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Points de vue

Antisémitisme, islamophobie l’inégal traitement médiatique

Rédigé par Ben Othman Nadia | Lundi 7 Juin 2004

La France connaît une résurgence des actes à caractères racistes. L’agression d’un lycée qui portait la kippa arrive après des actes de vandalisme spectaculaires dans des cimetières juifs.Cet acte fut annoncé « agression antisémite » avant de découvrir le lendemain qu’il est l’œuvre d’un homme souffrant de problèmes psychologiques. Depuis quelques mois, on assiste à des incendies de lieux de cultes, des profanations de sépultures, des agressions physiques des personnes.Les victimes sont Juives et Musulmanes.



La France connaît une résurgence des actes à caractères racistes. L’agression d’un lycée qui portait la kippa arrive après des actes de vandalisme spectaculaires dans des cimetières juifs. Cet acte fut annoncé « agression antisémite » avant de découvrir le lendemain qu’il est l’œuvre d’un homme souffrant de problèmes psychologiques. Depuis quelques mois, on assiste à des  incendies de lieux de cultes, des profanations de sépultures, des agressions physiques des personnes. Les victimes sont Juives et Musulmanes.

Réminiscence de l’Histoire, transposition du conflit israélo-palestinien, conséquences du 11 septembre ou développement d’un antisémitisme nouveau ou d’une « nouvelle islamophobie », les thèses les plus diverses essayent de comprendre ou de justifier cette recrudescence de violences.
Un constat s’impose : le traitement médiatique et le traitement politique réservés à ces agressions varient selon la religion des victimes. 

Un flagrant déni de sémantique

Les critiques verbales ou écrites de la politique israélienne tombent facilement sous le coup d’une accusation d’antisémitisme. L’accusation d’antisémitisme n’épargne quasiment personne. Journalistes et écrivains, hommes politiques xénophobes mais aussi universitaires respectables jusqu’à des intellectuels reconnus pour leur sens de la mesure comme Edgar Morin… tous se sont vus accusés d’antisémitisme sans oublier les amuseurs publics parfois dans l’exercice de leur art et qui, le temps d’un procès, sont obligés de se défendre de cet opprobre.  Pendant ce temps, on discute et on tergiverse à longueur de pages pour savoir si le terme « islamophobie » est opportun pour qualifier les incendies de mosquées ou des agressions de jeunes filles musulmanes en foulard. La commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), fait état de la multiplication des actes de racisme à l’égard de la communauté musulmane. Mais elle préfère parler « d’intolérance à l’égard de l’islam ».  Cette volonté de ne pas nommer  de manière spécifique cette typologie de discrimination participe d’un mouvement de négation sinon de minimisation du racisme anti-musulman qui se développe avec force depuis les attentats du 11 septembre.

Les mêmes qui rechignent à mettre un nom sur une islamophobie en plein essor ne se gênent pas pour employer le terme d’antisémitisme hors de son sens sémantique : Les médiatiques affaires Dieudonné et Morin, tous deux blanchis par la justice, en ont donné des illustrations. 

Deux poids et deux mesures

Les pouvoirs publics sont de plus en plus conscients que les actes à caractère racistes et xénophobes se multiplient sur notre territoire. Cela est indéniable. Cependant, on constate qu’ils réagissent de façon différente selon que ces actes visent la communauté juive ou la communauté musulmane.

L’on se souvient de l’agression du rabbin G. Farhi et de la spontanée manifestation de solidarité qui l’avait suivie. Le caractère antisémite de l’agression se trouvait amplifié par la version des faits fournie par la victime : son agresseur lui aurait dit « Allahou Akbar, on aura ta peau ! » Une prière de la paix fut immédiatement organisée, tout le gotha politique était convié. Des déclarations de condamnations au plus haut niveau de l’Etat furent enregistrées…. Tout ce tohu-bohu  fut mené avant de découvrir, quelques mois plus tard, que le rabbin s’était « auto mutilé ». Certes on peut s’interroger sur les motivations d’une telle initiative de la part d’un dignitaire religieux. Mais nous nous interrogeons ici sur le sens à donner à la spontanéité des réactions de soutien et de sympathie sans au préalable le moindre élément d’analyse y compris dans les plus hautes sphères de l’Etat…

