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Points de vue

Assises nationales de la diversité culturelle : « Ne pas confondre laïcité et sécularisation »

Interview de Jean Baubérot*

Rédigé par Jérôme Anciberro | Mardi 15 Novembre 2011



Pourquoi le mot « laïcité » suscite-t-il toujours autant de débats ?

Jean Baubérot : Parce qu’il y a deux manières de le comprendre et que la confusion règne. Il faut donc apprendre à distinguer ces deux manières de voir. La première est celle de la loi de 1905 qui comprend la laïcité comme un équilibre. Les religions – à l’époque on pensait essentiellement au catholicisme – ne doivent pas interférer avec l’État et la puissance publique. En même temps, il convient d’octroyer à ceux qui les pratiquent le plus de liberté possible, en tout cas autant de liberté que les autres éléments de la société civile. C’est une façon politique d’assurer le vivre-ensemble entre des individus et des groupes à égalité de droits.

Dans ce cadre-là, dire que la religion est une affaire « privée » signifie simplement que chacun est libre d’adhérer ou non à cette religion et que la puissance publique n’a pas à se mêler de ce choix personnel.

Et la deuxième manière ?

Jean Baubérot : C’est la sécularisation, c’est-à-dire une disparition de la religion de l’espace public et son confinement dans la sphère privée. On est dans une autre logique. Si l’on considère que cette sécularisation relève de l’obligation, cela veut dire qu’on impose aux croyants un rapport particulier à leur religion. C’est possible, mais ce n’est pas l’esprit de la loi de 1905, laquelle ne demande pas aux gens d’être sécularisés.

Pour prendre un exemple concret : le législateur a refusé un amendement à la loi de séparation de l’Église et de l’État qui visait à interdire le port de la soutane dans l’espace public. Dans les faits, la soutane a peu à peu disparu, notamment après Vatican II, mais cette évolution résulte d’une évolution interne au catholicisme et d’un libre choix des acteurs. La laïcité n’a rien eu à voir avec cela.

Il semble pourtant que cette vision de la laïcité comme sécularisation s’impose de plus en plus.

Jean Baubérot :Peut-être. C’est une tentation qui a existé et qui a même dominé entre 1901 et 1904, à l’époque des lois anti-congréganistes. Mais cette tendance « laïciste » qui perpétuait une sorte de guerre des deux France – celle des libre-penseurs et celle des croyants – a vite été maîtrisée, notamment par la loi de 1905.

Ce qui se passe aujourd’hui, c’est la conjonction de deux mouvements. La sécularisation du catholicisme, notamment après Vatican II, est perçue en France comme une norme. Or, avec l’immigration familiale en provenance notamment des anciennes colonies, la religion se donne à nouveau à voir. Les gens ne sont pas habitués à vivre ce choc en retour. D’où, par exemple, cette volonté d’imposer un islam « modéré » ou « républicain ». C’est aussi ce que voulaient certains courants en 1905 : mettre sur pied une Église catholique particulière « à la française ». Le problème, c’est que cela ne marche pas. Des gens qui ne demandent qu’à vivre tranquillement leur religion, par exemple un islam orthodoxe, sont d’emblée exclus et victimisés. C’est contre-productif.

D’autres pays, comme le Canada, qui ont aussi vécu une certaine sécularisation, expérimentent d’autres voies pour le vivre-ensemble.

Professeur d’histoire et de sociologie de la laïcité, président d’honneur de l’EPHE (École pratique des hautes études) à la Sorbonne et membre du CNRS, Jean Baubérot est l'auteur, notamment, de Laïcités sans frontières (avec Micheline Milot, Éd. du Seuil, 2011). Il participera aux premières Assises nationales de la diversité culturelle organisées par Témoignage chrétien en partenariat avec Salamnews, samedi 19 novembre, à Paris. Thème de son intervention : « Quelle laïcité dans une société interculturelle ? »