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Arts & Scènes

« Bagdad mon amour » : l'exposition-hommage des artistes irakiens à leur patrimoine

Rédigé par | Lundi 30 Avril 2018

Pour mettre à distance la noirceur de la guerre et se saisir de leur patrimoine sans nostalgie, les artistes irakiens, qui exposent dans « Bagdad mon amour », à l'Institut des cultures d'islam (jusqu'au 29 juillet), allient couleurs éclatantes, poésie et parodie. Un dialogue vivifiant avec nombre d'œuvres antiques pour beaucoup à jamais disparues.



« Bagdad mon amour » est présenté à l'Institut des cultures d'islam, du 29 mars au 29 juillet. (de g. à dr.) Ici, les artistes Walid Siti, Ali Assaf, Himat, Mehdi Moutashar et le commissaire d’exposition Morad Montazami.
« Bagdad mon amour » est présenté à l'Institut des cultures d'islam, du 29 mars au 29 juillet. (de g. à dr.) Ici, les artistes Walid Siti, Ali Assaf, Himat, Mehdi Moutashar et le commissaire d’exposition Morad Montazami.
« Une exposition manifeste. » C’est ainsi que Morad Montazami, commissaire d’exposition, définit d’emblée « Bagdad mon amour », qui se tient jusqu’au 29 juillet à l’Institut des cultures d’islam (Paris 18e).

À travers les œuvres exposées de 17 artistes, qui exercent désormais pour la plupart hors de leur pays d’origine, c’est un hommage qui est rendu à Bagdad. C’est « un cri du cœur par rapport à la tragédie patrimoniale et humanitaire de l’Irak », affirme Morad Montazami. « Quinze ans après les pillages du musée des Antiquités de Bagdad qui ont suivi l’invasion de l’armée américaine en 2003, puis les destructions du patrimoine du groupe terroriste État islamique, se pose l’enjeu de l’héritage visuel », explique-t-il.

Les artistes contemporain prennent en charge le patrimoine perdu

« Outre le fait de tenter de retrouver les objets archéologiques pillés, on n’a pas assez regardé comment les artistes modernes et contemporains prennent en charge la préservation du patrimoine en dialoguant avec les antiquités perdues. C’est ce à quoi invite l’exposition. »

Dans Cloth Windows : for my Mother, Ali Assaf rend hommage à sa mère, couturière de métier. Son œuvre textile monumentale allie artisanat et art contemporain et s’inspire des fenêtres des immeubles de style architectural anglo-indien de la ville de Bassora dont il est originaire.

« Cloth Windows : for my Mother » (1993), d'Ali Assaf.
« Cloth Windows : for my Mother » (1993), d'Ali Assaf.
Au centre de chaque étendard est inscrit « Pour ma mère ». « J'ai pensé cette œuvre comme un monument à ma mère, qui exprime à la fois la fragilité et la légèreté », présente Ali Assaf, exilé en Italie et dit avoir eu deux frères qui ont combattu dans la guerre Iran-Irak. Chaque couleur utilisée dans ses étoffes a son symbole : « Le noir, pour les habits dont les femmes en Irak ont l'habitude de se revêtir et que ma mère cousait ; le beige, qui évoque la simplicité de sa vie ; le blanc, pour la paix ; le vert, pour la Nature ; le rouge, qui symbolise à la fois la passion et le sang versé. »


« Sandbagwal » (2011), de Julien Audebert
« Sandbagwal » (2011), de Julien Audebert
Julien Audebert est le seul artiste français à exposer dans « Bagdad mon amour ». Inspiré par un article lu dans la presse qui racontait qu'un ancien site de Babylone avait été réinvesti en camp militaire, le « camp alpha », il a reconstitué avec des sacs de sable militaire un panneau de la porte d’Ishtar.

Ce dernier était un édifice construit en – 580 av. J.-C. et était l’une des entrées de la cité de Babylone. Avec son œuvre Sandbagwal, qui représente la « porte du lion », aujourd'hui exposée au musée du Louvre), Julien Audebert explique vouloir montrer « le dispositif de translation ».

« Le destin tragique des sites archéologiques a plusieurs facettes », dénonce l'artiste. « Il y a eu soit des déplacements des pièces archéologiques dans les musées, comme cela s'est pratiqué à la fin du XIXe siècle, soit des transformations de sites archéologiques en terrain militaire, comme cela s'est fait au cours de ces dernières années ».

« Détruit plusieurs fois, l’Irak renaitra »

Exilé à Londres dans les années 1990, à la suite de la répression de Saddam Hussein sur les Kurdes, Walid Siti fait, dans sa série de dessins et de sculptures, référence au minaret en spirale de la Grande Mosquée de Samarra. « La spirale exprime le désir humain de s’élever spirituellement. Que l’on veuille détruire des bâtiments, c’est le symbole aussi de destruction de ce désir de s’élever », indique Walid Siti.


« Cinq plis à 120° » (2012), de Mehdi Moutashar.
« Cinq plis à 120° » (2012), de Mehdi Moutashar.
Mehdi Moutashar raconte aussi avec beaucoup d’émotion quelle fut son intervention en tant qu’artiste dans le projet de construction d’un bâtiment et des ses jardins, sur plus de 40 000 m2, pour le Conseil des ministres à Bagdad, dont « il ne reste aujourd’hui que pierre et sable ».

En présentant sa sculpture en bois intitulée Cinq plis à 120°, Mehdi Moutashar fait référence à des arabesques d’un bâtiment de la première université en Irak (fin XIe siècle- début XIIe siècle), datant du temps des Abbassides. « Cette sculpture est un hommage à ce bâtiment, heureusement encore vivant », déclare Mehdi Moutashar, dont l’art est fortement influencé par l’architecture. « L’Irak a été détruit plusieurs fois mais, quoiqu’il lui arrive, l’Irak va renaître », signifie-t-il.


« Comme j’ai connu la guerre, je voulais créer quelque chose de plus gai, plus coloré », explique, pour sa part, Himat, exilé en France. Créer « tout seul était difficile. Alors j’ai demandé à sept poètes d’écrire cette histoire, qui est d’abord une histoire d’amour pour moi ». Sept auteurs ont ainsi adressé une « lettre » à la déesse de l’amour et de la guerre : le Libanais Adonis, le Bahreini Qassim Haddad, le Marocain Mohammed Bennis, l’Irakien Saadi Yousif, l’Égyptien Abdulmunim Ramdhan et les Français Bernard Noël et Michel Butor.

Il en ressort une superbe œuvre collective Letters to Ishtar, composée d’une série de livres en accordéon, faits de peintures vives et de collages. Himat livre ainsi une réinterprétation artistique contemporaine des anciens manuscrits enluminés, tel un testament personnel face à la destruction du patrimoine irakien.


Exposition « Bagdad mon amour », du 29 mars au 29 juillet, à l'Institut des cultures d'islam (entrée gratuite)
Avec les œuvres de Sherko Abbas ; Latif Al Ani ; Resmi Al Kafaji ; Ali Assaf ; Salam Atta Sabri ; Julien Audebert ; Dia Azzawi ; Himat ; Hanaa Malallah ; Mehdi Moutashar ; Mosul Eye Bureau ; Michael Rakowitz ; Jewad Selim ; Lorna Selim ; Walid Siti ; Sharif Waked ; Ala Younis.

• Conférence-débat sur le patrimoine en péril, le mardi 15 mai, à 19 heures.
• Visites guidées de l'exposition, les samedis 26 mai, 9 juin, 30 juin et 28 juillet, à 15 heures, entrée gratuite sur réservation : accueil@ici.paris


Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur