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Société

Jean Baubérot : « La laïcité doit être délivrée des contingences électorales »

Rédigé par Pauline Compan | Lundi 7 Mars 2011

Professeur d'histoire et de sociologie de la laïcité, Jean Baubérot est président d’honneur de l’EPHE (Ecole pratique des hautes études) à la Sorbonne et membre du CNRS. A l’occasion de la sortie de son ouvrage « Laïcité sans frontières » (écrit avec la sociologue canadienne Micheline Milot), Saphirnews l'a interrogé sur sa vision de la laïcité dans la société française. Le « futur débat sur les cultes » qu'entend mettre en œuvre l’UMP et la montée de l’« extrémisme laïque » ne sont pas oubliés.



Jean Baubérot au Centre d'analyse stratégique
Jean Baubérot au Centre d'analyse stratégique

Saphirnews : Dans votre livre*, vous faites référence aux différents types de laïcité qui coexistent au sein d’une société. Dans quel(s) type(s) de laïcité sommes-nous actuellement en France ?

Jean Baubérot : Effectivement, nous dégageons six types différents de laïcité. Trois d’entre eux prédominent aujourd’hui : ce que nous appelons une laïcité de « collaboration », une laïcité sur le modèle de la « foi civique » et une laïcité de type « séparatiste ». Ces trois aspects cohabitent à différents degrés dans notre société. Le CFCM, par exemple, est le fruit d’une laïcité de collaboration. De même, qu’il existe en France des contacts réguliers entre les évêques et le gouvernement.
Mais l’aspect séparatiste revient très vite lorsque l’on parle d’empiètement religieux. Un exemple fut l’attitude de l’ancien leader du PS Michel Charasse. Par souci de laïcité, cet élu avait refusé d’entrer dans les lieux de culte. Il restera même à l’extérieur de l’église de Jarnac lors des obsèques de François Mitterrand, le 11 janvier 1996.
La laïcité version « foi civique » est une composante que l’on retrouve de plus en plus, surtout face à l’islam. L’égalité hommes-femmes, par exemple, implique-t-elle forcement la mixité partout et tout le temps ? Pour la laïcité de foi civique, la réponse est oui. La peur des situations de soumission fait que l’on accorde beaucoup d’importance à la mixité.

Justement, la montée de l’islam en France, en tant que deuxième religion du pays, redéfinit-elle la laïcité ?

J. B : Il existe encore un court-circuit entre la construction laïque et une décolonisation toujours pas complètement assumée, car les personnes mettent du temps à s’adapter. Au moment de la crise économique, c’est la peur qui l’a emporté. Elle empêche de prendre du recul et se focalise sur des thèmes comme l’immigration ou la mondialisation. Les changements sont toujours lents et complexes dans une société.
Aujourd’hui, les médias mettent la pression. Ils montent souvent en neige des incidents isolés qui font polémique. Cela oblige ensuite les politiques à se positionner par rapport à une opinion publique déjà influencée.
Parler de laïcité réclame beaucoup de sang-froid et on l’oublie aujourd’hui. Mais il y a un réveil de certaines consciences.
Le débat voulu par l’UMP en avril, par exemple, fait réagir : beaucoup craignent les dérapages. A mon avis tout débat est biaisé actuellement, dans le sens où il est anormal que l’organisme de proposition gouvernemental sur la laïcité soit le Haut Conseil à l’intégration. Cela laisse supposer que la laïcité ne concerne que les immigrés et c’est discriminatoire.
La première mesure à prendre, à mon sens, serait de confier l’initiative des propositions à la Halde (Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité).

Certains groupes ne vont-ils pas vers un extrémisme laïque dangereux ?

J. B : Dans les enquêtes, la laïcité obtient un taux d’opinion favorable très fort. Mais nous pouvons observer deux types de comportements.
Il y a les personnes de culture laïque, élaborant des réponses cohérentes et respectueuses de la liberté de conscience et du principe de séparation.
Mais, pour certaines personnes, la question se pose ainsi : plus ils seront islamophobes, plus ils seront laïques. Laïcité devient alors un terme politiquement correct pour habiller son agressivité contre l’islam.
Peu à peu, les politiques se rendent compte des risques de dérapages.
Mais la laïcité doit être délivrée des contingences électorales, ce serait un bon service à lui rendre.


* Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Éd. du Seuil, 2011.





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