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Points de vue

« Accepter la banalisation des violations, c'est en devenir les complices »

Rédigé par Shahid Entretien avec leïla | Mardi 9 Mars 2004 à 00:00

           

Au moment où le gouvernement israélien s’active à la construction d’un réseau de murs de séparation rendant caduque la célèbre « feuille de route », le document de Genève suscite à la fois scepticisme et espoir.



Au moment où le gouvernement israélien s’active à la construction d’un réseau de murs de séparation rendant caduque la célèbre « feuille de route », le document de Genève suscite à la fois scepticisme et espoir. Déléguée générale de la Palestine en France, Leïla Shahid nous expose comment l’on peut vraiment aider palestiniens et israéliens à trouver une solution viable à un conflit vieux de plus d’un demi-siècle. 

Saphirnet.Info : On a l’impression que la médiatisation de l’initiative  de Genève, contribue à occulter la situation en Palestine et à démobiliser les opinons publiques.

Leïla Shahid : Non  cela ne devrait pas être le cas. Le document de Genève à le mérite d’exister à un moment où il y  a si peu d’initiatives israélo-palestiniennes communes allant dans le sens de la paix. Ce document est le fruit d’un travail  commun entre Yossi  Beilin et le ministre des Affaires étrangères palestinien. Tous les deux ont été les acteurs des négociations de Taba en Janvier 2001, sous le gouvernement de M. Barak. Il faut savoir que depuis l’arrivée de Sharon au pouvoir, il n’y  a plus de négociations. Les initiateurs de ce projet se sont dit que l’absence de négociations officielles n’empêche pas des négociations officieuses. Ils ont donc poursuivi leur travail. Le résultat en est le document de Genève.

La réalité d’aujourd’hui est faite de destructions de citoyens, de quartiers ou de villages entiers. Elle est faite de bombardements quotidiens, d’assassinats, tous les jours, de dirigeants qui sont poursuivis par des avions apaches. Ce sont des arrestations quotidiennes et l’enferment de la population. C’est cela, aujourd’hui, la menace sur la vie quotidienne des palestiniens et c’est ce qui empêche la paix de se faire.

Je crois donc que les militants doivent, tout en reconnaissant aux palestiniens et aux israéliens le droit  d’imaginer  un texte comme Genève,  se pencher sur les violations quotidiennes, du droit à l’éducation, du droit à la circulation, à la santé… Tous ces droits qui sont bafoués quotidiennement. Et je pense que lorsque nous acceptons la banalisation de ces violations, nous en devenons, en quelque sorte, les complices. Il est important que les citoyens désireux de traiter l’urgence de ce qui empêche la paix s’attaquent à des sujets comme la construction de ce mur qui est long de 700 km et qui n’est pas mentionné dans le document de Genève puisque Genève s’attaque à la solution finale de l’Etat. Mais cet Etat ne peut pas exister si l’espace sur lequel il doit être construit  est fragmenté tous  les jours par les nouvelles colonies qui se construisent, par les anciennes qui s’élargissent ou par  le mur qui va engloutir 58% de la Cisjordanie. Si on laisse M. Sharon continuer, par les faits accomplis qu’il impose par la force, pendant quelques mois ou quelques années encore, il n’y  aura plus d’Etat possible.  Aujourd’hui, ce qu’il faut est de mettre immédiatement fin à l’occupation, retirer l’armée israélienne. Ceci demande une pression réelle sur le gouvernement israélien. Ce qu’il faut aussi c’est d’arrêter la construction du mur et arrêter les constructions des colonies et des routes de détournement. Et il n’y a pas de contradiction entre soutenir la feuille de route établie par le document de Genève et se donner  comme tâche la défense des droits du peuple palestinien sur tous les plans.

Certains qualifient ce document de Genève de « trompe l’œil électorale », comme l’avaient été les négociations de Taba  pour les élections de 2001.

Leïla Shahid : Non, je ne suis absolument pas d’accord avec cette analyse. La proposition de Genève ne s’inscrit pas dans un processus électoral. Les deux ministres Israéliens et Palestiniens sur lesquels repose cette initiative ont assez de poids politique pour ne pas avoir besoin de subterfuges. Non. Au risque de me répéter, je dirai que l’approche de Genève est très intelligente. Face au changement de gouvernement israélien et à l’arrêt des négociations, les initiateurs ont voulu une continuation des pour-parlers, sur la base de ce qui avait été fait à Taba . A Taba, les discussions étaient le fait de deux partis officiels. Le socle sur lequel s’est construit Genève est un socle tout à fait légitime puisqu’il est le résultat de négociations très sérieuses qui ont duré pratiquement de 1993 à 2001. IL ne faut donc pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas parce que Sharon est arrivé au pouvoir que nous allons dévaloriser tout ce que nous avons fait avant lui avec Peres, avec Rabin. Ce ne serait pas la vérité. Car il y a bien des acquis que nous devons préserver et Genève essaye, à partir des négociations qui se sont arrêtées avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement qui ne veut absolument pas négocier, de rétablir le dialogue. Genève est donc un signe très positif.