Le 15 novembre 2003, c’est une école juive de Gagny qui est incendiée. Immédiatement après cette affreuse nouvelle, le chef de l’Etat en personne s’approprie l’affaire. Nous étions en pleins débats sur le rapport de la commission Stasi. Le Président de la République, pris par le tourbillon médiatique qui suivit l’incident, qualifia de la façon la plus officielle et de la plus solennelle cet acte d’antisémite : « Quand on touche à un juif, on touche à la République ». Quelques mois plus tard, le 24 janvier 2004, au congrès de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme, M. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur déclarait « A Gagny, rien ne permet de dire que c’était un acte antisémite ou pas. Quand on n’est pas sûr, on doit attendre. Car si nous condamnons sans savoir, quand il y aura vraiment à condamner et à agir, il manquera de la force… »

 A l’inverse de la ferveur et de l’empressement qui caractérisent les manifestations de solidarité à l’égard de la communauté juive lorsqu’elle est victime d’actes racistes, une sorte d’inertie, de laxisme voire d’omerta plane sur le monde politique lorsqu’il s’agit d’évoquer les mêmes incidents qui touchent les Musulmans. Les réactions gouvernementales sont quasi inexistantes, et lorsqu’elles se manifestent, elles sont timides et discrètes. Dans le même temps, ces réactions sont nombreuses et promptes à s’exprimer lorsqu’il s’agit d’expulser un imam ou de stigmatiser le foulard. En Alsace, des inscriptions racistes et des feux de poubelles ont été allumés dans plusieurs mosquées. En Haute Savoie, deux mosquées d’Annecy ont été brûlées. En région parisienne une jeune femme est empêchée de voter. Dans la région lyonnaise une autre jeune musulmane est rouée de coups en pleine rue, sous l’œil inattentif d’un agent de la force publique, qui ne trouva à lui répondre qu’un « t’avais pas qu’à porter le voile »… Autant d’agressions et bien d’autres qui n’ont pas soulevé l’indignation de nos hommes politiques.  

Ne pas « tout mélanger »

Du côté des médias, l’on observe le même son de cloche. Rares sont ceux qui font état de tous les incidents survenus, et qui y accordent l’importance nécessaire. Là où la télévision publique décide de déprogrammer un épisode de la série PJ au scénario évocateur, arguant d’un climat international tendu susceptible d’exacerber les tensions entre communautés *, les reportages sur la pratique de l’Islam dans les banlieues françaises ou en Afghanistan ne semblent pas tomber sous le coup de cet argument pour le moins fallacieux. Ceux qui, implicitement se font le relais de l’inertie politique en mettant en exergue les actes à caractères antisémites, et passant sous silence les agressions islamophobes, participent de la logique ségrégationniste si bien résumée par Patrick Klugman « vouloir tout mélanger n’a aucun sens ni aucune efficacité ». La politique du « deux poids deux mesures » touche ici à son paroxysme. D’un côté, on condamne, à juste titre, au nom d’une sanglante Histoire, les actions à caractère antisémite. De l’autre, on ne tire pas toutes les leçons de la barbarie nazie en passant sous silence les nouvelles formes de racisme et de xénophobie dont fait partie l’islamophobie. A trop vouloir hiérarchiser l’horreur, on ne parviendra jamais, comme le voulait Michel Tubiana, à « rompre avec une conception communautaire où chacun défend les siens ».


* Un acte antisémite est commis à l’égard d’un lieu de culte juif. Les soupçons des enquêteurs s’orientent rapidement vers la piste maghrébine d’une cité avoisinante avant de découvrir que l’auteur des faits est un jeune juif en mal d’identité