, pour partie illégitime parce que peu reconnue par les institutions, perçue comme violente et portée par des jeunes hommes racisés et appartenant aux groupes populaires et souvent assimilés à des « racailles », qui est fonction des masculinités que la pratique de la boxe thaïe contribue à (re)façonner. Il existe une tension entre trois types de masculinités qui se combinent, sont en concurrence, et parfois mises sous silence : une « masculinité de quartier », une « masculinité respectable » et une « masculinité déviante ». Voici comment l’on peut caractériser ces masculinités que les boxeurs performent, sans nécessairement être en adéquation totale avec l’une ou l’autre à tout moment.

- La « masculinité de quartier » s’ancre dans un style de vie populaire et urbain, et est racialisée, déterminée par l’hétéronormativité, une hypervirilité, une insoumission à l’autorité, un langage propre qui valorise la bravade ou le défi.

Cette masculinité trouve un terrain d’expression dans le combat de boxe thaïe qui est une mise en action des corps des jeunes boxeurs qui éprouvent leur virilité et actualisent une identification à cette masculinité « de quartier » dans la salle. Elle se manifeste aussi par des expressions verbales comme « être un bonhomme », « faire le bonhomme », « je vais être obligé de te piquer », « t’es foutu ! », « je vais te coucher ! », ou des interactions visant à affirmer une position de supériorité.

Au moment de la douche, Rafik, un champion du club, entre dans le vestiaire en disant à voix haute : « Alors là, les nudistes, c’est Cap d’Agde ! » bien qu’aucun boxeur ne soit totalement nu, provoquant les rires de ces derniers. Exprimant à la fois le désir d’être entre hommes et l’inquiétude qui en résulte, cette plaisanterie fait une référence implicite à l’ordre hétérosexuel et à la figure repoussoir du « pédé » et constitue une manière de désamorcer la dimension homoérotique de la scène et d’asseoir son statut de champion.

- La « masculinité respectable » est centrée sur un comportement « respectueux » des autres, des règles de la salle de boxe thaïe et des normes sociales majoritaires, la maîtrise de sa force, un refus de la délinquance, une acceptation de la « mixité » filles/garçons, une bonne volonté à apprendre, associée à une « belle » boxe, « intelligente », qui se distingue de la boxe thaïe moins « authentique » d’autres clubs qui valoriseraient la force physique.

- Une « masculinité déviante », plus marginale, est constituée de transgressions des normes légitimes de l’ordre social, d’actes délinquants, de bagarres de rue, d’appartenance à ou accointance avec une bande.

Les masculinités s’articulent aux ressources des boxeurs

S’inscrivant dans la culture de classe, la construction du genre, la racialisation et la classe d’âge, les trois types de masculinité identifiées s’articulent selon la position dans la carrière pugilistique et selon les ressources des boxeurs : leur capital culturel, leur capital d’autochtonie et leur capital pugilistique (maîtrise des techniques de boxe thaïe, nombre de compétitions et de victoires, titre de champion, réputation), les trois formes principales de ressources structurant la hiérarchie de la salle. Les boxeurs se fabriquent un corps pugilistique qui devient un espace de construction d’une identité individuelle et collective, résultant à la fois d’un ensemble de goûts et d’un cumul d’inégalités, et constituant une mise à distance de la domination. Ce processus de socialisation nourrit des logiques de distinction et réputationnelles, qui sont différenciées selon que les boxeurs adhèrent davantage à tel ou tel type de masculinité.

L’entrée de quelques jeunes femmes perturbe l’ordre sexué de la salle de boxe thaïe très largement composée d’hommes. La politique municipale de « mixité » et la présence de Nadia, boxeuse performante, alimentent une contestation de la masculinité de quartier tout en servant de support à l’expression d’une masculinité respectable qui admet la présence des femmes et les interactions pugilistiques avec celles-ci. Cette contestation opère de deux façons contradictoires :

d’une part, elle renforce l’ordre sexué en révélant les normes d’une masculinité de quartier, faisant réagir négativement certains boxeurs qui tendent à marginaliser Nadia ; d’autre part, l’entrée de filles dans le club modifie l’ordre sexué en légitimant peu à peu leur présence dans la salle et dans ce sport.

Les entraîneurs se servent de la présence féminine dans le club pour faire bonne figure aux yeux du public et des élus municipaux, notamment l’élu aux sports, et valoriser une masculinité respectable. Boxeurs et entraîneurs sont amenés à mettre à distance la masculinité déviante et à valoriser la masculinité respectable, tout en s’appuyant sur la masculinité de quartier pour mieux la transformer.

*****
Akim Oualhaci est sociologue. chargé d’études et de recherche à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP). Il est l’auteur de l’ouvrage Se faire respecter. Ethnographie de sports virils dans des quartiers populaires en France et aux États-Unis, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 2017. Première parution dans le dossier « Masculinités en migration » dirigé par Emeline Zougbédé et Stefan Le Courant, De facto 34, mis en ligne en mai 2023 et disponible ici.

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Réagissez ! A vous la parole.

1.Posté par François CARMIGNOLA le 01/09/2023 19:45 | Alerter
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On pourrait parler d'une masculinité "normale" intermédiaire entre celle "des quartiers" et celle "respectable", qui pourrait manifester une certaine déviance, nécessaire aux élaborations adolescentes, mais sans se plier à l'ordre "déviant" ou le considérer comme le seul référent culturel, comme on le voit dans le rap.

On a le droit d'être irrespectueux ou brutal, mais sans forcément agir au nom de ou en respectant les "déviants", bien au contraire: la vraie liberté est là !


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