Genève répond  aussi de manière catégorique à M. Sharon avant tout. Puisque ce dernier dit, ne pas avoir de partenaire pour la paix, Genève vient démentir cela et apporte des solutions très spécifiques. On peut ne pas être d’accord avec toutes les solutions préconisées par Genève mais c’est avant tout aux Palestiniens et aux Israéliens de s’exprimer. Je pense que toutes celles et tous ceux qui ont à cœur un mouvement de changement dans cette partie du monde, doivent accueillir  très positivement  Geve. Parce qu’entre le jour où M. Sharon est arrivé et cette déclaration de Genève, il y a eu une période où le mouvement de la paix en Israël est pratiquement mort donc cette dernière initiative est un début de résurrection du mouvement de la paix en Israël et en tant que tel il faut le saluer.

Le 12 février dernier, le gouvernement israélien a décidé de boycotter les délibérations de la cours internationale de La Haye, qui devait examiner la légalité du mur. Que vous inspire cette nouvelle apparente impunité que se sent le gouvernement israélien ?

Leïla Shahid : Il est trop tôt pour parler d’« impunité ». Car c’est une très grande victoire puisque, pour la première fois, les Palestiniens ont réussi à avoir un vote de l’Assemblée générale des Nations Unies, d’un avis consultatif, d’une Cours que le monde entier reconnaît. Ce  ne fut pas facile de gagner cette bataille. Les européens, par exemple, se sont abstenus de voter en faveur de ce recours. Les Palestiniens savent que, sur le plan du droit et de la justice, ils sont dans leurs droits. Ils savent aussi que, quelques fois dans la résistance il y a des actes qui sont inadmissibles, qui prennent comme cibles des citoyens. Les israéliens prennent souvent comme cibles des civiles palestiniens, et c’est pour cela que nous parlons de terrorisme d’Etat. Mais pour la même raison que nous condamnons le terrorisme israélien nous ne pouvons pas ne pas condamner les attaques qui visent les civils israéliens. Nous avons toute la légitimité de viser les cibles militaires c’est une résistance légitime. Mais nous n’avons pas le droit de faire l’amalgame avec les civiles. Le fait que nous puissions avoir recours à une cours internationale, pour montrer que le droit international nous donne des armes, politiques, juridiques, diplomatiques, pour montrer que nous sommes dans le droit et que c’est Israël qui le viole. Pour cette raison, Israël essaye d’empêcher ce recours, (même si cette cours n’a qu’un avis consultatif et ne peut rien imposer à Israël), il est néanmoins très important que les juges de cette cours disent que le tracé de ce mur viole la souveraineté de territoires reconnus. Aujourd’hui, quarante quatre pays dont la France, et la majorité de ces derniers ont affirmé que le tracé de ce mur viole la souveraineté de la Palestine

Le président israélien Moshe Katsav est venu en visite en France. Le ministre allemand des Affaires étrangères, M. Joshka Fisher dit qu’il ne critique pas le mur mais son tracé. Le ministre Belge des Affaires étrangères a rencontré M. Ariel Sharon. Ces signes ne montrent-ils pas une volonté de l’Europe de rétablir des liens cordiaux avec Israël malgré le mépris qu’il exprime du droit international ? 

Leïla Shahid : Vous dites un mot très juste, vous parlez de « mépris ». Le « mépris » que l’état d’Israël  affiche dans  toutes les violations du droit, puisqu’il viole le droit du peuple palestinien en l’occupant militairement, celui des citoyens puisqu’il les expulsent de leur lieux de vie, les empêchent de circuler, ils violent la quatrième convention de Genève en bombardant des civils, toutes ces violations sont sanctionnées par des résolutions du droit international. Sur le plan national également des mesures sont prises, puisqu’il y a au moins deux procès qui sont faits par des associations israéliennes, militantes pour la paix, au gouvernement israélien, notamment contre la construction du mur. Cette impunité au niveau européen peut s’expliquer par le sentiment de culpabilité qui lie l’Europe au peuple Juif depuis la Shoa. Cette culpabilité empêche l’Europe d’avoir un regard serein sur ce conflit. On ne peut pas, par la force, refaire une sérénité là où il y a encore culpabilité. Mais cette culpabilité qui fait que l’Europe soutient un homme comme Sharon, perpétue la tragédie des israéliens. Ils ne peuvent pas avoir l’espoir de vivre en paix tant qu’ils sont en guerre avec les trois quarts des pays qui les entourent, et cela parce qu ’ils sont en guerre avec les palestiniens. Si l’on veut  tirer des leçons de la Seconde Guerre mondiale, du racisme et de l’antisémitisme, il faut amener ce peuple à vivre en paix. Il faut faire en sorte qu’il soit accepté, puisque fondamentalement,  l’antisémitisme était l’expression du rejet de l’identité juive et de sa normalité dans la société. Israël a besoin de devenir un état normal, le seul moyen pour y arriver c’est avant tout de reconnaître aux Palestiniens ce même droit. Cette reconnaissance est la meilleure manière pour Israël d’envisager un avenir normal. Elle est également la meilleure façon pour les européens de se racheter de ce lourd passé.

Propos recueillis par Naziha Mayoufi





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